Brésil : les mouvements sociaux dénoncent une escalade de la répression

La police brésilienne face aux manifestants près du Maracana, dimanche 13 juillet ©YASUYOSHI CHIBA / AFP
La police brésilienne face aux manifestants près du Maracana, dimanche 13 juillet ©YASUYOSHI CHIBA / AFP

Prisons préventives, enquêtes ciblées sur les militants, soupçons de falsifications de preuves, les mouvements sociaux et organisations des droits de l’Homme dénoncent une escalade de la répression qui a atteint son apogée pendant la Coupe du Monde.

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Alors que le Brésil entre en campagne électorale pour l’élection présidentielle, de nombreuses voix dénoncent une criminalisation croissante des mouvements sociaux. A São Paulo et Rio, les derniers rassemblements pendant la Coupe du Monde ont donné lieu à de véritables démonstrations de force de la police brésilienne, au nom de la lutte contre les black blocks et les actes de vandalisme commis en marge des manifestations depuis un an. « Pour quelques centaines de manifestants, 1 500 policiers étaient mobilisés lors des dernières manifestations. Depuis un an, ce sont un millier de manifestants qui ont été interpellés à Sao Paulo », dénonce André Zanardo, des Adovagados Ativistas de São Paulo, un groupe d’avocats qui offre une assistance juridique aux manifestants arrêtés.

Deux de ses avocats activistes ont justement été arrêtés lors d’un rassemblement contre la répression. « Un de mes collègues a été embarqué dans la voiture de la Police Militaire. Les policiers se sont arrêtés sur le chemin du commissariat et lui ont dit ‘maintenant qu’il n’y a pas de caméras, tu vas mourir’. C’était clairement de l’intimidation et lorsqu’il a voulu porter plainte pour menace au commissariat, cela lui a été refusé », nous raconte le jeune avocat. 

“Connaissez-vous Fabio Hideki Harano, le terrible chef des Balck Blocs“ ©capture d'écran
“Connaissez-vous Fabio Hideki Harano, le terrible chef des Balck Blocs“ ©capture d'écran
Arrestations à Rio

Quelques jours plus tard, c’est l’arrestation et la mise en détention de 19 manifestants à Rio, qui a suscité la réprobation des organisations Human Rights Watch et Amnesty International. Pour motiver ces arrestations, le juge de Rio a fait valoir la nécessité du « maintien de l’ordre » à la veille de la  finale de la Coupe du Monde, estimant que ces militants étaient « impliqués dans des actes de violences pendant les manifestations et que des indices clairs montrent qu’en liberté, ils commettraient à nouveau des actes de cette nature ».

Une explication qui suscite la méfiance de Rafael Custódio, le responsable juridique de Conectas Droits Humains : « ce type d’interprétation de la loi nous paraît dangereuse, car pour la première fois on ordonne de la prison préventive dans le but d’empêcher des citoyens de se rendre à un rassemblement ». Face aux critiques, la justice de Rio a révélé lundi 21 juillet, disposer d’écoutes téléphoniques et d’e-mail, impliquant ces manifestants dans la confection de cocktails molotovs et d’actions de casse, en marge des manifestations depuis un an. 

“Liberté pour Rafael“ ©capture d'écran
“Liberté pour Rafael“ ©capture d'écran
Mobilisation sur les réseaux sociaux

Dans le même temps, les réseaux sociaux réclament la libération Rafael Lusvarghi e Fábio Hideki, deux manifestants présentés comme des « Black blocks » par le secrétaire de la sécurité à Sao Paulo. Le premier, un ex-policier militaire âgé de 29 ans aujourd’hui professeur d’anglais, est accusé d’avoir dégradé un kiosque à journaux. Le second, étudiant et employé à l’Université de Sao Paulo, âgé de 26 ans, aurait été interpellé en possession d’un cocktail molotov.

Derrière les barreaux, Fabio Hideki clame son innocence et dénonce « une falsification de preuves opérée par la police ». Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux accréditent sa défense aux yeux de ses soutiens : elles montrent longuement les policiers en train de fouiller le sac du jeune manifestant, sans laisser entrevoir la présence d’un objet incendiaire.

Dans le cas des arrestations de Rio comme celles de São Paulo, des charges pour « association criminelle » ou « crime en bande organisé » ont été retenues, une motivation qui inquiète de nombreux juristes. « Ce type de qualification révèle une vraie dérive, le fait d’être présent avec d’autres manifestants ne peut pas constituer une association criminelle », s’inquiète Rafael Custódio. « C’est d’autant plus absurde qu’à Sao Paulo, les policiers ont enquêté sur 300 manifestants et ils n’ont jamais trouvé de liens entre eux. Les protestataires se rassemblent à la suite d’appels sur les réseaux sociaux. Et lorsqu’il y a de casse c’est le fait de petites minorités qui agissent de façon spontanée », plaide André Zanardo.


“Liberté pour Hideki“ ©capture d'écran
“Liberté pour Hideki“ ©capture d'écran
Des enquêtes très poussées

Au delà des débats juridiques, c’est un climat de suspicion généralisé pesant sur les militants que dénoncent les organisations syndicales et sociales. « Les investigations devraient porter sur des faits délictueux pour identifier les auteurs d’actes illégaux commis en marge des manifestations. Au lieu de ça, les enquêtes se concentrent sur les membres de mouvements politiques », s’inquiète Rafael Custódio.

Plusieurs militants du Mouvement Passe Livre (MPL), qui défendent la gratuité des transports en commun et qui avaient été à l’origine des grandes manifestations de juin 2013, font l’objet d’une enquête depuis le mois d’octobre dernier.

Joint par téléphone, Alexandre Martins, l’avocat du MPL dénonce « des investigations très poussées, jamais vues depuis la période militaire. » Avant de citer un élément qui illustre à ses yeux, la tournure que prennent les investigations : « cinq militants ont reçu la visite de policiers à leur domicile ou à celui de leur famille. Chez l’un d’entre eux, tout ce qu’ils ont trouvé, c’est un livre de Friedrich Engels, qu’un policier a tenu à emporter comme preuve ».