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C'est quoi être un couple franco-allemand ?

Ce mardi 22 janvier 2013, Paris et Berlin célèbrent le cinquantième anniversaire du Traité de l'Elysée censé acter leur amitié. 50 ans après, pas une semaine ne passe sans que l'on évoque l'"axe", ou encore l'"amitié", ou bien-même le "couple" franco-allemand présenté comme garant du bon fonctionnement des institutions européennes. Mais au fait, c'est quoi un "couple franco-allemand" ? Et comment la supposée discipline des uns s'accommode-t-elle de l'esprit réputé frondeur des autres ? Rencontres.

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Joël et Clarisse Cohen vivent à Nuremberg.
Joël et Clarisse Cohen vivent à Nuremberg.
Ils s'appellent Konrad et Sylvie, Clarisse et Joël ou encore Thomas et Ulrike. Et la vie a fait d'eux des conjoints binationaux. Est-ce anodin ? Pas forcément. "Être dans un couple franco-allemand, explique Loïc, signifie pour moi être profondément Européen. Cela signifie effacer définitivement les frontières quelles qu'elles soit. Mon approche romantique française de la séduction a dû dépasser l'individualisme allemand dans lequel l'arrivée de l'"autre" peut être vu comme une intrusion... Par ailleurs, je m'ouvre ainsi sur un espace géographique et culturel bien plus grand que le pré-carré français. » Alexander voit aussi cette bi-nationalité une merveilleuse opportunité : « Etre dans un couple franco-allemand signifie éduquer ses enfants dans un environnement bi-culturel. Ce qui aide à expliquer les différences culturelles entre les personnes originaires de pays différents, et à enseigner la tolérance envers les différentes manières de vivre. Par exemple, nous célébrons Noël à la manière allemande, le soir du 24, mais nous fêtons aussi la traditionnelle fête française, la Galette des rois. Ce sont 2 cultures que nos enfants apprennent. » Thomas voit lui aussi dans cette bi-nationalité un véritable enrichissement : « C’est sûr, le fait d’être de deux nationalités différentes rend notre couple plus ouvert sur les autres. Quand j’habitais en France et que je n’étais pas marié, je n’étais pas autant ouvert à la rencontre. » 

“Dépasser les nationalismes“

Sylvie la française et Konrad son compagnon allemand “dépassent les nationalismes“
Sylvie la française et Konrad son compagnon allemand “dépassent les nationalismes“

« Si nous sommes plus nombreux dans cette situation, explique Jean-Philippe, c’est qu’on arrive à mieux se comprendre car notre génération n'a pas vécu la guerre. Et les deux administrations et gouvernements ont beaucoup oeuvré pour entretenir cette relation....A ce sujet, sans le contrat de l'Elysée nous n'aurions pas cette belle situation. Ainsi il est aussi plus facile et rapide de connaître la culture de l'autre du fait des médias et échanges culturels plus intenses, et de plus grandes facilités à voyager pour aller d'un pays à l’autre. Paradoxalement, la guerre nous rapproche plus maintenant qu'elle ne nous divisait encore il y a 50 ans."
« A l’instar du couple France-Allemagne moteur de l’Europe, nous explique Clarisse, je pense que notre complémentarité crée une dynamique dans notre couple. On essaye de travailler ensemble, malgré nos différences ». « A l’époque en 1963,rappelle Konrad, quand le traité a été signé, il a été très bien accepté des deux côtés du Rhin parce qu’il était impératif de dépasser les nationalismes. Aujourd’hui, ce principe s’incarne peut-être dans mon couple avec Sylvie... ». Dépasser les nationalismes, c'est aussi une discipline de vie quotidienne pour Loïc : « A la manière du couple France-Allemagne, nous demandons toujours l'avis de l'autre partenaire pour une prise de décision commune... Chacun apporte à l'autre ce qu'il a de meilleur en oubliant les nationalités, pour le bien commun ». "En revanche, tempère Jean-Philippe, je pense qu’il n'y a pas d'habitudes bien spécifiques dans un couple franco-allemands comparé à d'autres couples internationaux. Bien sûr nous goûtons à la cuisine des deux pays et pour les vacances, le fait de pouvoir partir facilement dans nos deux pays est un avantage et plaisir certain. Côté amis,  nous avons la chance de partager les deux nationalités. Mais  les distances sont quand même un frein à plus de rencontres... ».
" Quand je parle avec certaines personnes en France qui ont 60/70 ans, raconte Loïc, elles utilisent encore souvent le mot "les Bosch'' pour parler des allemands. Tous quand-même reconnaissent que cela n'a plus lieu d'être et que c'est très bien que les 2 pays soient maintenant amis. J'imagine qu'un tel discours ne coulait pas forcement de source il y a 50 ans. Je pense donc qu'il est certainement plus facile maintenant d'être un couple franco-allemand qu'à l'époque."


