Brésil : pourquoi la rue exige-t-elle le départ de Dilma ?

Un homme tient une pancarte sur laquelle on peut lire en portugais "Dilma dehors, PT dehors" durant une manifestation à Rio de Janeiro, dimanche 16 août.
Un homme tient une pancarte sur laquelle on peut lire en portugais "Dilma dehors, PT dehors" durant une manifestation à Rio de Janeiro, dimanche 16 août.
© AP Photo/Leo Correa

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté, jeudi 20 août, dans plusieurs villes du Brésil pour le maintien de la présidente Dilma Rousseff au pouvoir. Depuis 6 mois, son gouvernement et son parti, le Parti des travailleurs, sont lourdement affaiblis par la crise économique et les scandales de corruption. Ce qui suscite la colère d'une partie de la population brésilienne. Eclairage.

dans

« Dehors Dilma », « Dehors le PT », « Non à la corruption », ce sont les slogans scandés par les manifestants dans les rues du Brésil, dimanche 16 août. Ils étaient environ 900 000 -deux millions selon les organisateurs- a défiler pour exiger la démission ou la destitution (« impeachment ») de la présidente Dilma Rousseff. Depuis plusieurs mois déjà la colère monte chez les Brésiliens qui n’ont plus aucune confiance en leur gouvernement. « Ils ont le sentiment que la présidente a beaucoup promis durant sa campagne pour être élue mais qu’elle ne tient pas ses promesses », explique Hervé Théry géographe et professeur à l’université de São Paulo.
 
Selon un récent sondage Datafolha, diffusé jeudi 6 août 2015, Dilma Rousseff obtient 71% d’opinions défavorables. Seulement 8 % de la population la soutiendrait désormais. Ce qui fait d’elle, la présidente la plus impopulaire depuis la fin de la dictature militaire en 1985. « Elle n’a jamais été populaire. Et avant, personne ne la connaissait. C’est grâce à Lula qu’elle a gagné la présidentielle de 2010 », rappelle Deborah Berlinck, journaliste indépendante et correspondante en Suisse du quotidien brésilien O’Globo.

Réélue de justesse en janvier 2015, Dilma Rousseff est confrontée à une triple crise : la récession économique qui l’a conduite à adopter des mesures d’austérité impopulaires, le scandale de corruption autour du géant Petrobras qui éclabousse son parti et une crise politique aiguë qui menace de faire voler en éclats sa fragile majorité parlementaire.

Mais face à la tourmente, la présidente brésilienne ne semble pas vouloir abandonner. Si c'était le cas, son départ pourrait être un remède amer et un facteur d'instabilité pour ce pays émergent pourvu d'institutions démocratiques solides, conquises au cours des vingt dernières années, affirment des analystes. Et qui la remplacerait ? "L'opposition est très faible, personne n'incarne un vrai changement, affirme Deborah Berlinck. Cela explique pourquoi la gauche est toujours au pouvoir".
 

Dilma Rousseff, l'actuelle présidente du Brésil.
Dilma Rousseff, l'actuelle présidente du Brésil.
© AP Photo/Joedson Alves

4 questions à Stéphane Monclaire, spécialiste du Brésil et maître de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.


Pourquoi tant de colère de la part des Brésiliens ?

Il y a un cocktail d’ingrédients particulièrement explosif. Nous sommes dans une configuration de rejet très important, motivé par plusieurs choses : la détérioration de la situation économique qui déplait d’autant plus à la population qu’elle avait été illusionnée par les discours de campagne de Dilma Rousseff, l’an dernier. Elle assurait que tout allait bien alors que les experts disaient le contraire.

Depuis, l’inflation s’est accélérée. On estime qu’elle devrait être de 9,5% à la fin de l’année 2015, ce qui est beaucoup. La récession économique s’est installée, les prévisions de croissance pour 2015 sont négatives et le PIB va sans doute reculer de 1,5%. Et quand il y a récession et inflation, il y a du chômage et une perte de pouvoir d’achat. Les Brésiliens le ressentent de plus en plus au quotidien.

Il y a également des « bombes » qui explosent depuis plusieurs mois : les affaires de corruption. Non pas que le Brésil soit plus corrompu ces dernières années que les années précédentes ou que sous le régime militaire, mais ce qui est certain, c’est que la justice et la police font mieux leur travail qu’auparavant.

Les juges, les procureurs et les policiers sont aidés par une nouvelle loi promulguée l’an dernier qui permet aux personnes accusées de réduire leur peine s’ils font de la délation. Donc, tous les jours, il y a des révélations particulièrement spectaculaires.

