Bernard Arnault, victime ou déserteur?

Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH, première fortune de France, quatrième mondiale. (Photo AFP : Eric Piermont)
Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH, première fortune de France, quatrième mondiale. (Photo AFP : Eric Piermont)

La polémique gonfle en France autour du départ de sa première fortune : Bernard Arnault, le patron de LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) a entrepris des démarches pour l'obtention de la nationalité belge. Pour l'opposition, il est victime de la politique fiscale du gouvernement qui entend taxer à 75% les revenus supérieurs à 1 million d'euros. Pour les socialistes, le grand patron dont la fortune est estimée à 32 milliards d'euros manque de patriotisme.

dans
C'est un article paru samedi 8 septembre dans La libre Belgique qui a déclenché la polémique, il y faisait état des démarches effectuées par la première fortune de France, Bernard Arnault, pour obtenir la nationalité belge. Cette déclaration a fait l'effet d'une bombe en plein débat sur la taxation à 75% des très hauts revenus, que François Hollande a réaffirmé sur le plateau de TF1 dimanche soir.

Bernard Arnault avait justement exprimé son hostilité à une telle mesure mercredi dans un tête-à-tête avec le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, à Matignon. Le plus grand patron de France, ultra libéral et très proche de Nicolas Sarkozy (il était même son témoin lors de son mariage avec Cécilia), avait alors glissé tout le mal qu'il pensait d'une taxe à 75%.

"Même si Bernard Arnault n'est pas très populaire au sein des patrons français, ils sont tous bien contents qu'il soit monté au créneau pour tenter de faire reculer le gouvernement" confiait une source patronale au quotidien Libération. Même constat au journal LeMonde : "Beaucoup des dirigeants d'entreprise voient dans le pape du luxe une sorte de porte-parole. Certes, aucun ne le soutient officiellement, mais tous refusent, même en off, de le critiquer."

Dimanche, Bernard Arnault a essayé de désamorcer la polémique en assurant à l'Agence France Presse (AFP) que sa demande de naturalisation belge "sert une démarche personnelle engagée depuis plusieurs mois, et ne doit faire l'objet d'aucune interprétation politique", avant d'ajouter : "je suis et je resterai fiscalement domicilié en France et à ce titre, je remplirai, comme tous les Français, l'ensemble de mes obligations fiscales". Une garantie que Bernard Arnault a assorti d'un principe : "Notre Pays doit compter sur la contribution de chacun pour faire face à une crise économique profonde dans un cadre budgétaire particulièrement contraint".

Alors pourquoi demander la naturalisation belge? La communication du groupe LVMH affirme que la démarche de l'homme d'affaires était motivée par un "projet" d'investissement "sensible", "qui serait facilité par le fait que Bernard Arnault ait la nationalité" belge. La piste la plus explorée aujourd'hui est celle d'un lien avec Albert Frère, milliardaire belge ami et partenaire d'affaires de Bernard Arnault. Il est vrai qu'une amitié de vingt ans lie le Belge Albert Frère et le milliardaire français. Chacun siège au conseil d'administration de l'autre. Albert Frère est actionnaire de Groupe Arnault (le groupe privé de la première fortune française), et sa fille, Ségolène Frère-Gallienne, est administratrice de Christian Dior.

Bernard Arnault serait donc la victime d'un emballement médiatique. "Il aurait dû bien mesurer ce que signifiait demander une autre nationalité" répond François Hollande dimanche soir, sur le plateau de TF1. "Nous sommes fiers d'être français. Et être français, c'est recevoir des encouragements, mais aussi donner à son pays. Je note que Bernard Arnault a dit lui-même qu'il prendrait sa part, qu'il donnerait sa contribution".


Personne ne semble croire à l'emballement médiatique. A droite, l'occasion est trop belle de fustiger les "décisions stupides" du gouvernement, comme les qualifiait l'ancien Premier ministre François Fillon. A gauche, l'occasion est trop belle de pointer les dirigeants les plus riches, surtout quand il s'agit d'un proche de l'ancien président : "Il ne faut pas donner de signe de trahison" a estimé Bruno Le Roux, patron des députés socialistes, qui accuse Bernard Arnault de faire "partie des 'accrocs' aux privilèges générés par les cinq ans de Sarkozy".

Une référence à l'ancien président que le quotidien Libération a joué en Une ce lundi matin (voir ci-contre). On y voit Bernard Arnault, le sourire aux lèvres et la valise à la main, derrière la phrase "Casse-toi riche con", en référence à la petite phrase que Nicolas Sarkozy avait lâchée au salon de l'agriculture en 2008. Estimant cette Une "inacceptable", le patron du groupe LVMH a décidé de porter plainte contre le journal pour "injures publiques proférées à son égard".

Retrouvez notre enquête : François Hollande fait-il vraiment fuir les riches? sur TV5monde.

Bernard Arnault, un nouveau concitoyen? Le reportage de la RTBF (Belgique)

10.09.2012
Bernard Arnault, un nouveau concitoyen? Le reportage de la RTBF (Belgique)

Portrait du patron le mieux payé de France

A 63 ans, Bernard Arnault est à la tête d'un empire du luxe qui le propulse à la quatrième place des plus grandes fortunes mondiales. "C'est un homme de pouvoir, un vrai prédateur qui n'hésite pas à mettre la pression sur ses ennemis" décrit un analyste financier au quotidien Libération. Pour bâtir sa fortune, le jeune polytechnicien issu de la bourgeoisie nordiste commence par reprendre l'entreprise immobilière familiale.
Première fuite de France en 1981, lorsque le Parti socialiste arrive au pouvoir : il s'exile trois ans aux Etats-Unis. Retour en 1984, il convainc alors le Premier ministre de l'époque, Laurent Fabius de lui laisser sauver Boussac, un conglomérat textile en faillite. Bernard Arnault encaisse les subventions publiques et les abandons de créances, en jurant d'éviter le démantèlement du groupe. Il liquidera pourtant les actifs textiles, ne conservant que la très rentable entreprise Christian Dior. "Avec une mise initiale de 40 millions de francs, il se retrouve à la tête d'un magot de 8 milliards" calcule un journaliste de Libération. Après Boussac, Bernard Arnault s'attaque en 1987 à LVMH, une fusion des entreprises familiales Louis Vuitton et Moët Hennessy. Arnault se range du côté de la famille Henessy tout en négociant avec le représentant du clan Vuitton. En 1990 il a évincé, de manière pas toujours loyale, tous ses concurrents et se retrouve seul à la tête de l'empire du luxe.
Après LVMH, Bernard Arnault enchaîne les acquisitions : Kenzo, Givenchy, Dom Perignon, Sephora, Fendi, Bulgari, mais aussi le journal économique les Echos. "Il aime les trophées. A son niveau, c'est un jeu. Ce n'est pas mon trip, mais je comprends" confie Karl Lagerfeld au Monde à propos de Bernard Arnault, son patron chez Fendi. 
A la hussarde encore, il s'arroge 22% du capital d'Hermès, accumulés dans l'ombre via des produits dérivés. Les héritiers ont déposé plainte et depuis, la bataille juridique fait rage. Mais l'empire de Bernard Arnault, qui ignore la crise et les procès, continue de lui rapporter 23 milliards d'euros de chiffres d'affaire et exporte 88% de ses produits.