Est-ce que parfois ça coince ?

Loïc et sa compagne allemande. Ils vivent à Berlin.
Loïc et sa compagne allemande. Ils vivent à Berlin.

« Parfois, on ne se comprend pas, s'amuse Clarisse, mais c’est beaucoup à propos de références culturels. Les Bronzés font du ski, lui, ça ne l’a pas fait rire du tout ! ». « Parfois, on ne se comprend pas, ajoute Jean-Philippe, parce que les Français ont tendance à sous-entendre les choses, pas la peine de les verbaliser obligatoirement. Alors que les Allemands veulent tout noter, tout enregistrer. Même après 18 ans de mariage, ma femme reste une très grande perfectionniste, et je reste aussi beaucoup plus spontané ». 
« Je ne pense donc pas qu'il y ait des malentendus du fait de la nationalité ou de la culture "d'origine", tempère Loïc. C'est d'autant plus vrai, à tous les niveaux, que l'Allemagne elle-même n'est pas "une" culture mais bien plusieurs cultures allemandes et notamment le fruit d'une séparation est-ouest qui a marqué les esprits et les mentalités. C'est sur ce dernier point que peuvent naitre le plus de différences: rapport au travail, à l'argent, la relation sociale. A l’Est, on travaille pour vivre, alors qu’à l’Ouest on travaille pour s'enrichir.» Un point de vue partagé par Konrad.
« Le plus difficile, nous raconte Clarisse, n’a pas été dans le couple, mais dans le travail. A mon arrivée, je ne savait pas du tout parler allemand. J’ai pris 6 mois de cours intensifs. Pour mon premier boulot, je parlais allemand toute la journée, donc cela m’a beaucoup aidée. Et pour mon deuxième travail, le fait que je sois française a fortement contribué à mon embauche »

Dans le couple, on se compare...

Anne et Alexander vivent à Berlin.
Anne et Alexander vivent à Berlin.

« Comme la majorité des Allemands, Joël est économe, ordonné, réfléchi. Effectivement, on dit la même chose de l’Allemagne en ce qui concerne sa place dans l’Europe. » Ce point de vue exprimé par Clarisse fait l'unanimité ! 
Ainsi pour Thomas « Il est clair que Ulrike est plus rigoureuse et organisée que moi. Comme tous les Allemands d’ailleurs, je le vois dans mon boulot. En revanche, quand des gens débarquent à la maison, je fais davantage preuve d’improvisation. De manière générale, les Français sont considérés ici comme plus exotiques, plus spontanés. » Et Loïc de préciser « L'un privilegie le but sur la manière d'y parvenir, l'autre privilégie la manière sur le but. C'est souvent et essentiellement ce qui nous différencie et nous rend complémentaire. »
Qu'en pense Joël l'allemand ? « On est différent dans la manière de pensée. Clarisse va davantage discuter, tourner autour du pot peut-être, en tout cas demander les avis de chacun avant de prendre une décision. Alors que moi, je fais seul le tour des points de vue et je décide ensuite, beaucoup plus rapidement. Pour la décoration de notre appartement, ces 2 façons de pensée sont bien apparues. » 
« En revanche, répond Clarisse, il y a des pratiques allemandes qui sont très surprenante, notamment dans le boulot  et la vie de famille : partir du travail à 17h alors qu’à Paris, tout le monde est dans les bureaux jusqu’à 19h/20h. Autre exemple : quand j’ai dit que je voulais prendre 3 ou 4 mois de congés parental, on m’a regardé avec des gros yeux. J’ai compris plus tard que la tradition était de prendre 1 an de congé, parce que les Allemandes considèrent que c’est le mieux pour l’enfant. Elles se mettent beaucoup de pression que les Françaises. »
L'éducation justement : « Elle est différente du moment qu’on l’aborde à la française ou à l’allemande, nous raconte Thomas. On dit que les Français sont plus stricts, et que les Allemands ont tendance à se précipiter à chevet de l’enfant quand ils pleurent. » Un avis là encore partagé par tous !

A chacun ses atouts

Jean-Philippe Balmer et sa famille.
Jean-Philippe Balmer et sa famille.

