Belgique : malaise dans les ambassades africaines

L'incertitude et la peur : le lot quotidien pour des employés dans plusieurs ambassades à Bruxelles
L'incertitude et la peur : le lot quotidien pour des employés dans plusieurs ambassades à Bruxelles
(photo Frantz Vaillant)

Pour certains travailleurs en Belgique, les quatre murs des ambassades étrangères ressemblent à une prison. Les employés qui y travaillent parlent de conditions de travail proche de l’esclavage : des horaires de travail interminables, des heures supplémentaires non payées et des salaires misérables. Les lacunes de la législation belge rendent ces travailleurs vulnérables. C'est une situation que l’intersyndicale des travailleurs des missions diplomatiques et organisations internationales en Belgique dénonce, et tente de régler.

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Désespérée

"J’ai un salaire comme si j’étais au chômage. Je commence mon travail à 9h30, je finis à 22h et mes heures supplémentaires ne sont pas payées": Madame Manlan est secrétaire à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Bruxelles depuis 1994. Après 20 ans de travail, elle gagne un salaire d’environ 1 370 euros bruts. Selon elle, ce n’est même pas suffisant pour couvrir ses besoins basiques et elle doit dépendre des autres membres de sa famille pour se nourrir. Désespérée, elle a contacté la RTBF pour faire connaitre les conditions de travail dans ces endroits.

Des témoignages comme le sien, il y en a des centaines; certains sont pires encore. Les 7 employés de l’ambassade du Zimbabwe par exemple ne sont plus payés depuis 3 mois. Les huissiers menacent de saisir leurs biens s’ils ne paient pas leurs impôts.

Si les autres ne parlent pas c’est parce qu’ils ont peur: "Ils ont peur d’être renvoyés" explique Madame Manlan. "Ce sont des pères de famille. Moi je n’ai pas peur. Je n’ai pas peur du tout, parce que j’en ai marre de vivre dans la misère."

Elle nous reçoit dans l’intimité de son petit appartement, un logement social dont le loyer est de 800 euros. Sur la table, une montagne de papiers juridiques : déclaration fiscale douteuse, lettres aux syndicats et même au Président de son pays, Alassane Ouattara.

Courrier sans réponse

En mai une conseillère juridique du syndicat SETca-bbtk a écrit à l’ambassadeur de Côte d’Ivoire, lui demandant de régulariser la situation de Madame Manlan dans les 10 jours. Mais l’ambassadeur n’a jamais réagi. Dépitée, la secrétaire nous montre une copie de ce courrier resté sans réponse.

Face à ces injustices, les travailleurs et employés des ambassades ont peu de recours. Trop souvent, leur employeur se drape dans l’inviolabilité de l’ambassade et l’immunité diplomatique pour ne pas remplir leurs obligations.

Ambassade de Côte d'Ivoire (à gauche) et du Zimbabwe (à droite) à Bruxelles
Ambassade de Côte d'Ivoire (à gauche) et du Zimbabwe (à droite) à Bruxelles
Montage photo Frantz Vaillant
Au dessus des lois ?

Pour les syndicats, la législation belge devrait être adaptée pour protéger ces travailleurs de l’ombre, et leur donner un statut transparent et obligatoire. Même quand les tribunaux du Travail tranchent en faveur du travailleur, l’ambassade n’est pas obligée de se plier à ces verdicts. "Certaines ambassades se croient au-dessus des lois de la Belgique, et n’appliquent pas la décision des tribunaux belges" explique Fabrice Epis, secrétaire principal de la CNE, membre de l’Intersyndicale "Ambassades".

De plus, en portant plainte, ces travailleurs exploités ont tout à perdre. Comme Fabrice Epis l’indique, "Il y a une catégorie de personnel qui ont une carte d’identité spéciale, qu’on appelle la carte "S". Ils sont chauffeurs, réceptionnistes, cuisiniers, jardiniers, domestiques, parfois même secrétaires. Leur carte d’identité est liée au contrat de travail qu’ils ont avec l’ambassade et s’ils perdent leur travail, ils perdent leur carte d’identité, donc leur droit au séjour et ils sont obligés de rentrer chez eux".

Code de bonne conduite


Face à cette problématique, l’Intersyndicale Ambassades a formé une organisation spécialisée en 2011 : la Commission des bons offices. Elle travaille pour résoudre au cas par cas les irrégularités dans les contrats des employés des ambassades. A un niveau plus général, elle cherche à établir un code de bonne conduite pour les employeurs et un statut sur mesure pour les travailleurs du secteur pour garantir leurs droits fondamentaux. Mais l’approbation de ces initiatives dépend de la formation d’un nouveau gouvernement en Belgique.

Les employés des ambassades comme Madame Manlan s’inquiètent pour leur présent, mais aussi leur futur. Avec une retraite prévue de 200 euros par mois, Madame Manlan ne pourra pas rester dans le pays. "Je devrai quitter la Belgique" se désole-t-elle. En attendant une solution législative, l’incertitude et la peur font partie du travail quotidien dans les ambassades à Bruxelles.

Article de la rédaction de la RTBF