Bienvenue à Havering, où l’on hait l’Europe

©thinkstock

Havering, en très grande banlieue de Londres, est la circonscription la plus eurosceptique de Grande-Bretagne. Reportage dans ses rues et commerces à quelques jours du référendum sur le Brexit.

dans

Les Anglais ont un nom parfait pour ce genre d’endroit: «greasy spoon», littéralement cuillère grasse. Ces cafés spécialisés dans les petits-déjeuners trop gras et les plats roboratifs (frites, «baked beans» et œufs sur le plat) disparaissent progressivement du paysage britannique, mondialisation oblige. Mais pas à Havering, où le Old Mill Cafe se porte bien.

Les quatre ouvriers du bâtiment accoudés autour de la table pour leur pause déjeuner n’hésitent pas une seconde. «Bien sûr que je vote pour quitter l’Union Européenne, lance Michael Madden, veste jaune fluo de chantier sur le dos. Que les Européens s’occupent de leurs oignons.»

Bienvenue à Havering, la circonscription la plus eurosceptique de tout le Royaume-Uni, selon les calculs de YouGov. Alors que les sondages se sont resserrés, et donnent désormais les deux camps au coude-à-coude avant le référendum pour rester ou sortir de l’UE le 23 juin, ce genre de quartier se trouve au cœur de la campagne. Nous sommes en très grande banlieue de la capitale britannique, hors du réseau du métro, où les habitants s’entassent dans des trains de banlieue le matin pour aller à «Londres» (même si techniquement, le quartier fait partie de la ville).

En janvier, Lawrence Webb, un conseiller municipal UKIP (United Kingdom Independence Party), le parti antieuropéen, a proposé une motion symbolique déclarant que le Royaume-Uni devait sortir de l’Union Européenne. La motion est passée au conseil municipal par 30 voix contre 15.
 

Des Anglais «victimes de nettoyage social»

«Ici, les gens ont souvent déménagé une première fois de l’est de Londres», explique Lawrence Webb. Ils se sont installés dans les logements sociaux construits dans les années 1950 ou sont venus chercher une petite maison avec jardinet ou encore, plus récemment, ont été chassés par les prix immobiliers qui flambent. «Ils sont Anglais, chrétiens, victimes de nettoyage social, et ils ne reconnaissent plus le Londres dans lequel ils ont grandi», continue-t-il.
 

On nous dit que l’immigration est bonne pour l’économie. Mais ce que je vois, c’est que les nouveaux emplois vont aux immigrés.

C’est le cas des quatre ouvriers du Old Mill Cafe. Leur principal problème? L’immigration. «On nous dit que l’immigration est bonne pour l’économie, s’agace Les Briggs, gros tatouages sur le bras. Mais ce que je vois, c’est que les nouveaux emplois vont aux immigrés et que ce sont eux qui en bénéficient. Et ils nous font concurrence en réduisant les salaires.» Lui dit ne gagner plus que 700 livres (1000 francs) par semaine alors qu’il obtenait jusqu’à 1200 livres il y a une décennie.

L’immigration qu’il dénonce vient du reste de l’Union Européenne, en premier lieu de l’est du continent. Depuis 2004, et l’ouverture des frontières aux dix nouveaux pays membres de l’UE, plus de deux millions d’Européens se sont installés au Royaume-Uni, attirés par les salaires relativement élevés et le quasi plein emploi qui y règne.

«On va perdre notre identité»

Le rejet de l’UE est cependant plus profond que cela. Au marché traditionnel au cœur d’Havering, pas un vendeur n’est en faveur de rester. «Il faut qu’on sorte de ce projet politique qui va inévitablement devenir les Etats-Unis d’Europe, estime Graheme, qui tient un stand de CD. Sinon, on va se retrouver avec une armée européenne, et on va perdre notre identité.»

On donne tellement d’argent à l’Union Européenne. On ferait mieux d’utiliser ça pour nous, pour construire des hôpitaux.

Graham Gibbons, derrière son étalage de produits de beauté, abonde dans le même sens. «On donne tellement d’argent à l’Union Européenne. On ferait mieux d’utiliser ça pour nous, pour construire des hôpitaux.» Chez la poissonnière voisine, accent banlieusard à couper au couteau et drapeaux de la croix de saint George (l’étendard anglais) flottant au-dessus du stand, même agacement: «On ne peut même pas pêcher comme on veut dans nos eaux, avec les quotas qu’ils nous imposent.» Tous, comme une rengaine, reviennent sur l’immigration, parlant de logements bondés ou d’écoles et d’hôpitaux qui n’arrivent pas à faire face à la pression démographique.

Seul contre-argument: le porte-monnaie


En cette terre conservatrice, cette toute petite classe moyenne, qui peine à boucler les fins de mois et passe des heures dans des transports en commun bondés, rejette en masse l’UE, responsable de tous les maux: la mondialisation, l’immigration, le déclin du marché local («c’est la concurrence de Lidl»).

Andrew Rosindell, le député conservateur local – pro-Brexit bien sûr –, joue sur ce registre: «Ici, explique-t-il, les gens sont très patriotes, ils aiment la Reine et le drapeau… C’est notre identité qui est en jeu.» Selon le parlementaire, le seul contre-argument susceptible d’influencer les habitants de sa circonscription concerne le porte-monnaie. Une sortie de l’Union Européenne provoquerait un grave ralentissement économique, martèlent depuis des mois le premier ministre David Cameron et les partisans de rester dans l’UE.

«Ceux qui votent pour rester le font à reculons, sans aucun plaisir, uniquement par crainte», estime Andrew Rosindell. Et de répliquer avec un dépliant sur le panier de la ménagère. Le document montre une série de produits alimentaires, indiquant le coût supplémentaire que les politiques européennes – taxes, politique agricole commune, protectionnisme… – sont censées avoir provoqué. «Bœuf: +36%. Dinde: +22%. Agneau: +11%.» Si l’UE est même responsable de la hausse du coût du fameux roast-beef du dimanche…

Reportage publié ici en accord avec nos partenaires du site Le Temps