Azerbaidjan : la démocratie est-elle soluble dans le gaz ?

Ce mercredi, 5 millions d’électeurs sont rendus aux urnes en Azerbaïdjan pour élire leur président. Ils avaient le choix entre dix candidats, dont le président sortant Ilham Aliev et Jamil Hasanli, candidat du Conseil national des forces démocratiques réunissant les principaux partis d'opposition. Or l’issue de l’élection ne fait pas de doute : llham Aliev reste grand favori.

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Campagne de Ilham Aliev
Campagne de Ilham Aliev
"En réalité, il ne va pas remporter l’élection, mais il va s’annoncer comme vainqueur," ironise Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation azérie travaillant à Radio Free Europe/Radio Liberty. "Jusqu’ici, dans toutes les élections que j’ai suivies, depuis 1998, il était évident que l’opposition avait remporté le scrutin mais, à chaque fois, les résultats étaient falsifiés."

Et cela fait déjà dix ans que cela dure. En 2003, Ilham Aliev a succédé à son père Heydar Aliev, un ancien des services du KGB et membre du Politburo de l’Union soviétique, qui avait dirigé le pays presque sans interruption entre 1969 et2003... Depuis, le président azéri fait tout pour rester au pouvoir. Réélu en 2008 pour un deuxième quinquennat, il en a profité pour organiser l’année suivante un référendum pour lever la limitation à deux du nombre des mandats présidentiels consécutifs, afin de se présenter une troisième fois.

Scène de vote
Scène de vote
Et comme à chaque scrutin, le processus électoral était surveillé de près par les ONGs locales et internationales de défense des droits de l’Homme, ainsi que par des instances européennes. Parmi les habituelles missions d’observation électorale mandatées par l’Europe, il y a bien sûr l’ODIHR (bureau des institutions démocratiques et des droits de l’Homme de l’OSCE) qui a déployé plus de 300 observateurs sur le terrain cette année. Autre mission d’observation : celle des parlementaires européens de Strasbourg, dépêchée par l’Union européenne elle-même.
 
Seulement cette année, cette mission a bien failli n’avoir jamais lieu… Au sein du Parlement européen, c’est un groupe appelé Democracy Support and Election Coordination Group (DEG, en français, Groupe de soutien démocratique et coordination électorale) qui est chargé de choisir les missions d’observation électorales. Présidé par le député allemand Elmar Brok (CDU) et la députée française Eva Joly (Verts/ALE), ce groupe s’est réuni début juillet et a décidé de rayer l’Azerbaïdjan des pays prioritaires pour une mission d’observation, contrairement à d’autres pays d’Asie centrale comme l’Arménie, la Géorgie ou le Tadjikistan.
 
A trois mois de la présidentielle, la décision tombe à pic pour le régime Aliev, qui la qualifie aussitôt de "moment important de l'Histoire du pays depuis son indépendance". "Cette confiance permet finalement à l'Azerbaïdjan d'être jugé différemment et d'être reconnu comme un pays plus démocratique en Europe. Un pays où le processus électoral est censé être conforme aux valeurs et normes internationales," affirme le député azerbaïdjanais et délégué à l'Assemblée parlementaire Euronest, Elkhan Suleymanov. Et au lobbyiste de se féliciter que l’Azerbaïdjan soit "le premier pays du sud du Caucase à ne plus avoir besoin de surveillance extérieure".

Pino Arlacchi, chef de la mission d'observation en Azerbaidjan
Pino Arlacchi, chef de la mission d'observation en Azerbaidjan
Tollé dans les organisations humanitaires et de défense des droits de l’Homme. Dans les couloirs du parlement européen, l’affaire aussi fait du bruit. Des députés s’insurgent contre la décision du DEG alors que la répression s’intensifie en Azerbaïdjan depuis un an, avec des dizaines d’opposants, journalistes et militants des droits de l’Homme, harcelés, battus ou emprisonnés. (voir le rapport de l’ONG Human Rights Watch)
 
Au final, sous la pression des membres du parlement et des ONGs, la Conférence des Présidents, réunie début septembre, décide de réexaminer la question et rajoute l’Azerbaïdjan à sa liste de pays prioritaires pour une mission d’observation. La décision est validée à la mi-septembre mais annoncée très discrètement, par un simple tweet… Au terme de cet imbroglio, sept députés européens se trouvent finalement en Azerbaïdjan pour une courte mission d’observation menée par le député italien Pino Arlacchi. Arrivés lundi 7 octobre, ils repartiront vendredi, après avoir tenu une conférence de presse.

