Belgique : l'Eglise s'excuse pour les enfants métis de la colonisation, et après ?

Assumani Budgawa a mené l'enquête pendant 20 ans sur ces enfants métis. 
Assumani Budgawa a mené l'enquête pendant 20 ans sur ces enfants métis. 
©TV5MONDE

L'Eglise catholique belge s'est excusée officiellement auprès des enfants métis de la colonisation belge. Que cela signifie-t-il pour ces enfants nés d'un père belge et d'une mère africaine qui ont été arrachés à leurs familles ? Entretien avec Assumani Budagwa qui a enquêté sur le sujet pendant 20 ans.  
 

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Près de 60 ans après les faits, les évêques belges ont présenté officiellement, mardi 25 avril, leurs excuses aux enfants métis nés d'un père belge et d'une mère africaine pendant la colonisation belge. Ces derniers ont été parfois retirés à leurs familles et placés, sans leur consentement, dans des institutions religieuses belges en Afrique ou envoyés en Belgique où ils ont été élevés par des familles d'adoption. 

> Lire notre article sur les excuses de l'Eglise belge. 

"Les évêques belges reconnaissent la souffrance que les métis issus de la colonisation ont vécue. Le fait d’avoir été retirés à leur mère fut tant pour eux que pour ces dernières une source de chagrin et de manque. Toutes les bonnes intentions ou motivations à la base de leur placement dans une institution spécifique les ont menés à une aliénation encore plus importante par rapport à leur origine et leur véritable identité. Ce fut un frein à leur plein épanouissement et leur libre autodétermination. Nous présentons nos excuses à ces personnes pour la part prise par l’Eglise catholique dans ce fait."

L'Eglise accepte aussi de donner accès à ses archives : "Dans la mesure où des informations personnelles ou des documents d’archives de cette période sont encore disponibles, l’Église catholique souhaite contribuer à la recherche des métis (et de leurs descendants) quant à leur origine ou leur famille, et à celle des parents par rapport à leurs enfants (et les descendants de ces derniers). Les évêques demandent à tous ceux qui disposent de données historiques ou de documents d’archives sur cette question de les mettre à la disposition pour faciliter cette recherche".

"Une affaire d'Etat"

Pour le Belge Assumani Budagwa, c'est un premier pas de fait. Cela fait plus de vingt ans que ce citoyen lambda mène l'enquête. Il en a d'ailleurs fait un livre intitulé "Noirs, blancs, métis: La Belgique et la ségrégation des Métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi (1908-1960)".  Il nous explique ce qu'attendent les familles de l'Etat sur cette page méconnue de l'histoire belge qu'il qualifie d'"affaire d'Etat" parce que "l'Etat a orchestré, organisé, alimenté, promu, cautionné cette ségrégation quand bien même la loi ne l'indiquait de manière aussi nette", racontait-il sur le plateau de TV5MONDE fin 2016. Entretien. 

TV5MONDE : Ces excuses représentent-elles une avancée vers la reconnaissance de ces enfants, de ces familles comme victimes ? 

Assumani Budagwa : Absolument. C’est une réelle avancée d’autant plus que l’association des Métis de Belgique a eu un entretien notamment avec Monseigneur Bonny, l’évêque d’Anvers. Ils ont demandé d’avoir accès à leurs archives détenues par les congrégations religieuses. 

L’Eglise s’engage aussi à apporter son appui auprès du gouvernement pour qu’il accède aux demandes des métis concernant la nationalité, les demandes de mariage, etc. 

Par contre, j’ai pu lire dans la déclaration des évêques ceci : « Les autorités coloniales, tant civiles qu’ecclésiastiques, les considéraient comme un vrai problème car fruits de relations ‘qui n’auraient pas dû avoir lieu’ ou qui ne débouchaient pas sur un mariage légal. »

On les considérait comme une menace au prestige de la race blanche.

Or c’est inexact dire même entre guillemets que les relations n’auraient pas dû avoir lieu alors qu’elles ont eu lieu, c’est un non sens. Ce qu’il faut dire c’est que parce qu’ils sont métis et qu’on les considère comme une menace au prestige de la race blanche, comme des dangers à la pérennité du système colonial basé sur le racisme, que ces enfants ont plus ou moins été considérés comme un « problème ». Ce n’est pas le fait d’être le fruit d’une relation qui n’était pas fondée sur un mariage. 

Les évêques disent aussi : « En vue d’une éducation séparée, beaucoup ont été retirés à leur mère et placés dans des orphelinats ou des internats, le plus souvent dirigés par des religieux ou des religieuses belges. » Ce n’est pas totalement vrai. On les a d’abord séparés pour les éloigner du milieu africain où ils auraient pu développer des germes de révolte. On les a aussi éloignés parce que l’Eglise a exigé de l’Etat de lui fournir des enfants pour mettre en valeur les concessions et favoriser les évangélisations. 

Quelles sont les prochaines étapes maintenant pour que ces enfants métis obtiennent de l’Etat belge une reconnaissance de la ségrégation qu’ils ont subie ? 

La toute première étape c’était d’être reçus au Parlement francophone bruxellois où  de manière extraordinaire les députés francophones bruxellois à l’unanimité, tous partis politiques confondus ont fait une déclaration par laquelle ils reconnaissent cette ségrégation ciblée dont les métis ont été l’objet, qui demandent qu’il y ait des réparations et qu’ils s’adressent au gouvernement fédéral pour qu'il accède aux demandes des métis notamment sur la nationalité, les actes de naissance, de mariage. 

L’autre étape c’est cette audition au Sénat qui a permis à la Chambre des représentant et au Sénat de participer à une audition où les métis ont pu témoigner et dire leurs attentes en termes de réparation. 

L’étape suivante c’est que le Sénat produise une résolution qui va s’adresser au gouvernement fédéral et au gouvernement qui prendront la décision de reconnaître solennellement les responsabilités de l’Etat et qu’ils s’engagent à réparer les dommages selon telles ou telles modalités. 

Aujourd’hui, est-ce que l’opinion publique belge est-elle plus au fait de cette histoire ? 

L’opinion publique n’est pas encore assez informée de cette histoire même si on a fait des conférences, des informations à la télévision. Mais il faudrait peut-être faire un grand colloque avec des sociologues et des juristes sur le sujet. 

Inscrire cette histoire dans les manuels scolaires.

Il y a aussi  une demande très forte pour que cette histoire soit inscrite dans les manuels scolaires. Si cela se fait alors probablement l’opinion sera mieux informée. 

Mais aujourd’hui avec la montée des extrémistes de droite, avec la xénophobie, la banalisation de l’exclusion, je ne suis pas du tout  convaincu que l’on aille dans la bonne direction. On sent aujourd’hui que le fait d’être légèrement coloré autrement qu’en blanc on peut être l’objet d’exclusion. Il y a encore un travail à faire.