Birmanie - Mouvement d'opposition

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“Nous avons vu les corps tombés, tenant drapeaux et banderoles jusqu’à la mort“

Le témoignage de Tun Thuat, 37 ans, ancien détenu politique birman, réfugié à Paris.



"Mon premier contact avec la politique remonte à mes années lycée. J’avais 15-16 ans. C’était en 1987. En prenant des cours de natation dans le lac derrière l’université, j’ai rencontré des étudiants qui m’ont initié à leurs discussions.

J’ai alors compris la nature de notre régime. J’ai enfin pris conscience des inégalités et des injustices. D’un côté la richesse des généraux, de l’autre la pauvreté du peuple et le manque total de droits pour les étudiants. Avec mon groupe, on a alors essayé de mobiliser les jeunes mais de manière cachée. Ma famille n’était pas au courant de mon activisme politique. Personne ne savait.

"J’étais fier"

Les dirigeants étaient très attentifs aux mouvements à l’université mais ne prenait pas aux sérieux les lycéens. Ils ne nous ont pas vu venir. Le 6 et 7 août 1988, on a organisé un grand défilé à Rangoon au pied des ministères. On criait « à bas le régime ». En tête du cortège, je portais la photo du général Aung San, le père de Aung San Suu Kyi. Je savais que je risquais ma vie mais je n’avais pas peur. J’étais fier. Le mouvement a pris de l’ampleur. Tout le monde nous suivait.

"Mon âme était sortie de mon corps"

Le 8 août 1988, est arrivé le Grand soulèvement. On s’est rassemblé devant la mairie. Des camions ont encerclé la place. Ils étaient remplis d’armes. Des balles ont alors été tirées dans le ciel. Et là, j’ai été pétrifié. Pendant un court instant, j’ai cru que mon âme était sortie de mon corps. Je ne voyais plus rien. Plus personne ne bougeait. Mon ami Ko Nge Lay, qui était le leader des étudiants, m’a réveillé.

On s’est réfugié dans une église. Une Chrétienne que je connaissais de vue nous a cachés en refermant toutes les portes derrière elle. Et par la fenêtre, nous avons vu les corps tomber, tenant drapeaux et banderoles jusqu’à la mort. La place s’est vidée mais on entendait toujours des bruits de pas, des gémissements et des pleurs. La place a été nettoyée avec de grands jets d’eau. Les cadavres ont été entassés dans des camions… On a quitté notre refugie le lendemain matin par petits groupes.

Les jours suivants, j’ai continué à manifester. Jusqu’au 19 septembre 1988. Ce jour-là, j’ai cru mourir. Devant la banque nationale, les soldats nous ont tiré dessus. J’ai senti une très forte chaleur. Je pensais avoir été touché. Mais non. C’était mon ami Ko Nge Lay qui a été tué. Son sang coulait sur mon dos. Il est devenu impossible de manifester. Il y avait trop de morts et de trop de départs vers la frontière thaïlandaise. Mais j’ai poursuivi la lutte sous d’autres formes. Je distribuais des tracts et collais des affiches jusqu’à ce que je sois arrêté le 11 mars 1989. J’ai été emprisonné pendant 6 mois.

"Six dans une cellule de 2 m2 "

Nous étions six dans une cellule de 2 m2. Sans fenêtre. Sans lumière du jour. Avec une petite bassine pour faire nos besoins. À midi, on nous servait du poisson pourri et du riz immangeable et le soir un bouillon qui se réduisait à de l’eau chaude. Parfois on retrouvait des racines et même des cafards.

Durant cette détention, j’ai été torturé trois fois. J’ai dû m’agenouiller sur des cailloux, tenir pendant des heures des positions physiques très éprouvantes, faire des tours et des tours sur moi-même. On n'avait ni eau ni nourriture. Pendant les interrogatoires, c’était toujours les mêmes questions : « Qui est votre chef ? Comment êtes-vous organisés ? Quand vous réunissez-vous ? » Nous étions souvent deux par interrogatoire. Quand l’un cédait et répondait aux questions, l’autre devait confirmer sinon il risquait très gros. Un moment, on m’a demandé de signer un papier qui confirmait mes activités politiques mais j’ai refusé car il était dit que mes parents étaient aussi impliqués, ce qui était faux. Ma détention a été prolongée mais j’ai fini par être libéré.

Je n’ai plus repris mes activités politiques. J’ai essayé de trouver du travail. Mais j’étais toujours rattrapé par mon passé. On découvrait que j’avais été en prison et on me licenciait. J’ai donc décidé de quitter la Birmanie pour la Malaise. J’ai tenté ensuite de rejoindre un ami en Amérique centrale en achetant un passeport et un visa pour 2000 dollars. Mais arrivé sur le sol américain, j’ai été refoulé. J’ai compris que j'allais être renvoyé en Birmanie. Alors pendant l’escale qui se faisait à Paris, j’ai demandé le statut de réfugié politique. C’était en septembre 2007.

"Quand une dent bouge, un jour elle tombe"

Aujourd’hui, je vis en foyer. J’ai fait une formation de cuisinier. Tous les matins, dès que je suis réveillé, j’ouvre mon ordinateur pour avoir les dernières nouvelles de Birmanie. J’ai encore des contacts politiques là-bas. J’ai toujours des espoirs pour mon pays. Je n’attends pas l’arrivée de la démocratie. L’objectif est d’avoir un peu plus de liberté et une ouverture économique.

Je crois beaucoup en Aung San Suu Skyi. Elle est comme un fil. La seule à pouvoir rallier et réconcilier la nation birmane et toutes les minorités ethniques qui la composent. Quand une dent bouge, un jour elle tombe. Il faut continuer à se battre. Les Birmans en exil trouveront un jour la bonne stratégie."


Propos recueillis par Camille Sarret
11 août 2009

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