Reste à comprendre les raisons de ce couac européen. Et là, les explications divergent. Selon le chef de la délégation en Azerbaïdjan, Pino Arlacchi, il est possible que les différents membres du groupe aient eu d’autres priorités cette année. "Vous savez, il suffit que ce jour-là, les parlementaires qui s’intéressent à l’Azerbaïdjan n’aient pas été là et le pays est retiré de la liste", assure-t-il. "C’est une procédure normale au parlement, c’est juste quelque chose d’habituel".

Un non-événement, c’est aussi le discours des instances officielles du Parlement. D’autres invoquent la lassitude face à des autorités azerbaïdjanaises qui font la sourde oreille. "Il y a déjà eu des missions d’observation par le passé, des rapports et des recommandations, mais il n’y a eu aucun progrès démocratique dans ce pays, au contraire on constate plutôt une détérioration au niveau des libertés d’expression et des droits de l’Homme, rappelle une source au sein du Parlement. Alors quel est l’intérêt de dépenser de l’argent et d’envoyer une mission d’observation dans un pays qui n’écoute pas ?"

Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation pour Radio Free Europe/Radio Liberty
Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation pour Radio Free Europe/Radio Liberty
Simple oubli ou fatigue face à un régime autocratique ? Impossible selon Khadija Ismayilova. "Cela a été fait exprès et c’est le gouvernement azéri qui leur a demandé de le faire," affirme la journaliste azérie, avant de noter que le chef de DEG Elmar Brok s’est déjà rendu en Azerbaïdjan sur l’invitation d’Ilham Aliev. Le régime azéri a effectivement l’habitude d’inviter les responsables étrangers, qu’il reçoit en général en grande pompe, avec force caviar et cadeaux…

Mais le fond de l’affaire se trouve peut-être au large d’Azerbaïdjan, dans la mer Caspienne. Certains parlementaires européens n’hésitent pas à rappeler les contrats d’extraction et de transports gaziers en cours avec l’Azerbaïdjan. Des contrats si juteux pour l’Union européenne qu’il semble utile soigner son discours sur Bakou.

Le 28 juin dernier, l’Azerbaïdjan a signé un contrat majeur de gazoduc, appelé TAP (Trans Adriatic Pipeline) avec trois géant pétroliers européens dont le Britannique BP, le Français Total et l’Allemand E.ON Ruhrgas. Avec ce deal gazier, l’Azerbaïdjan se voit ouvrir les portes du marché européen, tandis que les pays de l’Union européenne auront un accès direct au gaz de la mer Caspienne. Après des années de négociations et de propositions de projets de tracés, le gaz extrait de l’immense gisement de Shah Deniz sera finalement acheminé via la Grèce,l’Albanie et l’Italie.

Autant dire que les enjeux sont immenses. Dès 2018, l'Europe commencera à importer du gaz naturel azéri, ce qui lui permettra de limiter sa dépendance au gaz russe. "Il s’agit d’un succès conjoint pour l’Europe et d'une étape importante dans le renforcement de la sécurité énergétique de l’Union", s’est félicité le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso.

Et le contrat de la TAP n’est pas le seul. Ne serait-ce qu’en France, Total et GDFSUEZ travaillent étroitement avec Bakou sur l’extraction du gaz des gisements azéris. En 2011, Total a découvert un immense gisement de pétrole en mer Caspienne, à Absheron, au large de l’Azerbaïdjan, gisement qu’il exploite depuis 2008. Le 10 septembre dernier, GDFSUEZ a annoncé avoir signé avec un contrat long terme portant sur la fourniture de gaz naturel issu de la 2ème phase d’exploitation du champ géant de Shah Deniz.

Seulement ces contrats gaziers risquent aussi d’être une épine dans le pied de l’Union européenne, du moins en matière de défense de la démocratie et des droits de l’Homme. Selon Rachel Denber, directrice adjointe Europe-Asie centrale de l’ONG Human Rights Watch, pour le moment, l’Union européenne tient bon face au régime Aliev.

La semaine dernière, la chef de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton s’est dite "préoccupée" par les "pressions" exercées en Azerbaïdjan contre l’opposition, la société civile et les médias indépendants. Même condamnation du côté de l’OSCE, qui a appelé Bakou à enquêter sur les exactions contre les journalistes. "Dans le cadre de ses relations avec l’Azerbaïdjan, l’Union européenne devra sans doute négocier une sorte d’échange, des conditions sur le respect des droits de l’Homme", souligne Rachel Denber. "Cela doit être une relation dans les deux sens."
 
Une relation qui risque de s’avérer très complexe, avec un pays qui contrôlera en partie les robinets du gaz de l’Europe.