Bulgarie : une société divisée, un même ras-le-bol

Le dimanche 16 juin, ils étaient plus de 10 000 manifestants à Sofia.
Le dimanche 16 juin, ils étaient plus de 10 000 manifestants à Sofia.

Depuis près de trois semaines, des milliers de Bulgares descendent chaque jour dans la rue pour crier leur ras-le-bol de la corruption qui gangrène le gouvernement et tout le système administratif. En février dernier, déjà, de violentes manifestations contre la vie chère avaient poussé le Premier ministre à la démission. La chercheuse Nadège Ragaru, spécialiste d'histoire sociale dans les Balkans, était à Sofia ces dernières semaines. Récit et analyse.

dans
Les manifestations de février 2013 avaient un parfum de révolte sociale ; celles de juin appellent à plus de dignité et d'intégrité de la classe politique. Ainsi oppose-t-on souvent les élans de protestation qui, ces derniers mois, ont conduit les Bulgares à tenir tête au gouvernement. "Cela est à la fois vrai et faux, explique Nadège Ragaru. Si les profils des manifestants, souvent, diffèrent, leurs revendications, elles, sont partagées."


Février-juin : le contraste

"Nous sommes nombreux, nous sommes forts ! Mettons le feu aux monopoles !" En février dernier, les Bulgares qui n'en peuvent plus de la précarité - les milieux les plus fragiles et les classes moyennes les plus modestes - protestaient haut et fort contre la cherté de la vie. Avec la hausse des prix de l'électricité, qui touchait particulièrement les ménages aux finances précaires, la coupe était pleine. Cet hiver-là, c'est le fardeau des factures qui poussait les Bulgares à envahir les rues de Sofia, mais aussi de Varna et de Plovdiv, les grandes villes du pays le plus pauvre de l'Union européenne. Le 20 février 2013, le gouvernement de Boïko Borrisov (du parti de centre-droit GERB) démissionnait sous la pression. Le 12 mai, il faisait place à un gouvernement de 'gauche' approuvé par le parti socialiste (PSB) et ses alliés.

Et voilà que mi-juin, moins d'un mois après l'investiture du nouveau Premier ministre Plamen Orecharski, la rue gronde à nouveau pour réclamer la "démission de la mafia" et dénoncer la "pourriture rouge". C'est d'ailleurs la nomination, le 14 juin 2013, de Delyan Peevski, un jeune député au passé trouble, à la tête de l'Agence nationale de Sécurité (DANS), qui a mis le feu aux poudres. Depuis, les manifestants investissent chaque jour les espaces publics - devant le Parlement, le Palais de la culture ou le siège du gouvernement - pour appeler à l'indépendance d'une classe politique inféodée à l'oligarchie. Ces mouvements-là ne mobilisent pas seulement les classes sociales qui se battent au jour le jour pour boucler les fins de mois. Ils passent par les réseaux sociaux et drainent les milieux urbains, éduqués et financièrement plus à l'aise. "Contrairement aux classes défavorisées qui s'insurgeaient contre la vie chère l'hiver dernier, ceux-là revendiquent aussi leur hostilité aux ex-communistes qui perpétuent la domination de la nomenklatura communiste ou de ses enfants sur le système politique," explique Nadège Ragaru (voir encadré ci-contre).


Des choix politiques différents

Alors qu'en février, les protestations étaient animées par une sensibilité politique de gauche, assimilée au PSB, les manifestants de juin, eux, s'inscrivent dans une tendance politique dite 'de droite', derrière le parti GERB, "même si la droite bulgare n'a rien à voir avec la droite française, ni même avec la droite en Hongrie, où la politique et beaucoup plus polarisée qu'en Bulgarie," insiste la chercheuse. Aujourd'hui, une partie des manifestants sont clairement anti-communistes, même s'ils sont souvent aussi critiques à l'égard du GERB que vis-a-vis du PSB. "Ils se rapproche plutôt de l'ancien CDC, l'Union des Forces démocratiques, une force politique hétérogène qui a connu son heure de gloire dans les années 1990," explique Nadège Ragaru.

Nadège Ragaru
Nadège Ragaru
Des revendications partagées

Nadège Ragaru revient tout juste de Sofia. Elle était aux premières loges pour observer les mouvements populaires et ressentir l'élan qui les anime. "Aujourd'hui, comme en février, témoigne-t-elle, règne le sentiment que la classe politique est dominée par des oligarches qui gouvernent pour leurs poches. Prédateurs des biens publics et des aides européennes, ils s'accrochent au pouvoir en dépit de toute alternance politique, explique Nadège Ragaru. Ce sont à eux que s'adressent les nombreuses métaphores du langage politique qui font référence au 'ventre plein' et aux 'gros coups'."

