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BD reportage : troquer la plume pour le crayon

Les personnages de Spirou en reportage ©AFP
Les personnages de Spirou en reportage ©AFP

Le BD reportage fait des émules parmi les lecteurs jusque dans les festivals comme celui d’Angoulême. Au travers de ce nouveau type de bandes dessinées, scénaristes et dessinateurs troquent la plume pour le crayon afin de raconter la réalité. Une autre manière de faire du reportage et du journalisme. Explication d’un phénomène. 


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Désormais, le BD journalisme ne se publie pas seulement en albums mais aussi dans des revues. La Revue XXI (diffusée en librairie en France) ou la revue 24h01 en Belgique ouvrent leurs pages à ce journalisme en dessins et en bulles comme à d’autres reportages.
« Ce qui renouvelle aujourd’hui le travail lancé par Guy Delisle (auteur québécois de "Chroniques Birmanes", ndlr) et Etienne Davodeau (auteur français des "Ignorants" , ndlr), c’est l’apparition des Mooks (mi magazine mi « book », livre, ndlr) : des trimestriels qui laissent une place importante à la bande dessinée de reportage », raconte Gérard Derèze, membre de l’Observatoire de recherche sur les médias et le journaliste, également professeur à l’Université catholique de Louvain .

Depuis près d’un an, la Revue dessinée en France y est désormais entièrement consacrée. Face à ce nouveau phénomène de publication de l’information en BD, l’université belge de Louvain a organisé un colloque sur le sujet.

Reportage sur le colloque à Louvain

21.01.2014Reportage de G.Vandenberghe et Ch. Zenko
L'université catholique de Louvain organisait la semaine dernière un colloque sur le BD reportage qui s'invite dans les pages de revues. Rencontre notamment avec l'auteur Emmanuel Lepage qui a exploré Tchernobyl dans l'un de ses derniers ouvrages Un printemps à Tchernobyl.

Reportage sur le colloque à Louvain

Qu’est-ce que le BD reportage ? Sa définition peut parfois paraître floue et flirter avec le récit personnel ou le carnet de voyage. Pour Gérard Derèze, le BD reportage implique «  une immersion de l’auteur, une volonté de raconter le réel par le prisme de celui qui est sur les lieux. » Et d’ajouter « une nécessité de contextualisation pour sortir du récit personnel. »

Scénaristes et dessinateurs partent donc sur le terrain raconter ce(ux) qu’ils rencontrent en chemin. Comme le Suisse Patrick Chappatte qui se rend au Guatemala pour rendre compte de la violence urbaine en dessins dans les pages du quotidien helvète Le Temps. Comme le Français Emmanuel Lepage qui raconte le Tchernobyl d'aujourd'hui. Comme Joe Sacco, le maître américain en la matière, qui a été parmi les premiers à livrer ses récits de reportages en dessins.

Matthieu Sapin ©Dargaut
Matthieu Sapin ©Dargaut
Un luxe

« Là, on a le temps de souffler, de partir à la rencontre des gens, de retourner sur place dans une logique de reportage qui est à mi-chemin parfois entre l’approche ethnographique et le documentaire, explique l’universitaire Gérard Derèze. Cette dimension du temps est importante, c’est un luxe qui coûte cher.» Et devenu rare dans le journalisme aujourd'hui en crise. Les rédactions envoient de moins en moins longtemps leurs journalistes sur le terrain. Les auteurs de BD reportage ont également besoin de temps car leur manière de rapporter les faits ne permet pas de coller à de l'actualité chaude. Le BD journalisme s'inscrit davantage dans une temporalité magazine.

« Les dessinateurs, scénaristes, fournissent un travail documentaire, d’auteur avec un regard, une approche de création informationnelle, raconte Gérard Derèze. Certains définissent d’ailleurs la façon dont ils travaillent comme on peut le trouver dans le documentaire cinéma ou télévisuel. » C’est le cas de Matthieu Sapin dans son album sur la campagne présidentielle de François Hollande. Dès le début de l'ouvrage, il explique qu’il n’a pas la prétention d'être journaliste mais dessinateur et qu’il va raconter ce qu’il voit dans les coulisses de cette campagne. Patrick Chappatte raconte souvent qu’il doit en début d’ouvrage expliquer que ce qu’il raconte est vrai, fidèle à la réalité qu’il a côtoyée. Il introduit ainsi des photographies dans ses albums comme une authentification de son récit en direction de son lecteur.




Emmanuel Lepage “Un printemps à Tchernobyl“ ©Futuropolis
Emmanuel Lepage “Un printemps à Tchernobyl“ ©Futuropolis
Les limites d'un genre

Autre avantage de ce BD reportage : des moyens employés discrets. « On ne s’immisce pas dans un monde de la même façon quand on est avec un carnet de note ou un appareil photo que quand on débarque avec un preneur de son et une caméra », souligne Gérard Derèze. L’approche est moins impressionnante pour les personnes rencontrées et le rapport aux témoins interviewés différent.

Si cette nouvelle écriture de l’information a ses qualités, elle a aussi ses limites économiques. « Je ne pense pas qu’on puisse y voir à l’heure actuelle une espèce d’échappée belle du journalisme, explique Gérard Derèze. Cela reste quand même difficile à financer, compliquer à produire. Des auteurs comme Emmanuel Lepage qui partent travailler à l’étranger pendant de longues périodes financent cela quasiment uniquement sur leurs deniers. Et encore…il vend bien mais d’autres ne vendent pas aussi bien que lui. ! C’est une bouffée d’air, c’est un regard nouveau, c’est une façon intéressante d’appréhender le réel. Mais ce n’est pas encore un secteur économique très porteur. »