Bahreïn: trois ans de révolte étouffée

(@AlwefaqEN)
(@AlwefaqEN)

Trois ans jour pour jour après les premières manifestations dans le petit royaume du Golfe, des centaines de manifestants sont aujourd'hui descendus dans la rue aux quatre coins du pays pour réclamer des réformes politiques et sociales. Malgré la réouverture du dialogue entre le gouvernement et l'opposition chiite, cet anniversaire a été marqué par un attentat et des heurts entre les contestataires et les forces de police. Retour sur trois années d'une révolte oubliée.

dans
Depuis trois ans, la révolte des citoyens bahreïnis ne faiblit pas en dépit de toutes les arrestations et tortures subies par certains opposants. Selon la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), plus de 89 personnes ont été tuées depuis le début des contestations, en 2011, et l’ONG Amnesty dénombre plus de 3 000 prisonniers politiques dans les geôles du royaume. Le combat de la population perdure, après s’être inscrit dans la vague révolutionnaire qui touchait alors la Tunisie et l'Égypte.

Mais une transition démocratique, comme celle en court en Tunisie, est encore loin. L’année 2014 pourrait-elle cependant marquer un tournant ? Signe encourageant : le prince héritier Salman ben Hamad Al-Khalifa, d’une ligne plus modérée, a sollicité, le 16 janvier dernier, une rencontre avec Ali Salman, le chef du principal parti d’opposition Al-Wefaq, pourtant dans le collimateur du régime. Ali Salman a, dernièrement, été interrogé au parquet pour "incitation à la haine confessionnelle". Et en septembre 2013, le numéro deux de ce groupe chiite, Khalil al-Marzouq, avait été arrêté pour "incitation à la violence".

Serait-ce le point de départ d’un réel dialogue national plusieurs fois interrompu ? Le parti d’opposition Al-Wefaq a indiqué dans un communiqué que "la rencontre était particulièrement franche et très transparente". De bonne augure ? Cette démonstration du prince d’ouverture aux discussions avec l’opposition reflète les divisions qui se font jour au sein de la dynastie Al-Khalifa, mais ne révèle-t-elle pas aussi la crainte d’une forte mobilisation dans le royaume ce vendredi 14 février, pour les trois ans de révolte ?


Ce vendredi de nouvelles manifestations ont lieu partout dans la capitale Manama et dans plusieurs villages chiites :




L’opposition saisit cette réouverture du dialogue comme une nouvelle chance de faire aboutir ses idées. Elle est d’ailleurs prête à participer à trois réunions par semaine pour faire avancer la situation dans un souci d’une plus grande coopération avec le pouvoir. Menée par le groupe chiite Al-Wefaq, l’opposition a proposé une feuille de route : libération des prisonniers d’opinion, suspension des procès politiques, cessation des campagnes "d’incitation à la haine confessionnelle", élaboration d’un code électoral. Quant aux instances du pouvoir d’une future monarchie constitutionnelle, le parti Al-Wefaq veut un Parlement "à pleins pouvoirs législatifs" et "un gouvernement élu".

Mais depuis trois ans, les manifestations dans le pays n’ont pas (encore) permis aux manifestants chiites d’obtenir ce qu’ils souhaitent : une monarchie constitutionnelle.
La lutte pour de nouveaux droits, qui a jeté la population dans la rue, s’est muée en conflit confessionnel. Une qualification qui reflète une situation nationale : la population en colère est en majorité chiite et le pouvoir récalcitrant à un État de droit est sunnite. Mais le renvoi de ces manifestations à un "simple" conflit religieux (lire notre article) arrange surtout le pouvoir sunnite qui accuse ainsi l’Iran de manipuler la contestation - l'Iran, puissance chiite de la région, toujours en guerre d’influence contre l’Arabie saoudite, soutient indéfectible du Bahreïn.


Le soulèvement populaire au Bahreïn en 10 dates clés

Avec AFP

14 février 2011 : Des manifestants réclament des réformes politiques et sociales alors qu’un vent de contestation a déjà touché la Tunisie et l’Egypte.

Trois jours plus tard, les forces de sécurité donnent l’assaut des protestataires sur la place de la Perle, dans la capitale, où, depuis, la population manifeste à nouveau chaque année. Le principal parti d’opposition Al-Wefaq se retire alors du Parlement. Des milliers de personnes descendent à nouveau dans rue.

14 mars 2011 : L’Arabie saoudite, indéfectible soutien du royaume, envoie un millier de soldats sur place et les Emirats arabes dépêchent 500 policiers.

23 novembre 2011 : A la demande du régime, la Bahrain independant commission of inquiry rend un rapport sur les événements écoulés et la façon dont les manifestants ont été traités. Ce compte-rendu dénonce un « usage excessif et injustifié de la force ». Ces remarques n’ont pas pour effet d’engendrer des réformes. Au contraire, le pouvoir a pris de nouvelles mesures plus coercitives encore à l’encontre des manifestants.

11 février 2013 : Après l’échec du dialogue national, en juillet 2012, les discussions reprennent entre le gouvernement et l’opposition, mais elles vont stagner pendant des mois.

1er août 2013 : Le roi Hamad ben Issa Al-Khalifa promulgue deux lois introduisant la peine de mort ou la prison à perpétuité en cas de morts ou de blessés. De nombreuses personnes sont alors mises derrière les barreaux pour leur implication dans des violences lors des manifestations. Le 6 août, une loi interdit toute manifestation dans la capitale Manama.

3 janvier 2014 : Le pouvoir accuse l’Iran d’entraîner des militants à manier des explosifs pour commettre des attentats.

9 janvier 2014 : Nouvelle suspension du dialogue national boycotté par l’opposition, qui voit l’un de ses dirigeants arrêté et la tête du parti entendu par le parquet pour « incitation à la haine confessionnelle ». Ce qui entraîne, le 29 janvier, la dissolution du Conseil islamique des oulémas qui regroupe des dignitaires chiites (la communauté qui se révolte).

16 janvier 2014 : Le prince héritier Salman ben Hamad Al-Khalifa rencontre le chef du parti d’opposition Al Wefaq, qui dépose une feuille de route pour le gouvernement.