Belgique : Charles Ducal, poète officiel ?

Il est le premier poète national belge moderne. Bien que non francophone, c'est pourtant en français qu'il a répondu à nos questions, d'un ton posé et réfléchi. Nommé pour deux ans, Charles Ducal, 62 ans, a un cahier des charges bien précis : écrire au moins six poèmes par an sur les thèmes du pays. Objectif politique : jeter un pont entre Flamands, Wallons et germanophes, les trois communautés linguistiques de Belgique. Le dernier poète national de Belgique, Emile Verhaeren, avait été nommé par Albert 1er en 1899.

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La Belgique et la poésie : une longue histoire d'amour

La Belgique et la poésie : une longue histoire d'amour

 

Un regard, une lisibilité


Depuis la Maison de la Poésie et de la Littérature française de Namur, le directeur Eric Brogniet, explique le choix de Charles Ducal : "Il a un regard sur la société et les problèmes actuels. Ce n'est pas un poète qui écrit en chambre, déconnecté du monde qui l'entoure. Nous l'avons choisi pour sa poésie réflexive et critique, mais aussi compréhensible par tous." Au-delà des qualités littéraires, il fallait, certes, une écriture lisible. Car ses poèmes seront régulièrement publiés par trois grands quotidiens - le francophone l’Avenir (lire le premier poème de Charles Ducal en tant que poète national), le flamand De Morgen et le germanophone GrenzEcho.
 

Ni fou furieux, ni politiquement correct


Eric Brogniet décrit le nouveau poète national comme quelqu'un qui "n'est pas consensuel et qui ne marche pas dans les clous, avec a un côté gentiment provocateur." Mais à l'heure du choix, là n'était pas l'essentiel. "Nous voulions avant tout rétablir un lien entre la société et le langage poétique, montrer que la poésie est vecteur d'ouverture et de complexité dans un monde dominé par la pensée unique, explique-t-il.

Curieux, Charles Ducal s'intéresse à ce qui s'écrit ailleurs : "il est sensible à la culture de l'autre," explique Eric Brogniet. C'est aussi un homme engagé. En 1994, il s'est rendu en Irak - un choix par forcément consensuel ni politiquement correct. "Nous assumons ses choix personnels, même si l'engagement politique n'est pas du tout un critère de sélection."

Les trois organismes à l'origine du projet (voir encadré ci-contre) admettent pouvoir orienter l'inspiration du poète à travers des propositions et des événements, comme des rencontres avec certaines populations issues de toutes les communautés. "En aucun cas il ne peut y avoir de censure sur le travail du poète, assure Eric Brogniet. Il a le champ entièrement libre."
 

Entretien avec Charles Ducal

29.01.2014
L'alliance des mots "poète" et "national" paraît un peu antinomique. Il évoque les peintres prolétaires révolutionnaires, le chantre de Caucescu. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?

C'est la première fois que j'entends cette association ! L'idée du poète national vient des Pays-Bas, qui a un Dichter des Vaderlands depuis l'an 2000, et d'Angleterre, où le Poet Laureate existe depuis des siècles. Le principe est là pour stimuler la compréhension entre les trois cultures de Belgique. Ma fonction n'est pas officielle, c'est un projet qui émane du monde littéraire pour jeter un pont entre les trois cultures de Belgique.


Comment avez-vous réagi en apprenant votre nomination ?

Avec surprise, d'abord, j'ai reçu le mail me proposant de devenir poète national. Et puis j'ai trouvé que l'idée était dans le droit fil de ma logique et de ma démarche. Cette invitation arrive à un moment idéal de mon parcours de poète. J'écris déjà des poèmes au contenu social. Désormais, ils prendront une autre dimension, voilà tout. Mais c'est tout de même une aventure pour moi, car je n'ai pas l'habitude d'écrire sur commande.


Quelles seront pour vous les thématiques prioritaires à aborder ?

Un poème sur le travail à l'occasion du 1er mai. Il y a tant de Belges qui sont sans travail ou qui travaillent dans des conditions problématiques. Le 1er septembre, alors que toute la Belgique prend le chemin de l'école. Et puis j'ai longtemps été enseignant. La commémoration de la Première Guerre mondiale est aussi un thème qui concerne toute la Belgique.


Où naît la poésie en vous ?

La source de ma poésie, c'est la vie toute entière. Je pars de ma vie personnelle, mes relations avec ma mère, mon père, ma jeunesse. J'ai perdu des amis et des membres de ma famille, alors j'ai aussi écrit sur la mort. Ces expériences personnelles nourrissent ma poésie. Par ailleurs, j'écris sur les sujets de société qui me touchent. J'ai écrit un cycle sur la situation au Congo, par exemple, sur la situation des femmes et des jeunes filles qui souffrent. J'ai écrit sur la Palestine, la guerre, le racisme...

Je ne vais pas forcément voir sur place. Mais je crois qu'il est possible d'écrire à partir de ce qu'on lit, de ce qu'on voit et de ce qu'on vit. Pour le Congo, par exemple, ma première femme était née au Congo, je lis beaucoup sur le sujet et j'écoute les témoignages des victimes à la radio ou à la télévision. Cela doit être possible pour un poète de traduire en images et en ressenti la douleur des victimes. Si on n'est pas capable d'empathie, on ne doit pas écrire, ou alors de la poésie superficielle.


En qualité de poète national, vous serez enseigné aux enfants des écoles. Comment leur faire aimer la poésie ?

Je ne sais pas si je serai enseigné dans les écoles, mais j'ai été professeur de néerlandais et de littérature pendant quarante ans et j'ai beaucoup parlé poésie avec les enfants. Ce n'est pas difficile de les y intéresser, il faut juste s'adapter à leurs goûts et à leur rythme, surtout au début, puis il faut ouvrir doucement la porte de la poésie, avec patience et passion.