Birmanie : violences entre l'armée et les Rohingyas

Des Rohingyas, de confession musulmane ont fui la Birmanie en 2012 lors de violences avec la communauté boudhiste. Cette fois c'est l'armée qui s'en prend à ces Birmans persécutés. 
Des Rohingyas, de confession musulmane ont fui la Birmanie en 2012 lors de violences avec la communauté boudhiste. Cette fois c'est l'armée qui s'en prend à ces Birmans persécutés. 
©AP Photo/Saurabh Das

De nouvelles violences ont lieu dans l’état Arakan, au nord ouest de la Birmanie. Depuis deux mois, 22 000 Rohingyas, auraient fui vers le Bangladesh et 30 000 auraient été déplacés selon les Nations-Unies. Il y aurait des dizaines de morts. Des témoignages font état de tortures et de viols commis par l’armée birmane. Certaines organisations internationales évoquent « un nettoyage ethnique ».

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Les tensions entre les deux communautés bouddhistes et musulmanes existent depuis longtemps en Arakan où des violences en 2012 avaient fait près de 200 morts et 140 000 déplacés. Cette fois, la situation est différente.

Tout a commencé le 9 octobre dernier après l’attaque de plusieurs postes de police qui a fait neuf morts près de la frontière avec le Bangladesh, par des groupes d’hommes armés appartenant à la minorité des Rohingyas.

Depuis, l’armée a lancé une opération militaire sans précédent : des villages entiers ont été brûlés, des dizaines de personnes arrêtées ou tuées. L’organisation de défense des droits de l’homme Human Right Watch (HRW) s’est procurée des images satellite et évoque plus de 1200 bâtiments détruits.

Image satellite de l'ONG Human Rights Watch sur la destruction d'habitation dans un village birman abritant des Rohingyas. 
Image satellite de l'ONG Human Rights Watch sur la destruction d'habitation dans un village birman abritant des Rohingyas. 
©HRW


Des accusations niées par l’armée birmane qui affirme que les Rohingyas incendient eux-mêmes leurs maisons. Pire encore, les témoignages recueillis au Bangladesh de ceux qui ont fui, font état de tortures et de viols. Là encore, les militaires contestent ces accusations de violations des droits de l’homme.  

Pour David Mathieson de HRW, ces informations sont très difficiles à vérifier puisque l’accès aux zones concernées par les violences – Maungdaw et Buthidaung dans l’Arakan situées à seulement quelques kilomètres de la frontière avec le Bangladesh – sont interdites aux organisations humanitaires et aux journalistes étrangers. Mais selon lui « les pratiques de viols par l’armée birmane sont courantes dans de nombreuses régions du pays en proie à des conflits ethniques, résultat de l’impunité laissée aux soldats par leurs supérieurs ». 

Sur Twitter :

Et sur Facebook :
Extait d'un post Facebook du général. 
Extait d'un post Facebook du général. 

L’armée birmane, appelée Tatmadaw dans le pays, mène une campagne de propagande contre les Rohingyas sur les réseaux sociaux et Twitter où elle nie formellement toutes les accusations à son encontre. 
 

Des zones inaccessibles

Jusqu’à présent, seuls quelques rares journalistes locaux ont pu accéder à cette région du nord de l’Arakan. Mratt Kyaw Thu, journaliste à Frontier, un hebdomadaire anglais en Birmanie, se trouvait dans l’Arakan au moment où les violences ont éclaté « dans les premiers jours de l’opération militaire, nous avions le droit en tant que journalistes birmans de nous rendre dans les zones de Maungdaw et Buthidaung, mais il était difficile pour nous de recueillir des témoignages de Rohingyas, d’abord car ils se cachaient dans les maisons si ils n’avaient pas fui le village, ensuite car ils ont peur des étrangers, des bouddhistes et donc peur de s’exprimer ». 

L’ONU et les organisations internationales humanitaires et des droits de l’homme réclament un accès immédiat aux zones de violence pour vérifier les accusations mais surtout pour traiter les personnes affectées et connaître leurs besoins.

