Belgique : Jean-Jacques Rousseau est mort. Absurde !

Le cinéaste belge J.J. Rousseau, toujours cagoulé à partir des années 80
Le cinéaste belge J.J. Rousseau, toujours cagoulé à partir des années 80
(DR)

Le cinéaste belge Jean-Jacques Rousseau est décédé des suites de ses blessures. Il était dans le coma depuis plusieurs mois. Artiste inclassable, iconoclaste, à la filmographie impressionnante, il laisse une œuvre étrange et sans concession. 

dans
Un cinéaste fauché

Je suis réalisateur de films étranges, belges, et étrangement belges” confiait-il, lucide et concis.
Sa mort est à l'image de ce que fut sa vie artistique : bizarre et absurde.
De fait,  l'accident qui lui a couté la vie semble tout droit échappé de l'une de ses improbables productions. Le soir du mardi 15 juillet 2014, vers 22h 30, une altercation survient au "Napoléon", un café de Courcelles, dans l'agglomération de Charleroi. Quelques instants plus tard, l'un des protagonistes, âgé d'une vingtaine d'années,  revient au volant de sa voiture. Il fonce sur la terrasse du café et fauche 3 personnes, dont le cinéaste.
Transporté à l’hôpital dans un état désespéré, J.J. Rousseau s'y est éteint sans avoir repris connaissance.
Mort fauché d'un cinéaste fauché ?
Pas seulement.
La Belgique vient de perdre l'un de ses enfants terribles, parmi les plus talentueux. Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le cinéma comme un passionné. Mais comme un enragé. Il aura tout sacrifié au 7ème art : son argent bien entendu, mais aussi sa jeunesse, sa vie de famille, ses relations... Il était surnommé le "Ed Wood belge", en référence à son confrère américain, qui collectionnait les  maladresses et les erreurs techniques dans ses films à bon marché, au point d'en devenir aujourd'hui une référence.
Mais si Ed Wood était un as de la bricole fictionnel, Rousseau en était un virtuose. Il s'en amusait : "Les gens disent : « Rousseau ça ressemble à du Mocky, il prend les gens de la rue dans ses films », on me trouve un côté Ed Wood, rafistolé, un clou et une ficelle, un côté fellinien aussi, je prends des gens qui ne sont pas forcément beaux, je prends quelquefois des gens qui sont laids et aux beaux je fais jouer des rôles de laids. Si ça choque, c’est aussi par accident, je ne savais pas que j’allais choquer au départ."
Au moins 41 films au compteur ! Tournés en super 8, en 16 mm, en 35 ou en vidéo.
Ce flibustier du cinéma, iconoclaste d'or,  refusait la séduction sucrée des jolies histoires, il abhorrait la contrainte des productions bien léchées : " Mes films sont faits de pures improvisations ! Il y a un scénario de base. Un synopsis d’une ou deux pages. Mais, au fur et à mesure du tournage, tout change. Vous venez pour jouer le rôle d’un officier de marine et au dernier moment vous serez l’éboueur. Pourquoi ? Parce que l’éboueur n’est pas venu. Il devait partir, il avait un rendez- vous chez le dentiste ou je ne sais quoi, et c’est vous qui allez tenir le rôle. Et pour votre rôle, on trouvera un type qui passe. C’est l’improvisation. Elle est reine dans mon cinéma " confiait-il dans l'un des seuls ouvrages de référence sur le cinéaste " Jean- Jacques Rousseau cinéaste de l’absurde ", signé Frédéric Sojcher.

Jean-Jacques Rousseau, en 1989, en plein tournage
Jean-Jacques Rousseau, en 1989, en plein tournage
(capture d'écran du film “Cargo de nuit“)
J.J. Rousseau ?