Un autre sentiment transversal réunit les deux mouvements : celui du fossé qui se creuse entre les élites gouvernantes et le "citoyen ordinaire". Des disparités croissantes d'autant mal perçues qu'elles sont récentes dans un pays où les contrastes étaient "invisibilisés" à l'époque communiste. Les inégalités sont plus difficiles à accepter en Bulgarie que dans un pays comme la France ou l'Angleterre, où elles étaient autrefois encore plus criantes. "Il y a quelques mois, les journalistes avaient pris l'habitude de photographier en gros plan les montres portées par les ministres, les députées ou les responsables d'agences gouvernementales... Objectif : mettre à la fois en exergue la consommation ostentatoire, l'inégalité sociale et la criminalité supposée - comment se payer de tels objets avec un salaire de 1000 euros par mois ?" témoigne Nadège Ragaru.

Nous voici au troisième point commun à tous les manifestants : le ras-le-bol de la corruption. Une réalité récemment mise en lumière d'une manière criante dans le secteur énergétique, un secteur de prime importance stratégique, symbolique et politique. Mais avant cela régnait déjà le sentiment que, du chef douanier au cadre supérieur dans une agence de contrats publics, tous perçoivent des commissions, des pots-de-vin et sont impliqués dans des conflits d'intérêts... "Le slogan 'Mafia démission !', à défaut d'être exact, a le mérite d'être porteur vis-à-vis de la presse étrangère. En réalité, il vise plutôt les réseaux d'économie partiellement illicites," explique la spécialiste.

La Bulgarie dans l'impasse ?

Le pays s'achemine-t-il vers des élections anticipées ? Nul ne le sait. Aujourd'hui, comme le 12 mai dernier, il est divisé en deux. "Quoi qu'il advienne, le gouvernement restera fragile", constate Nadège Ragaru. D'autant plus qu'il a besoin, pour ses activités parlementaires, d'au moins une voix d'Ataka - d'où la nomination de Volen Siderov à la commission anti-corruption du Parlement, deuxième déclencheur des mobilisations actuelles.

Fragilisé et dépendant de l'extrême-droite, ce gouvernement à la légitimité quasiment inexistante, y compris dans des milieux anti-GERB, a très peu de chances de vivre jusqu'à la fin de son mandat. Tiendra-t-il jusqu'à l'automne ? Jusqu'aux élections européennes, prévues pour le printemps 2014 ? Plus longtemps encore ? "De toute façon, ajoute la chercheuse, sa fragilité est endémique, puisque, à ce jour, la seule alternative à la coalition socialiste reste le retour du GERB, de ses pratiques clientélistes et usages contestables qui l'ont perdu."




SIC, VIS et autres sociétés de sécurité privée


En 1989 commence pour la Bulgarie une période incertaine, jalonnée de fréquents changements de gouvernement jusqu'en 1997. Comme en Russie et dans d'autres pays d'Europe centrale et orientale émergent alors des "sociétés de sécurité privée". En cette période de développement des activités privées, et face aux dysfonctionnements de la justice, de la police, des services de renseignements, elles proposent de sécuriser les transactions commerciales... Leurs prestations sont parfois légales, mais pas toujours. Exemple : un fournisseur de marchandises qui, pour être certain d'être payé rubis sur l'ongle, missionne un tiers pour faire de l'intimidation et du recouvrement musclé de créances. Pour doper leurs activités licites, dont l'assurance, les sociétés de sécurité privée ne reculent pas devant le vol de voitures, par exemple, pour convaincre le propriétaire de les assurer chez elles. 

Les principales sociétés de sécurité privées, SIC et VIS, ont été démantelées en 1998, à la faveur d'une loi sur l'assurance privée. Mais entre-temps, leurs cadres avaient investi dans le tourisme, la banque, l'immobilier... De cette période de transition ont émergé des centaines de millionnaires en Bulgarie. Ainsi met-on en exergue, dès qu'il y a une nomination, aujourd'hui, le passé trouble des uns et des autres dans les sociétés de sécurité privée. Le fait est que c'est dans l'une de ces sociétés que l'ancien Premier ministre Borissov a débuté une carrière qui lui a permis de s'élever dans la hiérarchie économique et politique.


Le PBS et la nomenklatura communiste

L'indiscutable héritage communiste du parti socialiste bulgare (PSB) est incarné par le président du parti lui-même, Sergeï Stanichev, fils d'un grand responsable du comité central du Parti avant 1989. La raison de cette continuité est simple : les élites communistes envoyaient leurs enfants étudier dans les meilleurs établissements, en Union soviétique ou même à l'Ouest. Polyglottes, diplômés et issus d'une nomenklatura qui avait l'expérience du gouvernement, ces enfants, pour certains, se retrouvent aujourd'hui aux commandes. Le fait est que leur présence aux postes dirigeants est bien plus évidente lorsque c'est le parti socialiste qui gouverne qu'avec n'importe quel autre parti anti-communiste au pouvoir.