Daniel Perry, du bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies (OCHA) à Rangoun, s’inquiète que la situation ne dégénère en grave crise humanitaire où les enfants seraient les premières victimes : « 3400 enfants étaient traités pour sévères malnutrition avant le 9 octobre et depuis cette date, ils n’ont reçu aucun traitement. Il y a un risque très élevé de décès pour ces enfants ».

Le programme alimentaire mondial (le PAM), une autre agence des Nations-Unies distribue « en temps normal » de la nourriture à 160 000 personnes dans le nord de l’Arakan. Depuis le début de l’offensive des militaires, le PAM ne parvient à supporter que 20 000 personnes. 

Accusations de génocide

L’ancien secrétaire général des Nations-Unies, Kofi Annan, qui préside une commission consultative créée en août dernier - chargée de proposer des solutions au conflit dans l’Arakan -  et non d’investigation, revient tout juste d’une visite de plusieurs jours dans le nord de l’Arakan et à Naypyataw, la capitale du pays.


Lors de sa conférence de presse à Rangoun, mardi 6 décembre, il s’est dit très « concerné » par les rapports de violations des droits de l’homme par l’armée birmane. Il a pressé les autorités à assurer l’accès des humanitaires et a réclamé que la presse « puisse retourner bientôt dans les zones affectées et faire son travail, gage de transparence ».

Sur les accusations de génocide portées par le Premier ministre malaysien contre le gouvernement birman d’Aung San Suu Kyi, il a déclaré que « les accusations de génocide et de nettoyage ethnique sont des accusations très graves qui requièrent une enquête légale et ne devraient pas être employées si facilement ».

Cette commission devrait rendre son premier rapport sur les solutions envisagées l’année prochaine. En tout, il existe 5 commissions sur l’Etat Arakan mais la plus inquiétante est celle créée pour enquêter sur les allégations de violations des droits de l’homme et présidée par un général ex-chef des renseignements, et ancien vice-président : Myint Swe. Un homme qui s’était illustré dans la répression de la révolution de Saffran en 2007.

La position d'Aung San Suu Kyi

Aung San Suu Kyi, désormais à la tête du nouveau gouvernement birman est de plus en plus critiquée par la communauté internationale pour son silence quant à la défense les Rohingyas. Elle qui a passé plus de quinze ans en résidence surveillée sous l’ancienne junte au pouvoir et qui a reçu un prix Nobel de la paix.
 

La ministre des Affaires étrangères birmane Aung San Suu Kyi le 22 octobre 2016 à Naypyitaw.
La ministre des Affaires étrangères birmane Aung San Suu Kyi le 22 octobre 2016 à Naypyitaw.
©AP Photo/Aung Shine Oo


Pour la première fois, dans une interview accordée récemment à Channel News Asia, Aung San Suu Kyi a évoqué les violences et tensions dans l’Arakan. La conseillère du président y affirme que « la situation est sous contrôle » et tacle les médias étrangers en expliquant « que cela n’aide en rien si tout le monde ne se concentre que sur le côté négatif d’une situation », avant d’ajouter « j’apprécierai tellement si la communauté internationale nous aidait à résoudre ce conflit et à installer la paix plutôt que de l’exacerber ». Avant de défendre la population bouddhiste de l’Arakan qui, elle aussi, fait face à des difficultés « Ils s'inquiètent du fait que leur population diminue ». 

Pour Oliver Slow, rédacteur en chef du magazine anglophone Frontier à Rangoun,  il y a deux raisons potentielles au silence d’Aung San Suu Kyi sur le sort de la communauté musulmane : « Les militaires ont encore beaucoup de pouvoir dans le pays, et la transition se fait jusqu’à présent calmement.  Aung San Suu Kyi sait très bien qu’elle doit les garder de son côté, car si elle parle en faveur des Rohingyas cela pourrait affecter sa relation avec les militaires et l’avancée de la transition démocratique. L’autre raison c’est que la majeure partie des birmans ne voit pas les Rohingyas – ou les Bengalis comme ils les appellent – comme des citoyens birmans. Ils pensent que ce sont des migrants illégaux venus du Bangladesh. Donc il n’y pas de raison politique pour elle de parler d’eux et si elle le fait elle risque de perdre le soutient de la population. »

