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BD : histoires d'immigrés

Le neuvième art aujourd’hui si populaire mais longtemps marginal s’est approprié l’histoire des immigrés oubliés d’autres littératures.  Auteurs de récits dessinés sur l’ici et l’ailleurs, sont au coeur d’une exposition actuellement à Paris pour laquelle nous avons rencontré trois auteurs : Farid Boudjellal, Clément Baloup et Zeina Abirached nés de parents immigrés ou à l’étranger. Ils nous racontent comment leurs origines imprègnent et guident leur travail de bédéistes.

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La bande dessinée s’est toujours faite remarquer pour son pied de nez aux conventions. Dès son apparition au début du XIXe siècle, ses auteurs ont décidé de ne pas raconter les mêmes histoires de la même manière que tout le monde – que toutes les autres littératures. Avant d’acquérir ses lettres de noblesse de neuvième art, la BD restait marginale, réduite à l’humour parce que le sérieux, l’intellectuel ne se racontait pas en dessins (entre autres idées reçues). La bande dessinée était donc la narration idéale pour accueillir dans ses planches les histoires de ceux qui, eux aussi, luttaient pour trouver leur place dans un monde ostracisant les nouveaux venus : les migrants.

Nombre d’auteurs de BD immigrés ont pris le crayon. De Will Eisner, fils d’immigrés juifs qui racontent dans ses romans graphiques la construction de New York par ses vagues de migrants ; aux pères d’Astérix, René Goscinny d’origine polonaise et Albert Uderzo aux racines italiennes ; jusqu’à Marjane Satrapi, jeune iranienne qui a fui son pays et qui raconte son histoire dans Persépolis. Les exemples sont nombreux.

Immigrés ou enfants d’immigrés, les auteurs de BD nourrissent aussi très souvent leurs albums de leurs histoires personnelles de migration, de celle de leur proche, de témoins ou de l’Histoire de leur pays d’origine (écouter l’interview de Clément Baloup ci-dessous). Une exposition au Musée de l’immigration à Paris retrace l’évolution du traitement du thème de l’immigration dans la BD de 1903 à 2013. Un siècle de bande dessinée racontant les histoires d’ici et d’ailleurs de 117 auteurs exposés. Sénégal, Liban, Italie, Croatie, Algérie, Vietnam, le monde entier est croqué au fil des cases et des phylactères. Les histoires s’entremêlent entre vie réelle et imaginaire. Planches, biographies, pinceaux, carnets sont présentés pour mieux comprendre le travail de chaque auteur, dessinateur et scénariste.

Les personnages qui hantent les planches de BD au cours de ce siècle passé sont le reflet de l’Histoire des mouvements migratoires. Farid Boudjellal (voir son interview ci-dessous) participe dans ses albums à construire une satire sociale dans laquelle l’immigré a une place centrale. Ses récits accompagnent les vagues d’immigration des Trente Glorieuses favorisées par le manque de main d’œuvre en France notamment. Il dénonce ainsi dans ses planches le racisme et les inégalités que subissent – entre autres- les Algériens.

©Léa Baron / TV5MONDE
©Léa Baron / TV5MONDE
Alors qu’au début, la BD devait distraire et l’immigré avait un rôle comique, les albums mettent en scène à partir des années 60 des récits de vies, entre fiction et autobiographie. Puis les liens avec l’actualité sont davantage prégnants après les années 90. Le personnage du migrant évolue aussi. Du père de famille parti seul, on découvre une famille et aujourd’hui de plus en plus de figures féminines, reflet aussi d’une évolution de la figure de l’immigré.

Trois dessinateurs et scénaristes nous ont confié à TV5MONDE pourquoi leurs origines restaient au cœur de leurs albums. Leurs albums deviennent souvent un moyen de transmettre la mémoire de leur histoire familiale et leurs souvenirs de l’Histoire. Rencontres avec Farid Boudjellal, Clément Baloup et Zeina Abirached.

Farid Boudjellal : des souvenirs dessinés

16.10.2013Interviewé par Isabelle Mourgère
Le scénariste et dessinateur, Farid Boudjellal s'est inspiré de ses souvenirs d'enfance pour nourrir ses albums. Dans le "Petit Polio" ou "Mémé d'Arménie", il revient sur les racines algérienne, turque et arménienne de sa famille sur fond d'Histoire avec notamment la guerre d'Algérie. Son arbre généalogique dessiné est visible dans l'exposition "Des histoires dessinées entre ici et ailleurs".
Farid Boudjellal : des souvenirs dessinés

Clément Baloup : raconter l'immigration vietnamienne

Propos recueillis par Léa Baron
Dans son ouvrage "Quitter Saïgon", Clément Baloup raconte avec sa plume et son pinceau les souvenirs de cinq exilés vietnamiens. Au travers d'époques et de parcours différents, le lecteur parcourt l'histoire de ce Vietnam meurtri par des conflits, des occupations étrangères... Ce qui, au départ, ne devait être qu'une publication dans une revue relatant les souvenirs de son père fait aujourd'hui l'objet d'une trilogie. Chaque tome raconte la vie et les péripéties de cette migration vietnamienne en France, aux Etats-Unis et dans un tome à paraître à Taïwan. Il revient pour TV5MONDE sur l'écriture de ton premier opus "Quitter Saïgon". De plus en plus la parole des immigrés vietnamiens se libère.



Zeina Abirached : une enfance libanaise

Premier album

Pourquoi revenez-vous sur vos origines libanaises dans vos différents albums ?

