Bosnie-Herzégovine : travailleurs en colère contre système corrompu

Les premières manifestations en Bosnie ont fait près de 130 blessés à travers le pays. ©AFP
Les premières manifestations en Bosnie ont fait près de 130 blessés à travers le pays. ©AFP

Depuis le mercredi 5 février, la Bosnie-Herzégovine est secouée par de violentes manifestations. Les protestataires réclament le départ du gouvernement de la partie croato-musulmane du pays. Le bâtiment de la présidence bosnienne a été incendié et les chefs de quatre régions ont présenté leur démission. Avec Gaëlle Perio-Valero, chercheur à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques, retour sur les racines de cette colère des Balkans.

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Que demandent les manifestants ?

Cette mobilisation est davantage citoyenne que politique. Elle passe beaucoup par les réseaux sociaux, ce qui permet une mobilité très forte et rapide des protestataires. Pour le moment, en revanche, ces derniers n'ont pas dégagé de demandes précises - aucun leader de cette opposition ne s'est d'ailleurs fait connaître - si ce n'est une profonde réforme du système de fonctionnement du pays. Ils souhaitent finalement que l'on prenne en compte leurs problèmes économiques : 27,5% du pays est au chômage.

Le président de la République fédérale de Yougoslavie Slobodan Milosevic, le président de la République de Bosnie-Herzégovine Alija Izetbegovic, et le président de la République de Croatie Franjo Tudjman, lors de la signature des accords de Dayton, le 14 décembre 1995.
Le président de la République fédérale de Yougoslavie Slobodan Milosevic, le président de la République de Bosnie-Herzégovine Alija Izetbegovic, et le président de la République de Croatie Franjo Tudjman, lors de la signature des accords de Dayton, le 14 décembre 1995.
Les manifestants s'insurgent-ils uniquement contre le problème du chômage ?

Cette question est en réalité révélatrice d'une situation bien plus complexe en Bosnie-Herzégovine, et ce depuis 1995, la fin de la guerre et les accords de Dayton. Ces accords devaient mettre fin à la guerre et imposer une paix entre les belligérants. Le fonctionnement imposé au pays devait être de nature provisoire, jusqu'à ce que les citoyens bosniaques et la classe politique aient la maturité nécessaire pour engager des réformes.
Sauf que la transition ne s'est jamais produite. Donc depuis 1995, la Bosnie-Herzégovine, qui est un petit pays de 3,8 millions d'habitants, fonctionne avec un gouvernement central sous présidence tournante, divisé en deux entités : une pour les Serbes, une pour les Bosniaques et les Croates. Les décisions politiques requièrent l'accord des trois communautés. Un tel fonctionnement rend celui du pays quasi-impossible.

Qui dit fonctionnement impossible dit aussi réforme impossible…

Aucune réforme n'est envisageable effectivement, car chaque partie et chaque communauté bloque les propositions des autres. On est donc dans une inertie et un immobilisme très forts. Et encore plus pour les premiers manifestants qui étaient des travailleurs licenciés suite à la privatisation de leur entreprise (il s'agit notamment des usines Dita, Polihem et Guming, situées dans la région de Tuzla, ndlr). Ces derniers sont persuadés que la classe politique et les bénéficiaires des privatisations d'entreprises sont corrompus et empêchent les réformes nécessaires au pays.

Il y a donc derrière ces manifestations une profonde amertume et une profonde colère contre ces élites corrompues. Une colère qui a mené les protestataires - des travailleurs rejoints par des jeunes, des chômeurs d'autres horizons, des retraités - à mettre le feu aux symboles de cette élite, aux institutions publiques. D'où l'absence d'hommes politiques dans les cortèges de manifestants.

Enfin, il faut savoir que la Bosnie est sortie de la guerre très affaiblie économiquement, mais qu'elle est aussi sortie d'un système socialiste pas si lointain que cela. Les cicatrices de cette époque-là expliquent peut-être que la colère des Bosniaques ait mis tant de temps à émerger. Les familles ont été dévastées (à cause des réfugiés et des disparus, ndlr) et il a donc été très difficile de passer à autre chose.

A gauche, Jakob Finci, ancien ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en Suisse. A droite, Dervo Sejdic, vice-président du Centre d'Information NGO Kali Sara Roma.
A gauche, Jakob Finci, ancien ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en Suisse. A droite, Dervo Sejdic, vice-président du Centre d'Information NGO Kali Sara Roma.
Quelles réformes attendent les Bosniens ?