Jean Jacques Rousseau était né le 16 décembre 1946 à Souvret, une région dominée par l'agriculture et l'industrie charbonnière. Fils d'ouvrier, il sera un temps maçon puis employé au Centre culturel de Courcelles, La Posterie, dans la banlieue de Charleroi.
Il restera fidèle à ses origines sans jamais poétiser des lieux de son enfance. En 2009, il confiera à Damien Leblanc : " Ma Belgique à moi, mon coin, c’est Charleroi, les usines, la pollution, la misère, le spectre du chômage. Une partie de la population est socialiste et  l’autre  veut revenir à un ancien système, plus libéral, catholique.. Ce sont des disputes intestines entre Mons et Charleroi, Charleroi et Liège, entre la Wallonie et la Flandre. Vous savez, la Belgique, c’est un peu comme chez les gaulois, au temps d’Astérix : ce sont des petites peuplades qui ne s’entendent pas. Le dicton de notre pays, c’est l’ " union fait la force " mais le dicton de l’Angleterre, c’est " diviser pour régner ". Je pense qu’en Belgique, on est plus "diviser pour régner " que " l’union fait la force "... Très peu d'infos sur son enfance, que l'on devine grise et tristouille, à l'image du paysage qui s'offre à lui. "A la bibliothèque, dira-t-il, mon père reprenait toujours les mêmes ouvrages, ceux de Jean- Jacques Rousseau. D’où mon prénom. Papa était très nerveux. Pour échapper à ses humeurs, maman m’emmenait tout le temps au cinéma. On allait revoir plusieurs fois les films…des westerns, de la science- fiction et de l’horreur. J’avais le cinéma en moi. Plus tard, j’ai acheté une caméra Kodak."
Se nomme-t-il vraiment Jean-Jacques Rousseau ? Le cinéaste n'aura de cesse de brouiller les cartes, surtout dans les années 80. Il apparaitra désormais le visage encagoulé dans les médias, content de produire son effet et soucieux de signifier que l'important, ce n'est pas lui mais les films qu'il réalise. Il existe cependant une exception : un reportage "Cargo de nuit" réalisé en 1987 où il s'exprime librement et à visage découvert.
On le voit travailler, iconoclaste fiévreux, entre bidouille et magouille, prodiguant des conseils à des comédiens amateurs ahuris, soufflés par tant d'audace libertaire. L'autodidacte irradie d'une sincérité absolue et incandescente.

Nazillons débiles

De quoi parlent ses films ? De savants fous, de tarés revanchards, d'apocalypses atroces, de nazillons débiles, de sexualité tordues, le tout arrosé de sentiments troubles, décalés et jamais mièvres. Les titres et synopsis de ses films sont éloquents. Prenez par exemple "L'amputeur wallon" : "Traumatisé durant son enfance par l'amputation arbitraire de  la jambe  de son oncle, un fumeur sème la terreur dans la région de  Charleroi. Sous les ordres d'une guide touristique manipulatrice, il  prend en  chasse un groupe de touristes du type pied-nickelé" ou "Karminsky-Grad" : " Igor Yaboutich – bolchévique stalinien convaincu – prépare le coup le plus fumeux qui soit : anéantir l’Occident Chrétien. Il décide d’utiliser l'arme de destruction massive par excellence : la bombe atomique !
La ville de Charleroi, renommée Karminsky-Grad, est choisie pour élaborer ce sombre projet de mort
."
Faut-il le préciser ? Les financiers ne se bousculent pas pour ce cinéma à l'absurdité revendiquée. Qu'importe ! Les difficultés sont comme des encouragements. Avec une poignée de fidèle, dont le célèbre entarteur Noel Gaudin, il s'obstine et change les obstacles en tremplins. De ces contraintes subies naitront un style immédiatement reconnaissable. Sa griffe en quelque sorte. De l'impro, du grotesque, du lourd sans jamais être gras et une poétique du malaise.
J.J. Rousseau, douanier du cinéma, ne recherche ni la gloire ni même les applaudissements. Il veut exprimer son imaginaire débridée en toute liberté. Sans paradis artificiels : "Je suis adversaire des drogues et des stupéfiants. Il y a d’autres moyens de s’amuser et de vivre sa vie. Prenez une caméra vidéo. Cela coute 700 euros. Si quelqu’un qui se drogue dépense  cela par mois, eh bien ,au lieu de se droguer, il fait des images, il transcende ce manque de sensations par un autre sens. Moi, par exemple,  dans le temps, j’étais alcoolique, j’ai arrêté de boire, j’ai fait du cinéma. J’ai lutté contre l’alcoolisme par le cinéma ".

Être heureux malgré tout

Dès lors, l'artiste fera ses films comme un arbre donne ses pommes : sans se préoccuper de l'endroit où elles tombent. Les ramasse qui veut. Bientôt suivi par un quelques fidèles, il verra ses productions régulièrement projetées au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles. L’argent provient  de la Communauté française, de mécènes et de copains-fans. L'idée est d'être heureux malgré l’insuccès, les contraintes techniques ou financières : "Surtout il ne faut pas s’arrêter. Ce n’est pas parce qu’on a fait un film et qui n’a pas eu de succès qu’il ne faut pas en faire un deuxième. Surtout maintenant avec le numérique, ça ne coûte rien ! Il faut continuer à filmer, à inventer, à trouver des choses et imaginer. Comme moi. Pour tenir le coup, comme moi, j’ai tenu pendant plus de 45 ans il faut être un dur, un pété du cinéma. J’y ai tout sacrifié : ma vie familiale, mes finances, tout ce que j’avais pour mon art et avec les moyens que j’avais. Je suis arrivé à faire de grands films ! "
Il en était intimement persuadé. A un ami qui lui demandait ce qu'il dirait à Steven Spielberg s'il le rencontrait, le bonhomme répondait sans sourciller : "Je lui dirais d’arrêter de faire du cinéma. Parce qu’il n’y a pas de place pour deux !"