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Banques en Europe : le risque systémique est-il là ?

Certaines banques en Italie ont perdu jusqu'à 75% de leur valeur en l'espace de quelques mois. Les spécialistes s'alarment de la situation et craignent une nouvelle crise financière, cette fois-ci européenne. Bilan et explications de la très mauvaise situation bancaire au sein du vieux continent.

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Il y a 360 milliards d'euros de créances douteuses dans les banques italiennes (plus de 20% du PIB du pays), selon les spécialistes. Sur cette somme colossale, 200 milliards sont jugés "irrécupérables" par les marchés financiers. La situation commence donc à devenir inquiétante pour le système bancaire italien, surtout qu'il n'est plus question — depuis le 1er janvier — d'en appeler à l'Etat en premier prêteur pour renflouer un organisme financier prêt à défaillir.

La nouvelle règle européenne impose désormais que ce soient les investisseurs privés tels que les actionnaires et les détenteurs d'obligations qui payent le renflouement des banques, et ce, avant le contribuable. Cette règle a été adoptée pour éviter une répétition des opérations de sauvetage de la crise financière de 2008 qui avaient endetté les Etats dans des proportions critiques.

Des banques italiennes au bord de la faillite

En Italie, les actionnaires des banques ne sont pas des grands fonds de pension ou des compagnies d'assurance de taille mondiale, mais plutôt des petits porteurs particuliers et des PME qui ont investi dans des obligations. Aujourd'hui, avec la crainte des créances douteuses accentuée par le Brexit et un scandale de maquillages de compte dans la plus ancienne banque du monde — la banque Monte dei Paschi de Siena (BMPS) — le système boursier italien dévisse, et une partie de ses banques sont au bord de la faillite.

Le Wall street journal estimait en juillet dernier que BMPS avait deux chances sur trois de faire faillite cette année. Le dernier "stress test" du 29 juillet de l'autorité bancaire européenne a d'ailleurs confirmé les risques sur BMPS. Le paradoxe italien est que son système bancaire n'a pas été profondément touché par la crise des subprimes de 2008, et n'a donc pas bénéficié — à l'époque — des fonds de renflouements. Et c'est quand il en aurait besoin, aujourd'hui, que ce n'est plus possible.


Stress test : Dans le domaine de la finance, les tests de résistance (anglais Stress test) sont des techniques destinées à évaluer la résistance d'institutions financières, considérées isolément ou dans leur ensemble, à un choc sur leurs activités. Le choc peut être de nature économique (ralentissement de la croissance), géopolitique (conflit armé) ou réglementaire (séparation des activités de détail et d'investissement). Le facteur de résistance considéré est le plus souvent la capacité des institutions à respecter les ratios réglementaires de fonds propres (Bâle II puis Bâle III en Europe).
(source : Wikipedia)

Matteo Renzi appelle Bruxelles à l'aide

Suite au résultat du Brexit qui a accentué la crise bancaire italienne en faisant perdre  jusqu'à un tiers de la valeur des grands groupes financiers de la péninsule, le chef de l'exécutif , Matteo Renzi est allé demander à la Commission de Bruxelles le droit de renflouer ses banques à hauteur de… 40 milliards d'euros. Mais le président de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, a rapidement fait savoir au président du Conseil italien qu'il entendait "ne pas sortir des " règles " de la résolution des crises bancaires qui comprend la contribution des créanciers, actionnaires et déposants, avant toute aide publique". 
Matteo Renzi lors du sommet de Bruxelles du 29 juillet 2016 (AP Photo/Geert Vanden Wijngaert)


La fin de non-recevoir de la Commission et de l'Union bancaire européenne est une très mauvaise nouvelle pour Matteo Renzi, déjà mis en cause en 2015 après l'effondrement de quatre banques régionales qui a ruiné 10 000 épargnants. Des établissements financiers qu'une intervention de l'Etat italien n'a pas réussi à sauver. La moitié des dettes bancaires italiennes est détenue par des particuliers, dans 650 établissements.

Ces dettes reposent très souvent sur des hypothèques qui ne valent rien, et Matteo Renzi sait que s'il ne renfloue pas très vite les établissements bancaires en difficulté avec de l'argent public, des millions de ménages italiens risquent de devoir mettre la main au portefeuille. Cette situation pourrai être politiquement très compliquée à gérer pour le président du Conseil qui joue sa place de chef du gouvernement avec le référendum constitutionnel sur la transformation du Sénat, en octobre. Au final, une autorisation en urgence de 6 mois a été donnée à Matteo Renzi pour soutenir — et non renflouer — les banques italiennes grâce à un système de garanties des emprunts à court terme  par l'Etat. Il n'est pas certain que ce délai et cette option soient suffisants  : la dette publique de 133% du PIB de l'Italie est la plus importante de l'Union européenne, juste après la Grèce.