Malheureusement, dans le cas de la Bosnie, il n'y a pas de solution miracle. Un exemple toutefois : la vie politique s'est polarisée récemment sur une protestation commune de deux personnes - Jakob Finci de la minorité juive, et Dervo Sejdić de la minorité Rom - qui, à cause du fonctionnement institutionnel du pays, ne peuvent ni l'un ni l'autre accéder à des postes de pouvoir, réservés à des membres des communautés soit bosniaque soit serbe soit croate. Voilà le genre de complexité qui empoisonne la vie des citoyens de Bosnie-Herzégovine.

Qu'en est-il de la corruption dans le pays ?

Je ne développerai pas ce thème, car je peux finir soit au tribunal, soit noyée dans un fleuve. Mais il faut savoir qu'en ex-Yougoslavie, il a fallu avoir des armes au moment de la guerre. Or ces pays étaient sous embargo. Donc pour avoir des armes, il a fallu faire appel à la criminalité organisée.

Après la guerre, il a fallu aussi renvoyer l'ascenseur à ces personnes. Et généralement, dans beaucoup de pays des Balkans, cela s'est fait via la privatisation d'entreprises publiques. Les entreprises étaient alors mises en faillite pour que ces personnes, que je ne citerai pas, les récupèrent à bas prix. Ces entreprises sont aujourd'hui celles qui licencient et qui regroupent le gros des manifestants. Et l'inertie de l’État face à ce système mafieux explique clairement le désespoir de la population de Bosnie-Herzégovine.

A Sarajevo, les cicatrices de la guerre sont encore visibles.
A Sarajevo, les cicatrices de la guerre sont encore visibles.
Quelle est l'issue possible de ces manifestations ?
 
Je trouve que ces protestations sont un bon signe pour la vie citoyenne du pays. Alors nous verrons dans les prochains jours ou prochaines semaines si ce mouvement se poursuit, si cette irruption de colère se transforme en mouvement de société civile plus constructif. Et surtout, la grande question est de savoir si les manifestations vont dépasser la communauté bosniaque musulmane - qui représente 1/3 de la population totale et qui forme la majorité des protestataires - et ainsi atteindre les communautés croate et serbe qui sont exposées aux mêmes difficultés économiques (Selon l'AFP, les Serbes sont pour le moment réticents à rejoindre la grogne sociale, ndlr.) Là serait le vrai signal d'espoir pour ce pays : que sur un problème commun, les clivages et les différences soient dépassées.

D'où ma conclusion : je ne pense pas que ces révoltes deviennent des conflits inter-communautaires, comme le pays a pu en connaître, car les peuples connaissent les mêmes problèmes et sont très attachés à l'idée de paix que l'Union européenne véhicule. Il faut savoir que les pays des Balkans, après les pays fondateurs de l'Europe, sont les premiers à avoir voulu intégrer l'UE, suite à une situation de guerre.

L'Union européenne est-elle trop silencieuse face à ces révoltes ?

Cela serait prématuré, car les manifestations le sont également. Il faut noter aussi que la Bosnie-Herzégovine n'est pas sous protectorat européen. Il est important que les citoyens bosniaques règlent directement leurs problèmes avec leurs gouvernements élus démocratiquement. Enfin, j'ai plutôt vu l'Union européenne appeler au respect des libertés publiques, au calme et au dialogue. Pour ce qui est d'envoyer des troupes européennes (comme le souhaite le Haut-représentant de la communauté internationale, Valentin Inzko, "en cas d'escalade de la situation", ndlr), je trouve cela aussi prématuré. Cela peut inquiéter les populations sur place, ce n'est pas neutre.

11.02.2014Le point sur la situation avec G. Fontana et F. Garnier.
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Les deux Fédérations de Bosnie-Herzégovine


Bio : Gaëlle Perio-Valero

Journaliste, Gaëlle Perio-Valero a passé sept ans dans les Balkans pour divers médias, avant de rejoindre la Belgique et travailler pour Radiofrance. Gaëlle Perio Valero est aujourd'hui chercheur à l'IRIS, et collabore aussi à la Fondation Schuman sur les relations UE-Balkans occidentaux.