Ben Laden : le droit à l'aune de la « la guerre contre le terrorisme »

"Justice est faite !". C'est par ces mots que le président Barack Obama a annoncé, lundi 2 mai 2011 à 4 h GMT, qu'un commando américain avait tué le terroriste Ben Laden, au Pakistan. La nouvelle a été saluée par presque tous les chefs d'État à travers le monde. Seul Ismaïl Haniyeh, Premier ministre à Gaza, du mouvement palestinien Hamas, a condamné l'assassinat du fondateur d'Al Qaïda, auteur des attentats du 11 septembre 2011 aux États-Unis, et de quelques autres depuis à travers le monde.
Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique et l'un des meilleurs spécialiste du Moyen Orient s'interroge sur la légalité, voire l'opportunité, de cette action commando.

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La guerre contre le terrorisme justifie-t-elle l’usage de tous les moyens ?

Annonce de la mort de Ben Laden, AFP
Annonce de la mort de Ben Laden, AFP
La mort d’Oussama Ben Laden sous les coups d’un commando américain a soulevé une approbation unanime des gouvernements européens, et peu de critiques dans les médias : qui ne se réjouirait pas de la mort du responsable des attentats du 11-Septembre ? Pourtant, cette « opération » pose question : la guerre contre le terrorisme justifie-t-elle l’usage de tous les moyens ? signifie-t-elle la suspension de l’état de droit ? a-t-on le droit de tuer quelqu’un chez lui plutôt que de le traîner devant les tribunaux ?

UN DÉBAT ANCIEN

Le débat n’est pas nouveau et il a traversé la société française durant la guerre d’Algérie. Durant les années Reagan, au nom de la lutte contre l’empire du Mal assimilé, lui et ses alliés, au terrorisme, une coopération des Etats-Unis, de l’Afrique du Sud de l’apartheid et d’Israël, contre le Congrès national sud-africain (ANC) et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Le soubassement de cette coopération était clair : pas de droits pour les terroristes. Et, déjà, des cadres de l’ANC et de l’OLP étaient assassinés par des commandos.

Benjamin Nétanyahou, aujourd’hui Premier ministre israélien, avait théorisé cette approche dans un livre publié en 1995, Fighting Terrorism : How Democracies Can Defeat Domestic and International Terrorists, où il proposait la réduction des libertés publiques pour lutter contre le terrorrisme. Comme le rapportait un article publié par le journal Haaretz (21 octobre 2009), le même Nétanyahou demandait que les lois de la guerre soient « adaptées » à la lutte anti-terroriste. Cette approche avait aussi été celle de l’administration Bush à partir de septembre 2001 : création de lois exceptionnelles, usage de la torture, ouverture du bagne de Guantanamo, assassinats ciblés, etc. Bien que le président Obama ait promis de renoncer à certaines de ces pratiques, il est loin d’avoir tenu ses promesses comme le montre la non-fermeture de Guantanamo.

LES LEÇONS MAL TIRÉES D'ABOU GHRAIB

Non seulement l’usage de ces pratiques illégales n’est pas efficace, mais elle alimente les haines et le désir de vengeance, elle discrédite le discours démocratique que tiennent souvent les pays occidentaux : on se souvient encore des images des prisonniers d’Abou Ghraib qui aidèrent grandement Al-Qaida en Irak.

Il est aussi important de rappeler que le droit de la guerre, tel qu’il est codifié, inclut les guerres non conventionnelles et que tous les protagonistes de ces conflits sont tenus de les respecter. Prendre d’assaut une maison et tuer les gens à l’intérieur ne fait pas partie des mesures permises par ce droit. A moins de penser, comme cet expert allemand de science politique, Heinrich von Treischke, qui écrivait en 1898 : « Le droit international ne devient que des phrases si l’on veut également en appliquer les principes aux peuples barbares. Pour punir une tribu nègre, il faut brûler ses villages, on n’accomplira rien sans faire d’exemple de la sorte. Si, dans des cas semblables, l’empire allemand appliquait le droit international, ce ne serait pas de l’humanité ou de la justice, mais une faiblesse honteuse. » L’universalisme des droits humains, oui, mais seulement pour les Blancs...

La Une du Devoir (Québec) annonçant la mort de Ben Laden


La Une du New York Times du 2 mai 2011, annonçant la mort de Ben Laden : “Justice a été faite.“