Concernant l’affaire Petrobras, les pots-de-vin et les détournements d’argent public sont d’un montant très élevé, on parle de milliards d’euros. Et cet argent profite à des personnes corrompues de l’arène politique : gouverneur, préfet, partis politiques… Cela écœure énormément les Brésiliens, d’autant plus que ce scandale survient dans une période économique difficile. Les gens voudraient de meilleurs services de santé et d’éducation mais ils s’aperçoivent que l’argent est détourné.

Que traduisent les manifestations ?

Dimanche, il n’y avait pas énormément de monde dans les rues, rapporté à une population de 200 millions d’habitants. Mais l’important n’est pas tant le nombre que la détermination et surtout la convergence de vue des manifestants.

Au Brésil, une certaine culture de la rue, de la manifestation qui n’était pas habituelle, se développe. Cela tient au fait que la population brésilienne adulte est plus instruite qu’elle ne l’était il y a 20 ou 30 ans. Donc on ne peut plus lui raconter n’importe quoi, elle est mieux informée. La presse brésilienne n’est pas très pluraliste mais il y a les réseaux sociaux.

Dimanche 16 août, à Sao Paulo (Brésil), des manifestants portent un drapeau sur lequel on peut lire "Impeachment". Ils souhaitent la destitution de Dilma Rousseff.<br />
<br />
Dimanche 16 août, à Sao Paulo (Brésil), des manifestants portent un drapeau sur lequel on peut lire "Impeachment". Ils souhaitent la destitution de Dilma Rousseff.

© AP Photo/Andre Penner

Quel est le profil des contestataires ?

Nous possédons des données car mes collègues universitaires, au Brésil, mobilisent leurs étudiants pour distribuer des questionnaires dans les manifestations. Le but est d’essayer de comprendre qui est qui et qui veut quoi dans ces manifestations.

Et ce que l’on constate c’est que ceux qui manifestent sont blancs à 80%.
Au Brésil, plus on est noir de peau, plus on a de probabilité d’être pauvre. Donc en regardant les protestataires, on voit bien que ce ne sont pas des membres des couches populaires. Ce sont plutôt des gens des classes moyennes intermédiaires qui ont des revenus déjà confortables, mais également des classes moyennes hautes. La plupart d'entre eux ont, sans surprise, voté pour l’adversaire de Dilma Rousseff au second tour de la présidentielle de 2014. Mais environ 20% des manifestants ont voté pour la présidente. En avril dernier, ce genre d’enquête montrait qu’ils étaient entre 5 et 10 %. Cela signifie que le camp pro-Dilma est en train de rejoindre celui des adversaires.

S’agit-il de gens majoritairement conservateurs ? Là encore, nous avons  des surprises. Il faut pas se laisser avoir par quelques affiches, quelques pancartes qui demandent un coup d’état militaire. Certes, il y a des gens conservateurs mais pas ultra-conservateurs. On le voit sur des questions du type : êtes-vous favorables au mariage homosexuel ? Et on s’aperçoit qu’une majorité des gens qui manifestent y sont favorables. Je pense que c’est un bon indicateur du niveau de conservatisme de ces manifestants. Sur d’autres sujets comme la morale en politique, ils sont très exigeants. Et les révélations de ces derniers mois ont de quoi augmenter leurs attentes par rapport à une éthique en politique.

De plus, ces manifestants possèdent une convergence de vue, sur ce qu’il convient de faire par rapport à Dilma Rousseff. Pour eux, ils ne s’agit pas uniquement de descendre dans la rue et de dire que ça ne va pas. Ce qu’ils souhaitent, à une écrasante majorité, c’est un « impeachment » (destitution, ndlr). Aux mois de mars et avril, ils étaient moins nombreux à le demander. Et aujourd’hui ils sont également plus nombreux à croire que si la procédure de l’impeachment était ouverte, elle pourrait aller à son terme.

Pensez-vous qu'il y aura un processus d'impeachment ?

Je ne pense pas. Sauf si demain on a un flagrant délit, c’est à dire sur la découverte de X millions qui seraient tombés dans la poche d’un collaborateur de Dilma ou d’un dirigeant du PT et que cet argent aurait immédiatement aidé à financer son parti.

On a déjà des éléments de preuve d’argent détourné qui a servi à la campagne de 2010 mais les tribunaux considèrent que puisqu’il s’agit de la présidentielle de 2010, on ne peut pas retenir ces affaires pour destituer Dilma Rousseff au cours de son second mandat. Mais il est possible qu’il y ait  une révélation ou que la police et la justice découvrent que de l’argent sale a servi à financer la campagne de 2014. Si on découvrait un élément de ce genre alors la procédure d’impeachment pourrait s’ouvrir.