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Beyrouth, une étape incontournable dans la course à l’Élysée ?

Le Premier ministre libanais Saad Hariri, à gauche, intervient lors d'une conférence de presse avec le candidat à la présidence française et l'ancien ministre français de l'Economie, Emmanuel Macron, à la Maison du Gouvernement au centre-ville de Beyrouth, au Liban, mardi 24 janvier 2017.
Le Premier ministre libanais Saad Hariri, à gauche, intervient lors d'une conférence de presse avec le candidat à la présidence française et l'ancien ministre français de l'Economie, Emmanuel Macron, à la Maison du Gouvernement au centre-ville de Beyrouth, au Liban, mardi 24 janvier 2017.
(Photo AP / Bilal Hussein)

Dans le seul pays francophone du Proche-Orient, et à proximité de la Syrie, plusieurs candidats à la présidentielle française cherchent à s’enquérir de plus près de certaines réalités et de séduire au passage un électorat traditionnellement de droite et fortement sensible aux enjeux qui agitent la région et le monde. Après Emmanuel Macron, Marine Le Pen devrait se rendre à Beyrouth en février, suivie de François Fillon en mars. 

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Opération de séduction auprès d’un très petit électorat d’une dizaine de milliers d’électeurs ou simple tournée au Proche-Orient dans le cadre d’une campagne dont les thématiques syrienne et terroriste sont désormais au cœur, le candidat Emmanuel Macron a quitté le Liban ce matin, après y avoir passé 48 heures, où il a rencontré le chef d’État, Michel Aoun, le Premier ministre, Saad Hariri, ainsi que des hommes religieux et des représentants de la société civile, travaillant notamment auprès des réfugiés syriens.   
  
Le candidat à l’Elysée a animé une conférence sous le thème « La France, une révolution économique et sociale pour le 21e siècle » à l’École supérieure des Affaires (ESA)
Le candidat à l’Elysée a animé une conférence sous le thème « La France, une révolution économique et sociale pour le 21e siècle » à l’École supérieure des Affaires (ESA)
Bachir el Khoury, à Beyrouth

La veille, le candidat à l’Elysée avait animé une conférence sous le thème « La France, une révolution économique et sociale pour le 21e siècle » à l’École supérieure des Affaires (ESA), « un symbole de l’amitié profonde entre la France et le Liban », a-t-il insisté. 

L’ancien ministre de l’économie de François Hollande, qui s’est démarqué du parti socialiste et mène depuis plusieurs mois une campagne en solo, a évoqué à cette occasion les changements en cours que connaît le monde et l’impact de ces transformations profondes, à l’instar de la financiarisation et la numérisation de la mondialisation, sur les inégalités et la perte de confiance parmi les classes moyennes occidentales dans le système démocratique, qui serait, selon lui, à l’origine du Brexit et de l’accès au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis. 

L’ancien ministre a brossé, par ailleurs, un tableau du système socioéconomique français « qui n’a pas changé depuis 1945 », dénonçant notamment « la peur d’échouer et celle de réussir » en France, deux forces inhibitrices, selon lui, qui entravent le processus d’innovation et de création de valeur dans une économie mondiale en pleine transformation, caractérisée par « des cycles de rupture rapide ».  

Dans l’assemblée, dont plusieurs électeurs de droite à priori, l’exposé du candidat « hors piste » a été suivi avec intérêt, voire admiration pour certains. Ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de réjouir l’ancien employé à la banque Rothschild. À l’un des étudiants « conquis », ce dernier a affirmé, mi-figue mi-raisin, être « un centimier » en quête de toute voix supplémentaire.       

Selon les chiffres officiels, environ 23 000 Français et franco-libanais résident au Liban, dont 17 000 sont inscrits sur la liste électorale. En 2012, 68,3% des électeurs avaient voté en faveur de Nicolas Sarkozy, contre 31,7% pour François Hollande.

En 2007, 2002 et 1995, l’électorat local avait également voté majoritairement en faveur du candidat de droite. 

Quelques personnes prenant le soleil sur le front de mer à Beyrouth, le 10 janvier 2017
Quelques personnes prenant le soleil sur le front de mer à Beyrouth, le 10 janvier 2017
(AP Photo/Hussein Malla)


Négocier ou pas avec Bachar el Assad ?


Si les thématiques évoquées par Emmanuel Macron n’ont pas laissé l’audience indifférente, l’une des questions cruciales qui pèse dans le choix des électeurs pour cette édition de 2017 n’a été que timidement abordée par ce dernier : celle du conflit syrien, et plus précisément du sort de Bachar el Assad. Désormais en position de force, après la chute d’Alep et l’implication massive de Moscou sur le double plan militaire et diplomatique, le président syrien s’est désormais imposé comme un joueur incontournable, au point de modifier les positions ante de plusieurs pays, opinions publiques, et leaders du monde. La France n’y échappe d’ailleurs pas : le candidat de droite François Fillon n’a pas hésité durant sa campagne à afficher clairement sa disposition à dialoguer avec Bachar el Assad, tandis qu’à gauche, les avis varient entre un parti socialiste farouchement opposé à toute concession, et un Front de gauche, représenté par Jean-Luc Mélanchon, ou un Front national mené par Marine Le Pen qui s’alignent quasiment sur la position russe.   

