Béatification de Jean-Paul II : « ce pape a fait illusion »

Dès son décès en avril 2005, de très nombreux fidèles avaient crié : « Saint tout de suite ». Leur parole a été entendue. Jean-Paul II, qui a gouverné l'Eglise pendant plus d'un quart de siècle, doit être béatifié le 1er mai 2011.

Une béatification que dénonce, tant sur la forme que sur le fond, Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique française Golias.

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« Ce pape a fait illusion »

Entretien avec Christian Terras, rédacteur en chef de Golias.

Jean-Paul II lors de son pontificat/AFP.
Jean-Paul II lors de son pontificat/AFP.
La béatification d'un pape, est-ce un fait rarissime dans l'histoire catholique ?

La béatification et la canonisation de pape n'étaient pas fréquentes au XIXéme siècle...

Béatification de Jean-Paul II : « ce pape a fait illusion »

Arrivant six ans après la mort de Jean-Paul II, cette béatification est-elle trop rapide ?

Depuis les réformes introduites par Jean-Paul II, les procédures de béatification peuvent être ultra rapides comme on l'a déjà vu pour Mère Teresa. Mais je pense que pour le cas de Jean-Paul II, dont le pontificat a duré 27 ans [le troisième plus long de l’histoire de l’Église, après saint Pierre et Pie IX, NDLR] à la fin du XXème siècle dans un monde où la géopolitique a été bouleversée, six ans n'est pas un délai suffisant pour avoir une distance historique permettant d'évaluer avec justesse le rôle qu'il a joué.

Flash spécial TF1 - Election du pape - 16 octobre 1978

Pourquoi vous êtes-vous prononcé dès 2007 contre cette béatification ?

D'abord en raison du miracle qu'il fallait trouver. Au début, la commission n'en avait aucun de fiable. Il s'est trouvé une religieuse français, soeur Marie Simon-Pierre, qui aurait été victime de Parkinson et qui en aurait été guérie en priant pour Jean-Paul [qui était atteint de la même maladie, ndlr]. Mais la commission médicale du Vatican, afférente à toute procédure de béatification, a été très embarrassée car le diagnostic de la maladie posait problème. De nombreux neurologues, y compris italiens, considéraient que la soeur n'était pas victime de la vraie maladie de Parkinson mais de syndromes pyscho-gènes qui peuvent se guérir naturellement au bout d'un certain temps. Il y avait donc débat sur ce cas qui n'était pas en soi inguérissable.

Le Vatican a dû alors recourir à d'autres miracles qui ont été déclarés en Italie. 200 miracles de religieux et laïcs, d'hommes et femmes qui estimaient avoir été guéris par Jean Paul II lors de prières et de pèlerinages. Or il s'est avéré que, sur ces 200 miracles, il n'y en avait aucun qui tenait la route au regard du minimum de rigueur dont fait preuve l'Église dans ce cas de procédure. La commission a donc dû in fine se rabattre sur le cas de la religieuse française.

Soeur Marie Simon-Pierre devant la presse - 19 janvier 2011


Sur le fond, le pape Jean-Paul II mérite-t-il, à vos yeux, la béatification ?

Ce pape a fait illusion. Il a fait entrer l'Eglise dans le monde moderne uniquement à coups de communication. Ancien homme de théâtre qui savait jouer des foules et des foules très jeunes, il avait un charisme évident. Mais, sur le fond, il était intransigeant et conservateur. Au nom de sa nouvelle politique d'évangélisation, car il considérait le catholicisme en danger, il n'a cessé de réprimer les théologiens qui essayaient de repenser la foi chrétienne. Environ 1000 d'entre eux ont été interdits d'enseignement, de conférence et d'édition.

Toujours au nom de cette politique d'évangélisation, il a encouragé un certain nombre de groupes religieux qui posent aujourd'hui problème dans l'Eglise. Jean-Paul II n'avait plus confiance dans les ordres religieux traditionnels tels que les Dominicains, les Franciscains, les Jésuites, les Salésiens car tous connotés comme trop travaillés par les théologies modernes de la libération et de l'inculturation. Il les a remplacés par des nouveaux ordres, complètement à sa botte : Opus Dei, Légionnaires du Christ, Chemin néocatéchuménal, Focolari. Des groupes très fondamentalistes qui provoquent plus de dégâts que d'espérance. Ils sont même devenus l'objet de dérives sectaires et d'embrigadement de jeunes.


Et pour les femmes, a-t-il été particulièrement conservateur ?

Par rapport à la question des femmes, ce pape a été particulièrement répressif et régressif contre l'avortement, la contraception, etc...

Béatification de Jean-Paul II : « ce pape a fait illusion »

Dans le lourd dossier des prêtres pédophiles, porte-t-il, selon vous, une responsabilité ?

Il était tout à fait au courant de ce qui se passait. Les dossiers remontaient jusqu'à Rome, notamment ceux sur les évêques américains qui étaient près de 10 000 à être dans le collimateur de la justice. Or, ce pape a systématiquement refusé jusqu'à sa mort de prendre le problème à bras le corps. Il est responsable de la pérennisation de prêtres pervers qui ont continué à abuser d'enfants car ils savaient qu'ils avaient la protection de l'Église au plus haut niveau et que leur dossier ne serait pas revisité.

Ce pape-là a donc laissé commettre des crimes innommables par des prêtres qui se réclamaient de Jésus Christ, alors qu'il pouvait prendre des décisions radicales pour stopper ce processus. C'est ainsi qu'on est arrivé en 2010 à un problème universel au sein de l'Église, touchant tous les continents et pays. Et rien que pour cela, il ne mérite pas la béatification. Ce pape ne fait honneur ni à sa fonction ni à l'évangile.

La France a décidé d'envoyer son Premier ministre François Fillon à la cérémonie de la béatification. Est-ce, selon vous, une entorse au principe de laïcité de l'État français ?

Si le président Nicolas Sarkozy n'avait pas, au dernier moment, décliné l'invitation, cela aurait posé problème. Jamais Jacques Chirac ou François Mitterrand n'ont assisté à des béatifications alors qu'il y en a eu lors de leur mandat présidentiel. Le choix du Premier ministre me semble donc raisonnable et n'entâche pas le principe de laïcité, même si le ministre de l'Intérieur, qui est aussi celui des cultes en France, aurait été sans doute la personne la mieux placée pour se rendre à la cérémonie.

Je crois que le président Sarkozy a compris qu'il était inutile, dans le contexte actuel, de mettre de l'huile sur le feu. Il n'empêche qu'il a affiché une certaine connivence avec le Vatican. Je pense notamment au discours de Latran en 2007 où il dit, pour faire court, que les valeurs du prêtre seront toujours supérieures à celles enseignées par l'instituteur.

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Revue Golias

Revue hebdomadaire indépendante, Golias propose un travail d’information et d’analyse critique de l’actualité religieuse au carrefour des questions de société et de la géopolitique internationale. Son slogan : « l'empêcheur de croire en rond ».