Si j’ai commencé à faire de la bande dessinée, c’était justement parce que j’avais besoin de travailler sur mes souvenirs. En 2002, quand j’ai commencé à écrire ma toute première histoire « Beyrouth Catharsis », j’ai rapidement commencé aussi à dessiner et à travailler sur le rapport du texte à l’image. Du coup, je suis arrivée à la bande dessinée, pas tellement pour parler de mes origines mais plus pour faire ce travail de mémoire qui n’a pas été fait à un niveau politique et officiel au Liban. J’ai voulu dire ce que l’on a vécu, décrire la vie quotidienne d’une famille pendant la guerre civile à Beyrouth, dans les années 80.

Mémoire familiale

Etait-ce important de transmettre cette mémoire familiale ?

Ce n’était pas du tout prévu mais à partir du moment où j’ai commencé à faire de la bande dessinée, je suis devenue un peu la mémoire de la famille. Au départ, il fallait vraiment insister pour que ma grand-mère me raconte des choses, qu’elle me montre des photos,... Aujourd’hui c’est beaucoup plus facile.

Peut-être que ce que je fais, c’est finalement pour mieux comprendre qui je suis, ce je fais, dans quel monde je vis, des choses en fait importantes mais simples aussi que j’essaye de trouver par le biais de l’écriture et du dessin.

Vivre France



Aujourd’hui vous passez à des récits sur votre propre expérience en France...

J’ai beaucoup travaillé sur mes souvenirs d’enfance et le Liban. Il me semblait que c’était peut-être le moment de raconter ce que ça fait d’être entre deux cultures, entre deux langues avec tout ce travail d’adaptation que l’on fait quand on arrive dans un pays qui n’est pas le nôtre. Comment on s’apprivoise mutuellement.

L'année dernière, j’ai dessiné les planches présentes dans cette exposition, sur ma vie en France. Je suis arrivée seule ici en 2004, j’avais 23 ans. Je venais pour trouver un éditeur et pensais partir au bout d’un an. Mais je suis toujours là. (...lire la suite ci-après)

Apprivoisement

(...) L'idée de ces planches est aussi partie d’un étonnement que l'on a sur des choses banales quand on vient d’ailleurs. C’est ce regard décalé que j’avais envie de raconter. J'ai surtout voulu aborder l’enjeu de la langue. J’ai été élevée entre les deux langues, entre deux cultures et ça n’a fait que s’accentuer quand je suis arrivée en France.

Je me suis rendue compte qu’au Liban j’ai toujours mélangé le français et l’arabe dans la même phrase. En arrivant en France, il fallait absolument que je tri pour ne parler que français. Je me suis rendue compte qu’il y avait des choses intraduisibles, des choses qui existaient en arabe mais pas dans la langue française parce que l’usage culturel n’est pas le même.

Farid Boudjellal

Né en 1953 à Toulon de parents immigrés algériens et arméniens, Farid Boudjellal est atteint de polio très jeune. Un épisode qu'il raconte dans ses albums. Alors qu'enfant il recopiait les BD qu'il ne pouvait pas s'acheter, il fait ses premiers pas de dessinateur et scénariste dans les années 70.

Il se fait connaître pour son militantisme dans les années 80. il participe en 1983 à la Marche pour l'égalité et contre le racisme. Son album Abdulah publié en 1985 marque un tournant dans le traitement de l'immigration en BD. Pour la première fois, le personnage central de l'album est un immigré. Au travers de ses histoires, il convoque  le racisme et la violence de la société. Tous ses personnages sont largement inspirés des membres de sa propre famille.

Clément Baloup

Clément Baloup (né en 1978) entre à l'école des Beaux-Arts d'Angoulême en 1997 et y rejoint la section BD. Ces cinq années en Charente enrichissent tant sa perception que sa pratique de la bande dessinée. En 2000, il monte avec ses colocataires « La Maison qui pue », un collectif touche-à-tout qui lui permet de publier ses premières planches.
(source La boîte à bulles)

Son site internet.


Les méthodes de travail de Clément Baloup

20.10.2013Propos recueillis par Léa Baron
© Léa Baron/TV5MONDE
© Léa Baron/TV5MONDE
Clément Baloup ne se définit pas comme journaliste mais auteur de BD. Il use tout de même de l’enquête pour raconter ses histoires au plus près de la réalité :

« Je suis avant tout un auteur de BD. Quand parfois les livres et la documentation, internet ou les films documentaires que j’ai pu voir ne suffisent plus, j’ai le réflexe d’appeler des gens dont c’est le métier. J’ai quelques contacts avec de bons amis journalistes, historiens, et spécialistes qui travaillent sur des thèmes très proches. Donc un coup je vais appeler l’historien, un coup je vais appeler le spécialiste de la culture asiatique pour qu’ils m’aident un peu. Par exemple, « Little Saïgon » est préfacé par Dominique Rolland qui est directrice de recherche à l’INALCO. J’essaye d’avoir dans mon réseau des gens qui puissent m’aider et être un peu la caution scientifique à laquelle je ne prétends pas. »

Zeina Abirached

Zeina Abirached ©Léa Baron/TV5MONDE
Zeina Abirached ©Léa Baron/TV5MONDE
Née à Beyrouth en 1981, Zeina Abirached a fait des études de graphisme au Liban puis à Paris, aux Arts Décoratifs. Après Beyrouth Catharsis et 38 rue Youssef Semaani, son roman graphique Mourir Partir Revenir, Le jeu des hirondelles connaît un succès public et critique (sélection Angoulême 2008, traduction dans une dizaine de pays). Elle prépare un nouvel album à paraître en 2013, Beyrouth Partita.

(source La Boîte à bulles)

Son site internet.