Des divergences de point de vue qui se reflètent au niveau de l’électorat français ou franco-libanais résidant dans un pays ayant vécu 30 ans sous la tutelle du régime syrien et accueilli depuis 2011 plus de 1,5 million de réfugiés, soit le tiers de sa population.  

Pour Charlotte Bertal, juriste française spécialisée dans la crise syrienne, travaillant au Liban depuis trois ans, « se rapprocher de la Russie et renouer le dialogue avec Bachar el Assad serait une légitimation nouvelle d’un chef d’Etat qui a non seulement failli, mais est criminel », insiste-t-elle. 

« Le prochain président français ne devrait parler à Bachar el Assad que si ce dernier fait le seul geste dont il pourrait sortir grandi, celui de quitter le pouvoir », renchérit, de son côté, Ismaël, 38 ans. 

D’autres ont le ton plus pragmatique, même s’ils partagent les mêmes considérations de principe. « Je suis tout à fait contre un président qui accepterait de négocier avec des responsables prêts à tuer des civils, mais je ne vois pas dans quelle mesure le futur président aura le choix de les ignorer », tempère Florence, 27 ans. 

Pour Marilyne, journaliste, « la diplomatie c'est la négociation. Durant son mandat, le président français sortant a opté pour une résolution du conflit sans dialogue avec le régime syrien. Où en sommes nous six ans après le déclenchement de cette guerre? Bachar el-Assad est toujours au pouvoir, plus de 300 000 personnes sont mortes et les réfugiés pour un grand nombre d’entre eux meurent en Méditerranée. Alors oui je suis favorable à un dialogue avec le diable qu'il s'appelle Bachar ou autre si une solution politique est trouvée à ce carnage ». 

« Le rôle de la France est marginal »


Quoiqu’il en soit, rares sont les électeurs à croire que la France puisse néanmoins impacté le cours des évènements en Syrie. Pour Gwendoline Abou-Jaoudé, 38 ans, « la politique française pèse malheureusement peu dans la balance des alliances et des intérêts sur le plan international ou régional ». 

Elle peut seulement « contribuer à renforcer une solution essentiellement dessinée par d'autres », ajoute Ismaël. 

Autrefois acteur de premier plan au Moyen-Orient, Paris peut jouer un plus grand role dans les affaires de la région « mais je ne perçois, en revanche, aucune réelle volonté d'implication dans les discours d'aucun des candidats », déplore de son côté Isabelle*. 
 
Une perception que le candidat Emmanuel Macron a tenté de tempérer durant son intervention à l’ESA en mettant l’accent, quoique succinctement, sur la nécessité pour la France de s’investir davantage, « au moment où les Américains se désengagent » et que les Russes sont à l’offensive. 

Mais la question syrienne et le sort de Bachar el-Assad ou encore le rôle de la France dans la région ne constituent pas les seuls facteurs déterminants pour plusieurs électeurs dans le choix du prochain locataire de l’Élysée. 
« Même si j'ai une position anti-Bachar très claire, j'hésite entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, qui ont des positions radicalement opposées sur la question », affirme ainsi Marwan, 34 ans.  

Les 3 000 kilomètres qui les séparent de la métropole n’ont pas, en effet, éloigné de nombreux Français des réalités et des enjeux exclusivement propres à leur pays et à leur société.

« Plus le temps passe plus j'ai envie de m'impliquer dans le processus électoral pour que les représentants de mon pays véhiculent les valeurs qui sont les miennes: justice et solidarité », souligne ainsi Charlotte Bertal. En faveur d’Emmanuel Macron, la jeune femme ne partage pas tous les points de vue de ce dernier au sujet de la protection sociale. « Sur le droit du travail, par exemple, je crains que généraliser la contractualisation des relations employeurs-employés ne mène à des injustices au sein des entreprises », dit-elle. 

Pour Florence, « l'écologie, les droits des femmes, l'accès à l'éducation, à la santé et aux opportunités professionnelles, ainsi que la lutte contre le racisme, la pauvreté et l'islamophobie, mais aussi la diversification de l'offre culturelle » constituent une priorité dans l’adhésion à un programme électoral.  

Si cette électrice dit ne pas avoir encore fait son choix quant au candidat, elle affirme n’avoir jamais dérogé à sa ligne gauchiste. Emmanuel Macron était donc un option à explorer. Elle sera, sans doute, moins réceptive aux prochaines opérations de séduction en février et mars : celle de Marine Le Pen et de François Fillon, qui devraient également visiter Beyrouth – une étape visiblement devenue incontournable pour les candidats dans leur course à l’Élysée.   
 
* le prénom a été modifié pour des raisons d’anonymat