Ben Laden : un an après, l'héritage compliqué

2 mai 2011, Maison-Blanche : Barack Obama annonce au monde entier la mort de l'ennemi public numéro un. Après quasiment une décennie de cavale, Oussama Ben Laden vient d'être tué par un commando des Forces spéciales dans une maison d'Abbottabad dans le nord du Pakistan. Le corps de l'homme rendu responsable notamment des attentats du 11 septembre 2001 a officiellement été jeté à la mer.
Un an après l'Opération Géronimo, quel héritage pour le chef d'Al-Qaïda ? Cette mort a-t-elle changé la donne dans la "guerre contre le terrorisme" ? 
Entretien avec le journaliste Richard Labévière.

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Les conséquences de la mort de Ben Laden sur la guerre contre le terrorisme.

Richard Labévière : Tout d'abord il convient de corriger la notion de "guerre contre le terrorisme", qui provient de la terminologie américaine. Le terrorisme est un mode opératoire, c'est un flux. On ne fait pas une guerre contre un flux mais contre des objectifs clairement identifiés dans l'espace et le temps. Les européens et les français ont toujours trouvé cette expression de "global war on terror" inappropriée. Ceci étant posé, le premier point concernant la mort de Ben Laden est que cela a éclairci les relations très ambiguës entre le Pakistan et les Etats Unis, entre les services américains et l'ISI pakistanaise qui a quand-même hébergé Ben Laden au Pakistan pendant dix ans. On a donc vu apparaitre au grand jour un sérieux problème, à savoir que les services pakistanais, ainsi que d'autres acteurs sécuritaires et militaires avaient non seulement soutenu et protégé Ben Laden, mais aussi encadraient des écoles coraniques, des Madrasas au Pakistan destinées à produire des Talibans et des factions islamistes extrémistes au Cachemire et en Afghanistan. 
Le deuxième point, c'est cette recomposition de la géopolitique régionale permise par la mort de Ben Laden. Elle permet aux Talibans et au Mollah Omar de se détacher d'Oussama Ben Laden et de devenir des acteurs politiques de l'avenir de l'Afghanistan.

Mythification et atomisation

Troisième remarque : sa mort fait de Ben Laden la franchise absolue de l'incarnation du mal. Cette mort fait de Ben Laden un martyr et, partant de là, beaucoup de gens dans le monde vont se revendiquer de lui. Le dernier en date, c'est en France à Toulouse, le jeune Mohamed Merah qui a fait deux ou trois séjours dans la zone et qui n'est pas plus un djihadiste aguerri que beaucoup de ses compagnons. Cela ne l'empêche pas de se revendiquer de Ben Laden et d'Al Qaïda. Nous voilà donc avec Al Qaïda au coin de la rue, Al Qaïda au Maghreb Islamique, Al Qaïda dans la Péninsule arabique, Al Qaïda en Asie, etc… En résumé on assiste à une mythification de la marque Ben Laden et à une atomisation. Et concrètement la conséquence c'est une compréhension du phénomène terroriste beaucoup plus complexe et donc une lutte beaucoup plus difficile car nous ne sommes plus confrontés à des organisations repérables et identifiées mais au cauchemar des services de sécurité du monde entier, à savoir le désaxé qui, de manière individuelle, va tirer dans la foule et se revendiquer d'Al Qaïda.

Où cette franchise Al Qaïda est-elle la plus active aujourd'hui ?

Pour ce qui nous concerne, avec les six otages français au Sahel, il y a très clairement un prolongement de l'islamisme radical algérien qui a existé avant Ben Laden et Al Qaïda dès le début des années 90, avec d'abord les scissions au sein du FIS et l'apparition du Groupe Islamique Armé (GIA) qui va prôner la guerre sainte internationale. Le GIA va lui-même connaitre des scissions avec la naissance du GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) puis Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) dès 2006-2007. Ce sont des groupes algériens qui vont se déployer dans le sud-algérien et dans le Sahel et qui vont se spécialiser dans des activités de banditisme et de contrebande puis d'enlèvements d'otages occidentaux contre rançons. Ils vont ainsi faire beaucoup d'argent et faire du Djihad un vecteur économique à part entière. Voilà pour le débouché le plus identifiable et le plus en proximité avec les intérêts et les positions de la France. 


