Birmanie : Aung San Suu Kyi dans l'impasse

Aung San Suu Kyi en campagne pour la pétition nationale, lors de son meeting à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
Aung San Suu Kyi en campagne pour la pétition nationale, lors de son meeting à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK

La route vers la présidence est plus longue et sinueuse que prévue pour la prix Nobel de la paix. Aung San Suu Kyi ambitionne de se présenter comme candidate en 2015, mais la Constitution l'en empêche. Et la récente campagne lancée par son parti pour amender le texte risque de ne rien changer.

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Une démonstration de force. Plus de 5 millions de signatures ont été récoltées au terme d'une vaste campagne lancée par l'opposition birmane pour amender la Constitution. Malgré ce soutien populaire, la pétition qui doit être déposée au Parlement cette semaine risque de n'avoir aucun impact.

Depuis 2011, un gouvernement dit "civil" est instauré en Birmanie, mais le pouvoir revient de facto aux militaires. "Nous voulons plus de démocratie et pour cela, nous devons changer l'article 436 (de la Constitution, ndlr) car il a juste été conçu pour protéger l'armée", explique U Aung Myint, un représentant de la Ligue nationale pour la Démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi.

Selon cet article, tout amendement à la Constitution requiert plus de 75% des voix du Parlement. Or l'hémicycle est dominé par les militaires, qui ont automatiquement un quart des sièges, soit un veto absolu. C'est cette clause que la LND veut changer avant le scrutin crucial de 2015 qui élira le (ou la) prochain(e) président(e). Et ce pour quoi Aung San Suu Kyi et son parti font campagne depuis mai 2014. Une réforme à laquelle elle tient beaucoup, tant pour la démocratisation de son pays que pour ses ambitions politiques personnelles.

Signature de la pétition nationale à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
Signature de la pétition nationale à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
En finir avec les pleins pouvoirs des militaires

Si la Constitution est amendée, il lui faudra modifier un article qui lui interdit de se présenter comme candidate à la présidence. "Une clause de 2008 vise ma personne en particulier. C'est de la discrimination et ce n'est pas juste. Le gouvernement de l'époque a retiré la nationalité birmane à mes deux enfants", a-t-elle rappelé lors d'un meeting à Pakokku devant des milliers de Birmans. De père anglais, ses deux fils sont britanniques et non birmans. La nationalité étrangère de ses proches est rédhibitoire pour une candidate à la présidence du pays. 

La cheffe de l'opposition s'est montrée très critique vis-à-vis du gouvernement : "Je m'adresse à ceux qui disent que nous sommes sur la voie de la démocratie, pourquoi bloquent-ils son accès ? Si vous croyez vraiment en ce peuple, alors vous devriez l'écouter." Un discours corrosif pour celle qui faisait le jeu du président Thein Sein il y a peu. Passée d'ennemi public numéro 1 de la junte à députée, l'égérie de la démocratie birmane n'en est pas à sa première reconversion.

Selon le chercheur au Centre d'Etudes de Relations Internationales David Camroux, "soutenir Aung San Suu Kyi était utile pour le président au début de la transition démocratique. Et c'était aussi utile pour elle. A un peu plus d'un an des législatives, l'alliance de raison n'est plus de mise, nous sommes entrés en campagne électorale."

Pour la députée birmane, il s'agit de ménager l'opinion publique avant l'échéance de 2015. Aung San Suu Kyi n'est plus une "icône de la démocratie", elle est devenue "une femme politique", d'après l'analyste.

Campagne pour la pétition nationale à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
Campagne pour la pétition nationale à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
La Dame de Rangoun isolée

Hormis le soutien sans condition de son parti, personne ne souhaite vraiment voir Aung San Suu Kyi candidate à la présidentielle. Ses adversaires politiques sont nombreux, chez les anciens militaires et les partisans du pouvoir réformateur. A commencer par Thura Shwe Mann. "Le président du Parlement qui a des ambitions présidentielles fait barrage", assure David Camroux.

Si les législatives de 2015 sont libres, la LND a toutes les chances de gagner, ouvrant la voie à l'élection par le Parlement d'un président issu du parti. Shwe Mann veut éviter un tel scénario. Mais il n'est pas le seul. "Les représentants des partis ethniques qui ont un réel poids politique en Birmanie ne veulent pas une victoire trop écrasante de la Dame", note le chercheur du CERI. Les parlementaires n'amenderont donc pas le texte puisque "ce n'est pas dans l'intérêt de la majorité", souligne David Camroux.

Même au sein de son parti, on ne se montre pas très optimiste quant à l'issue de cette campagne. "On ne peut pas vraiment prédire si on va réussir à modifier le pouvoir des militaires au sein du Parlement. Mais notre présidente va y faire un discours et expliquer que c'est le désir du peuple de modifier cet article 436", admet Ko Min Aung, membre de la LND.

Campagne pour la pétition nationale pour Aung San Suu Kyi lors de son meeting à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
Campagne pour la pétition nationale pour Aung San Suu Kyi lors de son meeting à Pakokku le 12 juillet dernier ©TV5MONDE/A.RUSEK
Plan B

Depuis plusieurs mois, un comité de 31 membres est censé étudier les possibilités de réformes de la Constitution. Mais Aung San Suu Kyi ne doit rien attendre de cette commission, créée pour "gagner du temps et donner une apparence de transparence." Son président a déjà prévenu : cette campagne n'aura aucune influence sur leur travail.

Pour beaucoup, il importe surtout que les élections soient libres en 2015. Mais un autre scénario se profilerait en coulisses. Si la Constitution n'est pas révisée, on pourrait envisager un "compromis où Aung San Suu Kyi deviendrait présidente du Parlement et Shwe Mann président", suggère David Camroux. Encore faudrait-il que celle que l'on dit "née pour gouverner" accepte cette porte de sortie.