Black Out de Philippe Saire, trait noir très bien !

©centre culturel suisse
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Philippe Saire, le Suisse qui dessine la danse d'un trait très noir est au Palais de Chaillot à Paris, avant une tournée internationale. L'homme qui aime tant investir des espaces hors-les-murs livre ici ses interprètes aux yeux du public dans un espace très clos. Ses créations : des interrogations sociétales et artistiques en forme de chorégraphies ultra-visuelles. Fascinantes et déconcertantes.

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Pour voir Black Out, il faut s’enfoncer dans le ventre de Chaillot, longer des couloirs grossièrement chaulés, fouler un tapis rouge. Et arriver enfin dans un espace sombre où nul siège ne vous attend. Seul un cube noir, ring ou arène au bord de laquelle, comme à la corrida, vous prenez place au dessus du vide.
 
Trois corps gisent en-dessous entre des serviettes de bain noires et blanches. Effet graphique. Et inconfort. Les postures des dormeurs sont contraintes, leurs jambes forment des angles bizarres. Puis un ongle se met à crisser sur la matière plastique, produisant un son lancinant vite insupportable, dont l'un des gisants, d'une claque sur le lino, exige inlassablement l'arrêt. Et c'est parti pour 40 minutes d'un spectacle indéfinissable.
 
Les danseurs en maillot de bain évoluent longtemps au sol, comme des nageurs endormis, laissant verser un membre, qui un bras, qui une jambe qui s’affale avec un bruit lourd de chair.
Enfin redressés, les personnages voient s’abattre sur eux des seaux de matière noire, laquelle peu à peu envahit l’espace, donnant à la scène des allures de jardin japonais. 
Qu’est-ce que cette matière, que représente-t-elle ? A t-elle un sens ou sert-elle seulement le goût avoué de Philippe Saire pour le graphisme et le dessin ? 
"Black Out est une pièce particulière dans mon parcours de chorégraphe. Elle s’éloigne d’une théâtralisation présente dans mes dernières pièces, et témoigne d’un attachement très ancien au dessin, à l’emploi du fusain, du graphite, de la craie grasse… Toutes nuances de gris et de noirs, terreau dont émergent des souvenirs et bribes de corps."

Noir, c'est noir

©centre culturel suisse
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Difficile de ne pas chercher (et trouver un sens possible) à ce sombre matériau, adversité et terreau, que ces trois êtres tentent comme Sysiphe de repousser et de façonner. Une sorte de glaise comme une allégorie de la vie, qu’ils tentent de mettre en forme et de maîtriser. Un travail sur le noir pour lequel Saire se revendique de peintres majeurs comme Soulages et Goya. 
Le chorégraphe avait déjà utilisé il y a quelques années ces particules de macadam. C’était en 2009 pour Lonesome Cowboy, une pièce pour six danseurs autour de la masculinité. Qu’est-ce qu’être un homme aujourd’hui ?  
La chorégraphie explorait les comportements masculins dans le milieu sportif, des hommes entre eux dans un monde non-mixte qui s’affrontent avant de découvrir l’amitié. Déjà, le cadre était noir comme celui des stades du 21ème siècle. Un revêtement hi-tech pour un monde contemporain.
 
Et Philippe Saire l’est, contemporain. En résidence au théâtre Sévelin 36 à Lausanne, le chorégraphe suisse s’est approprié les grandes figures de l’art du 20ème comme Soulages déjà cité pour son oeuvre au noir ou encore Keith Haring. Mais aussi les grandes interrogations : identité, filiation, sécurité....
Saire dit aimer la mise à l’épreuve. On le croit volontiers ! Et ses danseurs aussi. Dans Imposture, série de huit soli présentée en 2001, il mettait en scène la danseuse Sun-Hye Hur dans un solo à risque avec un grand couteau de cuisine.

Masculin/féminin

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Ici, dangereuse et toujours graphique, il explore la figure maudite du trio, autour des interprètes Philippe Chosson, Jonathan Schatz et Maëlle Desclaux. Dans un intermède violemment sonore, les deux hommes disparaissent de la vue, pour réapparaitre tout de noir vétus et encagoulés, devenus à leur tour matière noire. Emplis aussi de noirs dessins comme celui de faire disparaitre, ou peut-être d’absorber littéralement, leur comparse. 
Pour cela, ils la revêtent de noir à leur image avant de l’ensevelir intégralement, comme les enfants sur la plage, dans une hâte qui n’a plus rien de ludique. Et dansent un petit pas de deux, célébrant la disparition de ce tiers féminin. 
Inconfort ou réconfort ? On ne sait quand s’èlève la musique du lausannois Stéphane Vecchione, un air de fête foraine, grinçant et guilleret qui ajoute à l’étrangeté de cette mise en "terre". 
Mais voilà que la matière, particules de goudron ou de caoutchouc, s’anime, se fait organique. Tel Lazare sortant de son tombeau, l’ensevelie se relève et reprend sa place dans cet univers de totale noirceur que se sont appropriés ses habitants. 
 
On pense alors à la Route de Cormac McCarthy, un monde post-apocalyptique où chaque geste de tendresse compte triple, l’ultime bonté étant d’insérer l’autre au mieux dans le monde qui est devenu le sien. Philippe Saire a voulu, dit-il, éviter l’accablement. Raté. On sort de là, poisseux, enduit d’un collant goudron de marée noire. Ouf, on a quand même échappé aux plumes.

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Black Out de Philippe Saire (2011 création), au théâtre national de Chaillot (Paris) jusqu’au 13 décembre 2013.
 
 
 
Dates de tournée :
 
2014
- 9 au 12 janvier - Under the Radar / La MaMa / New York
- 22 et 23 avril - Bipod Festival / Beirut
- 16 et 17 mai - tanz:now / Steckborn
 
2015
- 19 et 20 mars - TEFAF / Maastricht