Body Language, voix multiples

Vito Acconci : Step Piece (document of the activity), 1970
Vito Acconci : Step Piece (document of the activity), 1970

Pour l'exposition Body Language présentée au Centre Culturel Suisse de Paris, les directeurs du lieu sont allés puiser dans les réserves du Fotomuseum de Winterthur qui se consacre à la photographie contemporaine. Ils en reviennent avec une sélection dense : 24 artistes, stars internationales et créateurs moins connus, qui révèlent et explorent les complexités du rapport au corps aujourd'hui.

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Evidemment, on s'attend aux travestis et aux danseuses nues. Ils sont bien là avec le travail de l'Allemand André Gelpke sur le quartier Sankt-Pauli de Hambourg dans les années 70. Du Japon, Nobuyoshi Araki, nous fait part de ses fantasmes : dominatrices et scènes de bondage...
Mais l'exposition du Centre Culturel Suisse de Paris, titré "Body Language", parcourt bien d'autres pistes, plus complexes. En faisant leur sélection dans la collection, riche apparemment, du Fotomuseum de Winterthur , Olivier Kaeser et Jean-Paul Felley, les directeurs, ont cherché à rendre compte de cette passion pour la représentation du corps qui a saisi la photographie à partir des années 60-70 et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. 

Ugo Rondinone : Untitled (de la série I don't live here anymore)
Au risque d'égarer un peu le visiteur, le panorama est large et ce langage des corps que cherchent les curateurs emprunte des voies multiples. Les photos présentées peuvent relever du carnet intime, du manifeste féministe ou du protocole conceptuel, ou d'un peu de tout cela... S'il faut y chercher un trait commun, n'est-il pas dans ce trouble, cette incertitude du corps, de sa représentation et de son usage que reflètent les artistes ?
Au chapitre du trouble dans le genre (pour paraphraser Judith Butler), on peut admirer quelques beaux portraits réalisés par Peter Hujar, des figures ambigües du New York des années 80. Ce sont des photos qui, par leur caractère documentaire, participent de l'affirmation et de la visibilité des minorités sexuelles, mais aussi de la remise en cause des barrières strictes entre les sexes. Dans le même esprit, le Suisse Ugo Rondinone utilise Photoshop pour "greffer" son visage sur des corps de femmes trouvés dans les magazines.

Nan Goldin : Nan as a domintatrix, Cambridge,MA (1977/199)
Nan Goldin : Nan as a domintatrix, Cambridge,MA (1977/199)
D'une manière générale, l'identité semble poser un problème. Ainsi, le corps est mis en jeu, déformé ou saisi dans ses détails. Souvent l'artiste s'implique, réactivant la tradition ancienne de l'autoportrait. Nan Goldin est présentée dans cette exercice :  5 grands tirages à différentes époques de sa vie, cinq épisodes de son journal intime photographique. En se montrant, dans ses amours, ses accidents ou son vieillissement, son corps raconte une histoire de vie, parle de la condition humaine.
L'intimité impudique et troublante, le besoin de dire en s'exposant, se retrouve aussi chez Marianne Müller dans sa série " A part of my life" où elle se place semi-dénudée sur un lit. Ou chez Urs Lüthi qui crée une scène étrange, comme au saut du lit, avec son épouse. L'oeuvre, de 1976, s'appelle "Ils habitent dans notre quartier depuis de nombreuses années et ce sont des gens très amicaux" . Le corps n'est pas la garantie d'une identité fixe et définitive et la photo peut exprimer ce sentiment d'étrangeté.
Parfois pourtant les corps s'imposent sans apprêts. C'est la réflexion qui vient face à trois magnifiques images de Richard Avedon extraites de sa série "In the American West" (1985). Des portraits de travailleurs qu'il est allé photographier dans l'Amérique profonde, portraits frontaux, à la fois sobres et sophistiqués comme des clichés de mode. Malgré la plastique imparfaite et les vêtements fatigués, Avedon révèle une humanité bouleversante. Celle qui résiste à la dureté des temps et que la photographie transmet avec le réalisme approprié.
Dès ses débuts, la photographie s'est attachée à reproduire le corps. Souvenirs de famille ou portrait officiel, on y fixait le plus souvent, l'être en majesté, triomphant et noble. A la fin du XXème siècle, le corps a changé, il est plus modeste, incertain et pluriel ; et comme étonné d'être toujours là, vivant, au milieu de la technique triomphante. Mais toujours dans l'urgence de s'exprimer, pour laquelle la photographie reste un langage incomparable.

Centre Culturel Suisse , Paris, jusqu'au 16 décembre 2012
 

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