85% à 90% de bouddhistes et 4% de musulmans.En effet en Birmanie, 85% à 90% de la population est bouddhiste et il y aurait environ 4% de musulmans. Oliver Slow explique « la situation dans l’état Arakan est bien plus complexe que le traitement médiatique souvent fait par les médias internationaux. De plus, ce n’est pas le seul conflit que doit gérer le gouvernement dans le pays et il y a aussi des réfugiés dans le nord de la Birmanie dans les états Kachin et Shan. »

Une analyse partagée par David Mathieson de Human Right Watch « Le problème avec les médias étrangers et la communauté internationale c’est qu’ils regardent la situation d’un endroit dans l’Etat Arakan et qu’ils l’extrapolent à tout l’Etat. Et c’est en cela qu’il faut faire très attention dans la couverture médiatique du conflit ». 
Avant de poursuivre « ce n’est pas toujours bien compris mais la majorité des Rohingyas vivent dans deux townships Buthidaung et Maungdaw et leur situation est bien différente de celles des camps de déplacés près de Sittwe ». 

Les Rohingyas, une communauté très persécutée

L’ONU estime qu’il y aurait entre 800 000 et 1,2 millions de Rohingyas en Birmanie et reconnaît cette communauté comme l’une des plus persécutée au monde. Bien que certains de ses membres soient présents depuis plusieurs générations sur le territoire birman, les Rohingyas ont été privés de leur citoyenneté depuis la loi de 1982. Ils vivent enclavés dans certaines parties de l’Etat Arakan et n’ont pas le droit de se déplacer sans une autorisation du gouvernement.

David Mathieson explique « Beaucoup de Rohingyas qui vivent autour de Sittwe appartiennent à la classe moyenne. Ils parlent birman, ils "avaient des papiers d’identité" (qu’on leur a niés), ils allaient à l’université. Alors que les Rohingyas qui habitent dans les districts de Buthidaung et Maungdaw sont des personnes qui font régulièrement des allers-retours avec le Bangladesh et qui vivent de manière très pauvre, qui ont une vie rurale ou de pêcheur. Et à cause des restrictions imposées par le gouvernement, leur point de vue du monde est très limité et ils ne se sentent pas du tout faisant partie de la Birmanie. »

A cause des restrictions pour l’accès aux soins autour de Sittwe, beaucoup de Rohingyas traversent la frontière et vont à Chittadaung ou Cox’s bazar au Bangladesh pour aller à l’hôpital et se faire soigner. Les autorités à Maungdaw leur donnent les autorisations pour le faire.

« Cela montre qu’il n’y a pas les infrastructures du gouvernement au niveau santé et éducation pour toutes les communautés », souligne David Mathieson. Par exemple « on peut voir des situations de vie très difficiles dans un camp et quelques kilomètres plus loin dans ce même camp,  une école construite par le gouvernement birman pour 3000 Rohingyas qui vont porter l’uniforme birman et recevoir une instruction en anglais et en rohingya. Et puis vous allez à Maungdaw, et là, il y a des villages très conservateurs où les seules écoles sont des madrasas ». 

L'enjeu des relations entre l'armée et les musulmans

Autre fait à prendre en compte dans l’analyse de la situation actuelle : la crise qui se joue actuellement n’est pas la même qu’il y a quatre ans. Les violences de 2012 avaient lieu entre les deux communautés – avec des attaques des deux côtés bouddhistes et musulmans  - et avaient fait près de 200 morts et déplacé plus de 140 000 personnes qui vivent actuellement dans des camps accueillant en majorité des Rohingyas.

Aujourd’hui les violences ont lieu entre les Rohingyas et l’armée accusée de très nombreuses violations des droits de l’homme. David Mathieson analyse « les attaques du 9 octobre sur les postes de police montrent une escalade importante de la violence organisée et planifiée de la communauté musulmane. C'est le résultat d’une dizaine d’années de mauvais traitement et de reniement des droits humains par le gouvernement birman ». Et il ajoute « les forces de sécurité birmanes doivent comprendre que la manière dont elles se comportent aujourd’hui va être déterminante dans leur relation avec la communauté musulmane si elle se met du côté des militants extrémistes ou du côté du gouvernement... s'ils ont l’espoir que leur situation s’améliore un jour ».