« Economiquement, raconte Alexander, l’Allemagne est certes en avance mais en ce qui concerne le savoir-vivre, les Allemands sont à la traine ! Quand nous avons des invités, du vin et du fromage sur la table, ils ne tarissent pas d’éloges sur la manière de vivre et de manger à la Française. Par ailleurs, quand je vais en France pour le travail, il est normal de prendre 90 minutes pour déjeuner, alors qu’ici en Allemagne, c’est tout à fait différent, on déjeune très vite pour rentrer chez soi le soir le plus vite possible. » 
« Je pense qu’il ne faut pas opposer les 2 cultures, les 2 modèles, tempère Jean-Philippe. Et surtout ne pas tendre vers une symbiose. Car les différences font la force de ce couple franco-allemand. D’ailleurs, je ne suis pas d’accord avec le discours français. L’Allemagne n’est pas en train de prendre l’ascendant sur toute l’Europe. En matière d’éducation, la France a un très bon système. Et contrairement à l’Allemagne, elle a su développer ses relations diplomatiques et militaires. »
Conclusion d'Alexander ? « Avec le temps, les habitudes se mélangent. Par exemple, au niveau du bon vin et de la bonne nourriture, je suis plus français que ma femme. En revanche, pour acheter les tickets de bus et payer les impôts, ma femme est beaucoup plus allemande que moi. »

Et l'axe franco-allemand dans tout ça ?

Ulrike, Thomas et leur petite fille.
Ulrike, Thomas et leur petite fille.

Loïc l'affirme : « J'aurais plutôt tendance à dire que la France reprend du poids dans les discussions depuis l'arrivée de la nouvelle équipe dirigeante française! L'Allemagne a certes plus de poids que la France au niveau économique par exemple, mais elle ne saurait s’en passer de quand même (NDLR : la France est le premier partenaire commercial de l’Allemagne, selon les données officielles). Mais si je dois faire un parallèle avec mon couple, alors oui, l'Allemagne prend en effet du poids puisque ma conjointe est enceinte! » . 
Pour Thomas, toute la nuance est dans la façon d'aborder la crise : «  Pour tenir pendant la crise, je pense qu’être entre Français et Allemands, c’est très bénéfique. Par exemple, si le Français est capable maintenant de tout plaquer pour une autre vie, l’Allemand va davantage le freiner pour reconsidérer ses projets, voir que la situation économique n’est pas la plus propice pour quitter son travail. »
Arrêtons de fantasmer sur l'Allemagne ! C'est en substance le point de vue de Clarisse : « Depuis la France, l’Allemagne est perçue comme donneuse de leçon au sein de l’Europe. Mais il faut savoir que tout n’est rose ici. L’économie est aussi fragile. Dans mon entreprise, il y a une baisse des commandes et on ne procède plus à aucune embauche. Pour ma part, je suis consciente que je suis moins touchée par la crise en étant ici, mais je sais que ce n’est pas non plus la méga-croissance ». « Au niveau économique et social, rajoute Jean-Philippe, c’est sûr, Français et Allemand sont différents. En Allemagne, les bas salaires sont plus bas et les hauts revenus plus hauts qu’en France. Il y a donc davantage d’écarts en matière de niveau de vie. En revanche, le syndicalisme en France bloque toute réforme. Celle de Schröder en 2000 a permis une certaine sécurité de l’emploi. Le gouvernement socialiste a été très clairvoyant sur ce coup-là. »
Et les relations supposées difficiles entre Angela Merkel et François Hollande ? «  Je trouve que le couple Sarkozy-Merkel marchait beaucoup mieux que l’actuel couple de dirigeants franco-allemands. Avant, l’Allemagne mettait en commun ses propositions avec la France, et cela faisait avancer l’Europe. Aujourd’hui, l’Allemagne se débrouille toute seule et dicte ses principes au reste du continent, ce qui n’est pas forcément une bonne chose. Même si par exemple, je pense que ce ne sont pas les Grecs qui se sont précipités pour faire entendre leur solution à la crise européenne mais que c’est l’Allemagne qui a dû, volontairement ou involontairement, prendre le rôle de leader européen. »



Nos témoins

Clarisse Cohen est française mariée à Joël Cohen. Elle vit à Nuremberg depuis 4 ans. Elle travaille dans une grande entreprise industrielle spécialisée dans l’énergie. Thomas Grenot, Français à Munich depuis 2004, marié à Ulrike Grenot, travaille pour un salon à Paris spécialisé dans la mobilité électrique. Jean-Philippe Balmer, Français en Allemagne depuis 13 ans, marié à une allemande, vit à Munich. Loïc Carlier est Français. Il vit à Berlin depuis mai 2011, marié à une française. 
Alexander Wassiltschenko, Allemand qui vit à Berlin, marié à une française, Anne Bellenger depuis 2009. Konrad Psesserkorn, Allemand avec Sylvie, française, en France (Loiret) depuis 48 ans, arrivé en 1965, 2 ans après la signature du traité de l’Elysée. Sylvie est journaliste à TV5Monde.

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