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A bout de souffle : Juan Carlos d'Espagne abdique

La nouvelle est tombée en début de matinée ce lundi 2 juin : le roi d'Espagne abdique en faveur de son fils Felipe. Monté sur le trône à la mort du dictateur Franco, en 1975, Juan Carlos 1er a été le roi de la transition démocratique. Pendant près de quarante ans, il a réussi à pérenniser un règne que beaucoup condamnaient d'avance. Et pourtant, voici quelque temps déjà que son départ est évoqué. Ses problèmes de santé, le scandale de sa partie de chasse en Afrique, les confidences d'une supposée maîtresse, les affaires de corruption de son gendre et de l'une de ses filles… Selon un récent sondage, 66 % des Espagnols étaient favorables à sa démission au profit de son fils Felipe.

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Le roi de la transition démocratique

Le roi de la transition démocratique


02.06.2014Propos recueillis par Liliane Charrier
Bartolomé Bennassar est écrivain et historien spécialiste de l'Espagne. Il apporte son éclairage sur la fin du règne de Juan Carlos et le rôle de la monarchie en Espagne.

Scandales, problèmes de santé... Quelles sont les véritables raisons de l'abdication de Juan Carlos ?

C'est un tout. Le roi a longtemps assuré qu'il ne partirait jamais, sinon mort. Puis une série d'événements l'a fait changer d'avis. Sa décision n'a pas été prise à la dernière minute : le chef du gouvernement actuel, Mariano Rajoy, avait été mis au courant, ainsi que le chef du parti socialiste Alfredo Perez Rubalcaba (démissionnaire le 26 mai à la suite des élections européennes, ndlr). Sur ce plan, Juan Carlos a scrupuleusement respecté les principes auxquels il reste attaché depuis son intronisation : ne jamais donner l'impression de privilégier un camp politique plutôt qu'un autre.

C'est un homme qui a subi au total 13 opérations, dont 8 au cours des trois dernières années (pose d'une prothèse au genou, à la hanche, opération à l'oeil, problème de vertèbres...) Des problèmes de santé aggravés par une série d'accidents. Pris isolément, aucun n'est forcément très grave, mais c'est la somme de tous qui est usante. Et puis les scandales de corruption qui ont frappé son gendre et l'une de ses filles n'ont pas arrangé les choses.

Enfin, il y a un élément secondaire qui n'est pas à écarter : au cours de l'année 2013, il  y a eu deux abdications en Europe, celle d'Albert II de Belgique et celle de la reine Beatrix de Hollande. Juan Carlos a pu vouloir montrer, en abdiquant, que la relève des générations, à un moment, entre dans la normalité.

Bartolomé Benassar, spécialiste de l'Espagne
Bartolomé Benassar, spécialiste de l'Espagne
Quand la popularité du roi a-t-elle commencé à décroître ?

En novembre 2012, l'histoire du safari a incontestablement joué un rôle. C'est la première grave erreur qu'il ait commise en 37 ans d'un règne sans faute. Jusque là, il s'était même montré plus réactif que les politiques, comme lors de la marée noire du Prestige fin 2002, par exemple. Lors des attentats de la gare d'Atocha, en 2004, la famille royale avait réagi de façon remarquable.

A partir du safari, pourtant, sa vigilance psychologique et politique est prise en défaut. Là-dessus, les scandales auxquels sont mêlés son gendre et l'une de ses filles, peu à peu, l'ont amené à envisager une abdication. D'autant plus que Felipe, pour l'heure, n'est pas atteint par les scandales. Tout indique que, depuis plusieurs mois, le roi prépare son fils à prendre le pouvoir. En 2013, Felipe s'est rendu 12 fois en Catalogne, et plusieurs fois déjà cette année, tandis que le roi est en concertation avec Arthur Mas (président de la Catalogne, ndlr). Il essaye d'obtenir du gouvernement la reconnaissance de la Catalogne et un pacte fiscal favorable à la province afin de désamorcer le désir d'indépendance.

Quel genre de roi sera Felipe ?

Le prince est un homme très discret, très calme, contrairement à son épouse au caractère explosif. Il joue un rôle politique certain, mais secret. C'est un personnage difficile à cerner, même s'il est présent sur la scène médiatique. Jusqu'à présent n'a encore jamais commis de faux pas majeur. Lorsqu'il se rend en Catalogne, il parle catalan, et il se montre dans toutes les grandes manifestations sportives en faveur de l'Espagne.

Rappelez-vous, en 1975, que tout le monde s'était trompé sur l'avenir du règne de Juan Carlos. La presse l'appelait "Juanito" (le "petit jean") tant tout le monde était persuadé que son règne serait très bref. Alors pour Felipe, qui sait...


La monarchie espagnole est-elle garante de stabilité dans un pays en crise ?

Non, la monarchie, en Espagne, n'est pas très enracinée. Beaucoup d'Espagnols se sont longtemps dits "juancarlistes", mais pas monarchistes. Le roi doit s'impliquer pour être crédible. Juan Carlos est allé soutenir les chefs d'entreprises qui négociaient des contrats en Amérique du Sud, par exemple. Parmi les nombreux Espagnols républicains qui vivent à Toulouse,  certains m'ont dit : "Si nous avions enfin un retour à la république et si Juan Carlos se présentait à la présidence, je voterais pour lui." Voilà qui en dit long sur la distinction entre la personne et le système !

Ce que les Espagnols attendent de la monarchie, c'est ce que Juan Carlos a toujours fait : que le roi ne s'implique pas pour ou contre une option politique. Qu'il respecte parfaitement le principe de la monarchie constitutionnelle, qui garantit le jeu des institutions sans prendre parti pour une tendance dominante.

Juan Carlos, le roi qui a réconcilié l'Espagne avec elle-même

02.06.2014Interview de David Delos
Décryptage de Benoît Pellistrandi, historien spécialiste de l'Espagne.
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