Deutsche Bank : le risque financier systémique

Le FMI a fait savoir le 30 juin qu'un risque systémique financier existait et qu'il se trouvait dans la plus importante banque allemande, la Deutsche Bank. Les titres de la Deutsche Bank sont à leur niveau historique les plus bas, et l'établissement financier a cumulé une succession de litiges qui lui ont coûté des milliards d'euros. La perte de la cotation en bourse de cet établissement financier s'élève à 50% depuis le début de l'année, et depuis 2007 l'action Deutsche Bank est passée de 100 euros à… 11 euros. Pour couronner le tout, la banque a échoué aux stress test américains imposés par la Banque fédérale (Fed) en juin, et ce, pour la deuxième fois. 


Risque financier systémique : Un risque financier qualifié de "systémique" implique qu'il existe une probabilité non négligeable de dysfonctionnement tout à fait majeur, c'est-à-dire une grave dégradation - sinon paralysie - de l'ensemble du système financier : sur la totalité d'une filière économique, sur une vaste zone géographique, voire à l'échelon planétaire. Par le biais des engagements croisés, des effets-dominos, puis des faillites en chaîne, cela peut conduire à un effondrement du système financier mondial.
(Source Wikipedia)

Une source anonyme au sein d'une grande banque européenne a confié récemment à l'AFP que "l'effondrement de Deutsche Bank est spectaculaire". Les pertes de 7 milliards d'euros essuyées par la banque allemande l'année dernière ne peuvent que confirmer ce sentiment…

Un automne à haut risque financier

Les alertes — tant du côté du FMI que des autorités de régulation bancaires américaines — sur les risques d'une crise financière débutant avec des faillites en série en Italie, suivies de la chute et du risque systémique de la Dutsche Bank en Allemagne n'ont pas fait réagir les autorités européennes, qui continuent de s'appuyer sur les "plutôt bons" résultats de leurs propres stress tests. Les banques françaises ne sont pourtant pas à l'abri de l'effet de contagion que pourrait engendrer ce scénario catastrophe : la BNP et la Société Générale sont situées juste derrière Dutsche Bank en terme de fragilité financière.
 

Le siège de la Deutsche Bank à Francfort, en Allemagne (Raimond Spekking / CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons)

L'institut allemand de recherches économiques ZEW, qui a mené des tests de résistance selon la méthode américaine estime que "Les banques européennes ne disposent pas des fonds suffisants pour compenser les pertes attendues en cas de nouvelle crise financière". L'étude indique les manques de fonds les plus importants, qui sont respectivement de 19 milliards pour Deutsche Bank, 13 milliards pour Société Générale et 10 milliards pour BNP Paribas. D'après le centre d'étude il manque au global 123 milliards d'euros aux 51 établissement européens testés.

L'exposition des grandes banques françaises en Italie est importante, plus de 300 milliards d'euros, et cet automne  pourrait être celui de tous les risques. Le système financier européen semble se craqueler sous les effets conjugués des taux d'intérêts au plus bas, des cours du pétrole en chute libre et de la continuation de politiques bancaires peu engagées. L'Italie est déclaré à nouveau comme le maillon faible du système financier européen, mais les effets d'un écroulement bancaire sur la péninsule aurait des effets bien plus désastreux sur l'économie mondiale qu'avec la Grèce. En effet, si la Grèce est la 44ème économie mondiale, l'Italie est, elle, en 8ème position.

Face au possible séisme financier à venir, les dirigeants européens ne sont pas pour l'heure enclins à prendre des mesures importantes. Parce qu'ils ne craignent pas les effets du séisme, ou bien parce qu'ils ne savent pas quoi faire ?  Une source anonyme à la bourse de Francfort indiquait pourtant à l'AFP en juillet, à propos de la Dutsche Bank que "Beaucoup redoutent qu'elle ne devienne un nouveau Lehman". La banque américaine Lehman Brothers a fait faillite en 2008 et fait exploser la crise financière des subprimes à travers la planète…

Le Président de la Société Générale, Lorenzo Bini Smaghi, un ancien membre du directoire de la BCE, a pour sa part tiré la sonnette d'alarme le 6 juillet dernier dans une interview donnée à Bloomberg TV, en annonçant que "les banques italiennes pourraient engendrer une crise bancaire à l'échelle européenne."

L'automne financier européen pourrait être très risqué.