Bangladesh : les ouvriers du textile obtiennent leur salaire minimum

Après plusieurs jours de manifestation, un salaire minimum vient d'être instauré au Bangladesh pour les quatre millions d'ouvriers du textile. Décidé ce mercredi 13 novembre au soir, cet accord sera effectif dès ce mois-ci. C'est une petite révolution pour les ouvriers du secteur, alors que gouvernement et industriels tiennent à maintenir un faible coût du travail.

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Les faits en images

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Analyse : entretien avec Jérémie Codron

Jérémie Codron est enseignant à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales, à Paris

Propos recueillis par Bénédicte Weiss

 

Un salaire minimum de 5 300 taka, soit 68 dollars, vient d'être promis par les producteurs de textile après plusieurs jours de manifestation. Il n'y avait donc aucun salaire minimum légal auparavant ?
 
Non. Il n'y avait aucun salaire minimum, mis à part dans certaines zones qu'on appelle zones franches, créées à partir des années 1980-1990 au moment de la libéralisation de l'économie bangladaise. Ces zones sont affranchies de droits de douane et de certaines taxes d'importation. Les entreprises qui s'y sont implantées ont promis une amélioration des droits sociaux. Il y avait donc dans ces zones une forme de salaire minimum. Mais c'était quand même très limité : c'était un salaire minimum de 100 taka par jour, soit une peu plus d'un dollar par jour.  
Là, c'est la première fois qu'on a vraiment un salaire mensuel. C'est important pour l'amélioration des conditions de travail, mais aussi pour la reconnaissance de la stabilité, ou de la non-précarité, de la force de travail dans l'industrie textile. 

Jérémie Codron -©D.R.
Jérémie Codron -©D.R.
Y a-t-il déjà eu cette revendication d'obtenir un salaire minimum par le passé, ou bien est-ce nouveau ? 
 
C'est une revendication qui est quand même assez ancienne. Simplement, il n'y avait pas eu jusqu'à présent l'organisation, ou la mobilisation, nécessaires pour faire passer ces demandes. Il y avait par ailleurs une espèce de fronde de la part des propriétaires d'usines textiles et des grands patrons, de la grande fédération des producteurs textiles pour limiter absolument le coût du travail. 
Et puis, il y avait une alliance de fait avec le gouvernement, qui préférait évidemment limiter ces coûts du travail et donc attirer les investissements étrangers, les entreprises étrangères pour qu'elles s'implantent au Bangladesh. 


 
Ce salaire minimum va-t-il pour autant régler les problèmes liés aux conditions de travail des ouvriers ?
 
C'est une avancée. Mais on parle de 5 300 taka par mois, dont on reste tout de même dans une classe de sous-prolétariat. Dans une ville comme Dacca, dans les environnements urbains que connaît le Bangladesh et donc avec le coût de la vie, il faut un minimum de 300 taka par jour, soit 9 000 ou 10 000 par mois pour faire vivre une famille. Donc là, on est à la moitié. 
Avoir fixé une norme est tout de même une avancée assez spectaculaire. Maintenant, le problème fondamental de la force de travail dans le secteur textile est la précarité des conditions de travail et la sécurité des travailleurs. Et pour l'instant, peu de choses ont été faites pour cela.


Des femmes au travail dans une usine de vêtements, lors d'une mission d'observation de la FIDH -©cc/wikimedia/Iamtheboo
Des femmes au travail dans une usine de vêtements, lors d'une mission d'observation de la FIDH -©cc/wikimedia/Iamtheboo
Pour rappel, combien gagnait un ouvrier du textile hors zone franche, avant l'instauration de ce salaire minimum ?
 
On l'a surtout su après la catastrophe du Rana Plaza, car certaines ONG se sont penchées sur la question. Ce salaire ne dépassait pas 3 000 taka (environ 40 dollars, ndlr). Il pouvait être parfois inférieur à cela, rarement supérieur, sauf dans les zones franches. C'était à peu près le salaire moyen. En gros, cela représentait 100 taka par jour, soit 1 dollar par jour. Sachant qu'étant donné les conditions de travail et de logement des employés du textile, on était clairement en-dessous du seuil de pauvreté. Là, par rapport aux critère mondiaux d'aujourd'hui, qui sont de deux dollars par jour, on arrive à peu près au seuil de pauvreté.
 
 
L'effondrement du Rana Plaza en avril dernier et le millier de morts consécutif n'a-t-il donc pas pu peser dans les arguments des ouvriers ?

Cela a joué dans le sens où la communauté internationale, par l'intermédiaire de certaines ONG, s'est intéressée au problème et a commencé à faire pression sur les entrepreneurs textiles du Bangladesh, en particulier sur les intermédiaires, pour améliorer ces conditions de travail. C'était vraiment le point très important des discussions de Genève qui ont eu lieu en juin. 
Mais le gouvernement lui-même n'a rien promis. Il fait très attention de ne pas trop mettre la pression sur les entrepreneurs textiles. Il a besoin de ces grands industriels, notamment pour des raisons de soutien politique. Avec la proximité des prochaines élections, qui devraient avoir lieu début 2014, il est clair que le gouvernement ne peut pas mettre trop de pression sur eux.
 

Le Rana Plaza après son effondrement -©AFP
Le Rana Plaza après son effondrement -©AFP
Vous disiez plus haut que 5 300 taka par mois ne suffisent pas à remplir les besoins d'une famille urbaine. Pourquoi ne pas décider d'augmenter davantage les salaires ? Est-ce par crainte que les détaillants occidentaux ne se tournent vers d'autres fournisseurs ?
 
Oui, évidemment. Le gouvernement actuel de la Ligue Awami (d'obédience socialiste, ndlr), est totalement tiraillé entre le fait que ces salariés, en particulier ces femmes, sont des électeurs ou des électrices potentiels pour les prochaines élections. En même temps, le gouvernement a besoin des entrepreneurs textiles du Bangladesh parce qu'ils sont une source de financement, même officieuse, des partis politiques.
Par ailleurs, le gouvernement a évidemment besoin d'investissements étrangers, c'est-à-dire d'acheteurs étrangers, en particulier occidentaux, pour faire vivre l'économie du Bangladesh. Les exportations textiles représentent à peu près 70% des exportations totales du Bangladesh. Donc c'est réellement une industrie fondamentale pour l'économie du pays.