C'est quoi être un anarchiste ?

Plus d’un millier d’anarchistes du monde entier se retrouvent cette semaine en Suisse à St-Imier. C'est dans cette commune du Jura bernois qu'est née il y a 140 ans l’Internationale anti-autoritaire. Aujourd'hui, que signifie être anarchiste ? Entretien avec Normand Baillargeon, professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste, militant libertaire.

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Michel Bakounine, théoricien du socialisme libertaire.
Michel Bakounine, théoricien du socialisme libertaire.
Comment définir l'anarchisme ? 

Il est difficile de répondre en une formule ou un slogan.  C’est une philosophie sociale et politique qui a une histoire relativement longue et qui a été présente dans les mouvements socialistes, de gauche, de libération depuis plus d’un siècle maintenant. Et ce qui le caractérise c’est une méfiance très forte à l’égard de toute forme d’autorité dont on exige qu’elle soit légitime.  Pour les anarchistes,  l’autorité c’est l’ennemi premier. Ils reconnaissent toutefois que des formes d’autorité peuvent se justifier  mais ils pensent aussi que de nombreuses formes d’autorité sont illégitimes et que, quand elles le sont, il faut travailler à les abattre.  De ce point de vue là, si l’anarchisme est présent dans les mouvements politiques depuis un peu plus d’un siècle,  il existe une tendance libertaire dans l’histoire de l’humanité. Michel Bakounine parlait de l’instinct de liberté de l’humanité.

Qui  se charge de définir la légitimité d’une autorité ?  

L’anarchisme est un courant large. Il y a toujours eu plusieurs mouvements. Mais pour beaucoup,  le point commun c’est le rationalisme. Nous sommes des rationalistes.  Comme Bakounine, nous estimons que la liberté humaine n’est pas au début de l’histoire comme Rousseau pouvait le penser, mais elle est à la fin de l’histoire. Par la raison, au fur et à mesure, les êtres humains parviennent à comprendre le monde, à comprendre leur propre condition. Il y a donc un progrès historique qui se manifeste et la liberté humaine s’accroît.  Par conséquent, les formes illégitimes d’autorité, nous les découvrons progressivement dans l’Histoire. Je vous donne un exemple concret : dans les rapports homme/femme, depuis cinquante ans, des progrès immenses ont été réalisés. Là où l’on ne percevait rien d’autoritaire il y a un demi-siècle,  on constate aujourd’hui qu’il s’agissait de rapports contenant des formes illégitimes d’autorité et on s’attache à les combattre.

Normand Baillargeon
Normand Baillargeon
Quelles sont, en 2012, les principales autorités illégitimes ? 

Il y en a deux principales. Il y a l'Etat d'abord. Pour les anarchistes, l’Etat a toujours été l’incarnation du pouvoir illégitime. Et puis du point des relations économiques, le fait que les gens ne soient pas au contrôle de leur vie économique,  c’est à dire production et consommation. Cela  constitue des formes d’autorité qui exercent une influence extraordinaire sur la vie des gens et qui limitent leur liberté et leur possibilité de vivre des vies égalitaires. Les anarchistes tentent de concilier liberté et égalité.  Cet amour de la liberté se conjugue parfois avec une critique très acerbe de l’injustice dans la mesure où elle conduit à des formes d’inégalité inacceptables. Concrètement, dans l’histoire  récente des mouvements sociaux, l’anarchisme portait ces valeurs-là en revendiquant la démocratie sur le plan de l’économie, en pensant que si les gens ne sont pas au contrôle de l’économie, alors il n’y a pas de véritable démocratie, pas de véritable égalité. D’où la passion des anarchistes pour la recherche de modèles économiques alternatifs.  Ils estiment que notre fonctionnement économique non seulement génère de profondes  inégalités mais porte une atteinte grave à la liberté des gens.

La Bourse du travail d'Auxerre (Yonne)
La Bourse du travail d'Auxerre (Yonne)
Concrètement, comment tout cela s’organise-t-il ?
 
Par des mouvements sociaux très importants notamment en Europe et aux Etats-Unis.
En France, par exemple, il y a un mouvement dont je me sens très proche qui est l’anarcho-syndicalisme. Ce mouvement a été fondé par un français,Fernand Pelloutier .  Pelloutier a inventé les Bourses du travail.  C’étaient des lieux  où, en plus d’un engagement syndical lié à leur profession, les gens pouvaient échanger avec des gens d’autres professions sur ce que Pelloutier appelait « la science de leur malheur ».  C’est à dire qu’ils parlaient de leur exploitation, des moyens d’en sortir. Jusqu’au milieu du 20è Siècle, nous avions donc avec ces bourses du travail des lieux où il y avait des musées du travail, des cours du soir, les gens pouvaient s’entraider.  Voilà une incarnation de cette vie meilleure à laquelle aspirent les anarchistes.

Vous êtes québécois, vous enseignez à Montréal, alors, par exemple, quelle part d’anarchisme y'a-t-il dans un mouvement social comme celui des étudiants québécois ? 

L’anarchisme qui était virtuellement inconnu au Québec il y a encore vingt ans est un mouvement avec lequel il faut compter aujourd’hui. Le groupe d’étudiants qui a été en pointe s’appelle la CLASSE. Ce groupe là pratique la démocratie directe et ça c’est profondément libertaire : on ne délègue pas notre pouvoir. C’est ce que font les anarcho-syndicalistes. Et à Québec , le gouvernement a été très perturbé. Il ne comprenait pas que cela prenne du temps, il ne comprenait pas que ses interlcouteurs ne soient que des porte-parole. On voit aussi tout cela dans les mouvements comme Occupy Wall Street.

Quelle part de romantisme dans l'anarchisme ?

La réponse à écouter de Normand Baillargeon.
Quelle part de romantisme dans l'anarchisme ?


Quelle est la différence entre anarchiste et libertaire ?

Noam Chomsky
Noam Chomsky
Selon Normand Baillargeon, ce sont des mots qui sont à peu près synonymes. La distinction naît d'une théorie baptisée "la propagande par le fait". De quoi s'agit-il ? En France mais aussi dans d’autres pays d’Europe ou aux Etats Unis,  des gens ont pensé qu’il suffisait d’assassiner quelques têtes dirigeantes pour mettre le feu aux poudres et faire surgir une transformation sociale. Quand ces anarchistes ou assimilés ont lancé cette idée, d’autres, pour se démarquer, ont changé le nom de l’anarchisme  pour dire « libertaire » à la place.  Aujourd’hui, l’anarchiste le plus célèbre est un américain, c’est Noam Chomsky, et lui se présente comme un socialiste libertaire.