Burkina Faso : violences et confusion

Le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, au centre, le 1er novembre, au quartier militaire général de Ouagadougou
Le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, au centre, le 1er novembre, au quartier militaire général de Ouagadougou
Issouf Sanogo, (AFP)

Les postulants à la tête de l’Etat défilent à Ouagadougou, les manifestants aussi. Le lieutenant-colonel Isaac Zida reste le nouvel homme fort désigné par l’armée.

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Panique

«Ça tire devant le siège de la télévision»: dimanche en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, une vague d’automobilistes, pick-up, mobylettes, vélos, piétons, refluait du centre-ville de Ouagadougou dans une panique totale. Quelques minutes auparavant, des militaires avaient ouvert le feu, apparemment pour décourager des groupes de jeunes qui voulaient pénétrer à l’intérieur du bâtiment et faire une déclaration pour défendre leur candidat à la tête de la transition au Burkina Faso.

Depuis la démission soudaine de Blaise Compaoré vendredi après-midi, après trois jours d’insurrection populaire dans la capitale, on ne sait plus très bien qui représente et tient vraiment le pouvoir au «pays des hommes intègres». Mieux vaut ne pas être cardiaque à Ouagadougou ces temps-ci. Car chaque jour apporte son lot de rebondissements, de coups de théâtre et de postulants à la tête de la transition.

Compaoré à Yamoussoukro


Après le départ de Blaise Compaoré, qui s’est réfugié à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, on a d’abord eu un général, le chef d’état-major des armées, Honoré Traoré. Puis très vite, un second militaire est entré en piste: le lieutenant-colonel Isaac Zida, dont le pedigree pouvait paraître a priori douteux puisqu’il était jusqu’à présent le numéro deux de la redoutée sécurité présidentielle, la garde prétorienne de «Blaise», comme on appelle ici le président déchu, qui a dirigé le pays pendant vingt-sept ans.

Traoré ou Zida?? Pendant quelques heures, la situation a semblé confuse en fin de semaine. Puis samedi, Isaac Zida, qui paradoxalement bénéficierait du soutien d’une partie du mouvement citoyen, fer de lance de la révolte, a semblé l’emporter après le désistement du général Traoré.

Mais dimanche, rebelote: une nouvelle manifestation organisée place de la Nation, en plein centre de la capitale, désormais rebaptisée place de l’Indépendance, conspue massivement le dernier chef d’une transition qui peine à démarrer. «Zida, on veut pas», hurle la foule, obligeant les leaders de l’opposition à exiger la nomination d’un civil à la tête du pays. Dans la foulée, des concertations sont ouvertes avec les militaires.



Une «rebelle»

Mais dans l’après-midi, tout bascule encore une fois: les jeunes qui prennent d’assaut la télévision veulent, eux, imposer Saran Sérémé. Nouveau nom qui émerge ainsi soudain sur une scène politique pour le moins confuse, mais leader bien connu puisqu’elle est la seule femme à diriger un parti, le Parti pour le développement et le changement (PDC). «C’est une rebelle, une femme très populaire», explique sur une avenue déserte de la capitale Richard, un journaliste de la chaîne burkinabée BF1.

Sauf que ce même dimanche après-midi, un général à la retraite, Kouamé Longué, déclarait lui aussi publiquement qu’il assumait la transition et se mettait au service de son pays! Le nom de cet ex-ministre de la Défense et ancien chef d’état-major des armées avait, il est vrai, été scandé par la foule lors de la manifestation de jeudi sur la place de la Nation.

Les traces des pillages qui avaient ce jour-là endeuillé la ville ont désormais presque toutes disparu du centre de la capitale: dans un remarquable élan citoyen, les habitants ont passé le week-end à nettoyer les rues des débris et restes calcinés qui témoignaient de la rage de la contestation, alors que Blaise Compaoré prétendait encore ce jour-là se maintenir au pouvoir.

Seul le célèbre Hôtel Indépendance-Azalaï garde encore les stigmates de ce raz-de-marée: l’entrée est pulvérisée, les boutiques qui longent la façade sont dévastées et une voiture brûlée trône encore à moitié renversée dans le parking. Le plus surprenant, c’est qu’en dehors de la capitale toute cette agitation semble appartenir à une autre planète: sur la route du sud qui mène au Togo, on longe une série de petites bourgades, dignes d’un décor de western, et des villages traditionnels aux toits de chaume pointus sans remarquer aucune présence militaire, aucun signe de trouble.

Crainte d’une pénurie

A Tenkodogo, à deux heures de route de Ouagadougou, les habitants semblent à peine être au courant de ce qui se passe dans la capitale: «Ce sont juste quelques grèves et rassemblements», croit savoir un pompiste souriant, seulement un peu inquiet de la pénurie qui s’annonce si le chaos perdure. Après avoir suspendu la Constitution (dans un pays où déjà l’Assemblée et le gouvernement venaient d’être dissous), le premier acte du lieutenant-colonel Zida a été de fermer les frontières aériennes et surtout terrestres.



Hier matin, les liaisons aériennes ont été rétablies, mais les routes restaient encore fermées. Résultat: une file de 7 kilomètres de camions attendaient, bloqués côté togolais, au poste frontière de Cinkassé, dans le sud-est, sous l’œil indifférent des douaniers affalés à l’ombre. Or le transit est vital, et notamment celui de l’essence, pour un pays totalement enclavé.

Combien de temps durera ce tourbillon?? Et quelles en seront les conséquences politiques et économiques?? Au Burkina Faso, la brutale transition vers la démocratie ressemblait hier à un accélérateur de particules qui laissait envisager tous les scénarios: le chaos comme une nouvelle ère.

(Article paru sur le site du journal Le Temps )