Bosnie-Herzégovine : la solidarité multiethnique contre l'incurie de l'Etat

Des manifestantes à Sarajevo, mardi 11 juin (Photo Facebook)
Des manifestantes à Sarajevo, mardi 11 juin (Photo Facebook)

En Bosnie-Herzégovine, les manifestations continuent face à l'incapacité du Parlement à se prononcer sur une loi censée mettre en place un nouveau numéro d'identité. Sur place, le correspondant de TV5MONDE témoigne de l'ampleur du mouvement que certains appellent déjà "La révolution des bébés"

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Un air de Taksim à Sarajevo

Ils étaient 10 000 à bloquer le centre ville de Sarajevo et l’entrée du parlement de Bosnie-Herzégovine, en ce mardi 11 juin 2013. Les manifestants, dont beaucoup de mères accompagnées de leurs jeunes enfants, ont protesté toute l’après-midi contre les parlementaires et bloqué le centre-ville avec le soutien de 1500 taxis qui s'étaient joints à la manifestation - un mouvement d’une ampleur sans précédent... Un "printemps bosniaque" que beaucoup appelaient de leurs vœux. Nombreux étaient ceux à expliquer que les événements de la place Taksim, à Istanbul, les avaient influencés. Au-delà du parfum de révolution à la turque qui flottait en ville, c'est le caractère multiethnique du mouvement qui avait de quoi surprendre, dans un pays qui ne s’est pas encore remis de la guerre de 1992-1995.

Des bébés sans identité 

Le motif qui a déclenché la protestation touche tous les habitants de Bosnie-Herzégovine, qu’ils habitent en Fédération croato-Bosniaque ou en république Serbe de Bosnie, les deux entités antagonistes issues de la guerre et qui composent toujours le pays 18 ans après la fin des combats. En cause, le blocage par le parlement, et plus particulièrement par les députés de l’entité serbe de Bosnie, de la loi sur l’adoption d’un système de numéro de sécurité sociale unifié dans les deux parties du pays. Depuis que la République Serbe de Bosnie existe, la politique menée à Banja Luka, son centre administratif, vise à bloquer les décisions communes pour affaiblir l’état central et faire, peut être un jour, le lit d’une partition du pays selon les lignes ethniques héritées de la guerre. 

Mercredi 12 juin, les étudiants de Banja Luka rejoignent la contestation
Mercredi 12 juin, les étudiants de Banja Luka rejoignent la contestation
Les étudiants dans la rue

Le jour suivant, le 12 juin, les étudiants de Banja Luka appelaient eux aussi à une manifestation, en République serbe, cette fois, pour améliorer les conditions de vie et d’études des étudiants d'université. Le mouvement avait été interdit par le gouvernement de Milorad Dodik, Premier ministre de l’entité serbe de Bosnie, tandis que le secrétaire du parti du Premier ministre, Rajko Vasic, se livrait à une diatribe raciste et violente contre les manifestations de Sarajevo "inspirées des politiques néo-ottomanes de la Turquie", pays musulman, comme la majorité des habitants de Sarajevo. Il avait aussi fustigé "l’autoritarisme" turc et les relations entres Ankara et Sarajevo. Enfin, il avait commenté sur son blog le mouvement étudiant pendant la préparation des manifestations de Banja Luka, qualifiant les étudiants de "bâtards", le mot de trop qui l’a obligé à présenter sa démission.

Bien qu’interdite, la prostestation étudiante a eu lieu, sans violences, et sous la surveillance d’un dispositif policier particulièrement dense, puisque la police locale avait reçu des renforts d'autres villes de la Republika Srpska. Le 13 juin, un millier d'étudiants de Mostar, en Fédération croato-bosniaque, protestaient à leur tour, se solidarisant avec les manifestants de Sarajevo et ceux de Banja Luka.

Naissance d'une conscience multiethnique

Reste à savoir si ces manifestations, tant pour l’adoption de la loi sur le numéro de sécurité sociale que pour les revendications estudiantines, porteront leurs fruits. C’est assez peu probable, compte tenu de la position constante de Milorad Dodik, qui consiste à bloquer ou à ralentir toute décision ou mécanisme commun à la Fédération croato-bosniaque et à la République serbe de Bosnie. Dodik avait bloqué l’adoption du budget fédéral pendant plusieurs mois l'an passé ; plus récemment, il a déclaré lors d’une interview qu’il ne croyait pas à "la pérennité de la Bosnie en tant qu’Etat" et que, en conséquence, il ne voulait "pas perdre de temps à travailler à l’élaboration de politiques communes". Dans une certaine mesure, les manifestations peuvent même servir son camp, puisque les députés serbes de Banja Luka ont pris prétexte du mouvement populaire pour boycotter le parlement au motif que la ville de Sarajevo était devenue "dangereuse pour les Serbes". Reste qu'une conscience qui transcende les divisions politiques, ethniques et religieuses est en train de naître dans la douleur en Bosnie. Et les manifestants qui ont sommé les parlementaires de voter la loi sur le numéro de sécurité sociale avant le 30 juin risquent fort de descendre de nouveau dans la rue, et pas seulement à Sarajevo.