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Aylan Kurdi, ou « Le dormeur du Val »

Aylan Kurdi, retrouvé mort, plage de Bodrum (Turquie), le 02 septembre 2015
Aylan Kurdi, retrouvé mort, plage de Bodrum (Turquie), le 02 septembre 2015
AP Photo/DHA

La photo du petit garçon syrien, mort, sur une plage turque a fait le buzz, suscitant choc et émotion à travers la planète via la puissance des réseaux sociaux.
Comment une image devient-elle le symbole universel d’une actualité ? Décryptage avec Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste en communication, directeur de MCBG Conseil.

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Philippe Moreau-Chevrolet, communiquant français
Philippe Moreau-Chevrolet, communiquant français
Sebastien Calvet (Flickr creative commons Share Alike license)

Faisant exception, la presse quotidienne française n’a  publié ce cliché, hormis le quotidien Le Monde, que bien des heures après l’embrasement médiatique contrairement à nombre de ses confrères internationaux. Comment l’expliquer?

La réaction de la presse française est assez incompréhensible. Car cela fait des mois que l’on cherche une image emblématique de cette crise des migrants, et c’est bien pour cette raison que la presse internationale s’en est tout de suite emparée. En France, il y a un tropisme très national, et c’est une responsabilité assez lourde pour les rédactions qui ont pris cette décision (de ne pas publier le cliché) parce que par définition, ce qu’on ne voit pas n’existe pas.

Parmi le flot d’images qui nous parviennent,  c’est « cette » photo qui a fait le buzz. Qu’a-t-elle de si particulier ?

Elle réunit plusieurs conditions. C’est l’image d’un enfant, seul, abandonné, qui n’est pas avec sa famille. Elle fait référence à quelque chose d’insupportable : un enfant ne peut pas être livré à lui-même et on se doit de le protéger. Par ailleurs, les enfants représentent notre projection dans l’avenir. Les photos d’enfants ont toujours plus d’impact sur la conscience collective. C’est tout l’avenir qui est en jeu. Quand un enfant meurt, c’est notre capacité, en tant que civilisation, à continuer, à grandir, à se développer qui est en cause. Enfin, le garçon mort sur cette plage nous rappelle un peu le poème de Rimbaud, « Le dormeur du Val » (voir encadré ci-dessous), il a l’air endormi. Tous les parents peuvent y voir leur propre enfant qui dort, mais qui, en réalité, est mort. Cette image est forte parce que universelle. Il pourrait s’agir de n’importe quel petit garçon, de n’importe quel pays, il est tout simplement en tee-shirt et en short, comme la plupart des petits garçons de son âge. Voilà de quoi créer un impact émotionnel fort.

Dans l’histoire, il y a eu d’autres photos ou images qui ont marqué les esprits, mais alors Internet n’existait pas, cette image qui fait la Une aujourd’hui ne sera-t-elle pas remplacée très vite par une autre?

On se souvient bien-sûr de la photo de cette fillette brûlée au napalm lors de la guerre du Vietnam, cela avait été un tournant dans le conflit et dans la prise de conscience collective. Elle est devenue icônique, on la retrouve quasiment dans tous les films sur le Vietnam. Elle fait partie des éléments qui ont fait basculer l’opinion américaine sur ce conflit. Concernant la photo du petit migrant syrien, difficile encore à cette heure de mesurer l’impact politique qu’elle aura sur l’opinion, mais peut-être la retrouvera-t-on dans les livres d’histoire dans un chapitre évoquant cette crise, faut-il encore que les livres d’histoire existent toujours…

Le dormeur du val d'Arthur Rimbaud (1854-1891)
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Après la presse, ce sont les dessinateurs qui se sont emparés, à leur tour, de la photo du petit Aylan :