Iyad ag Ghali, de l'irrédentisme Touareg au Djihad
Iyad ag Ghali, de l'irrédentisme Touareg au Djihad
La catastrophe libyenne

Ensuite, parmi les conséquences de la désastreuse guerre de M. Sarkozy avec les anglais puis l'OTAN en Libye, il y a le réveil de l'irrédentisme Touareg qui va faire une jonction opérationnelle avec les gens d'AQMI, qui vont susciter d'autres groupes islamistes parmi les Touaregs, dont Ançar Dine.  Là avec ces mouvement sécessionnistes tribaux, on a AQMI qui s'installe durablement dans les villages avec de l'argent, des prédicateurs, des formateurs, avec aussi des ingénieurs qui font de l'irrigation, etc. Il y a là un vrai risque d'installation durable et comme dirait Jean-Claude Cousseran, c'est notre "Afghanistan de proximité". Un arc qui va des côtes mauritaniennes jusqu'à la Corne de l'Afrique puisque toujours dans le sillage de la brillante intervention française en Libye, on a maintenant les salafistes au pouvoir à Tripoli. Ils favorisent AQMI. AQMI fait des jonctions opérationnelles avec Boko Haram au Nigeria, qui lui-même a des échanges avec les Shebab de Somalie, qui travaillent avec les factions islamistes du Yemen, elles-mêmes rattachées à des commanditaires pakistanais. Nous avons donc là un axe de menace très préoccupant. Il se manifeste par la déstabilisation au Mali, mais aussi à travers la situation conflictuelle entre ce Soudan du Sud fabriqué en lutte contre le Soudan du nord pour des raisons pétrolières. Ce sont des conflits de basse intensité mais à travers eux, il y a propagation, diffusion de l'idéologie sunnite radicale qui bénéficie plus que jamais de l'aide de la Banque islamique de développement, d'ONG saoudiennes, ainsi que de l'argent de l'Arabie saoudite et surtout aujourd'hui du Qatar. Le Qatar a une très grande responsabilité dans le développement des groupes islamistes dans la corne de l'Afrique. Idem en Libye ou en Egypte où le Qatar a favorisé l'émergence du Salafisme. 
En résumé nous avons donc un islamisme du bas qui a opéré sa jonction grâce à un islamisme du haut, c'est à dire grâce aux structures de financement classiques de l'Arabie Saoudite, supplantées aujourd'hui par celles du Qatar.

Opération Géronimo : les zones d'ombre

Tout n'a pas été déclassifié et il est encore trop tôt pour dire si le fil des événements tel que raconté par le département d'État américain et le Pentagone est absolument crédible. Il y a encore beaucoup de zones d'ombres sur l'aspect opérationnel, sur la préparation, sur la gestion de cette opération. Maintenant les questions les plus gênantes et les plus récurrentes concernent le fait que Ben Laden ait pu vivre en toute impunité pendant dix ans en changeant de ville au Pakistan. Et que dans les derniers mois il ait pu vivre dans une ville qui abritait le "West Point" des Pakistanais c'est-à-dire l'école de formation de l'état-major de l'armée de l'air pakistanaise. 
Autre question : la gestion du calendrier. Les services de l'administration Obama savaient depuis longtemps où se trouvaient Ben Laden et la question est de savoir pourquoi il a été décidé d'en finir à ce moment-là et comment la communication a été gérée.

Impunités

La troisième question nous ramène à l'impunité réservée au support financier des factions islamistes pakistanaises qui nous conduit inexorablement à l'Arabie Saoudite et au Qatar. Le Qatar qui peut acheter la France entière, avoir accès à des industries aussi stratégiques que Total, EADS, etc. 
Pourquoi les américains ne font-ils pas plus le ménage vis-à-vis de l'Arabie Saoudite et du Qatar ?

L'image

11 septembre 2001 aux Etats-Unis : le monde entier découvre le nom d'Oussama Ben Laden
11 septembre 2001 aux Etats-Unis : le monde entier découvre le nom d'Oussama Ben Laden

Les dates clés d'Al Qaïda


Ben Laden reconnaissait subir “catastrophe après catastrophe“


A lire

Richard Labévière a signé plusieurs ouvrages sur Oussama Ben Laden et Al Qaïda. Dans Les coulisses de la terreur (Grasset) en 2003, le journaliste démonte la thèse selon laquelle Al Qaïda est une organisation structurée, évoquant plutôt une nébuleuse et un système de franchises.