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À Calais, la « jungle » des migrants est-elle devenue incontrôlable ?

La "jungle" de Calais, le 3 novembre 2015.
La "jungle" de Calais, le 3 novembre 2015.
©AP Photo/Markus Schreiber

Les affrontements répétés entre migrants et forces de l’ordre françaises prouvent que l’instauration de zones de non-droit est la pire des solutions.

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Et si, demain, le gouvernement Français devait se résoudre à envoyer l’armée pour déloger les milliers de migrants agglutinés dans la « jungle » de Calais, sans espoir d’atteindre l’Angleterre ?

À voir les images des affrontements qui, depuis plusieurs jours, opposent presque chaque nuit les forces de l’ordre à des groupes d’hommes résolus à forcer les barrages pour se rapprocher des zones d’embarquement des camions vers Douvres et Folkestone, ce scénario du pire n’est plus à écarter. Malgré les renforts et l’emploi de gaz lacrymogènes, les policiers ont de plus en plus de peine à ceinturer l’accès et les sorties de ce bidonville étalé sur les dunes sableuses constellées d’immondices, face à la mer. Entre 4500 et 6000 personnes y sont aujourd’hui échouées dans des conditions parmi les plus insalubres d’Europe, sans abris et sous des tentes de fortune à base de bâches et de sacs plastiques, battues par les vents de la mer du nord. Au point que la justice, saisie par plusieurs associations caritatives, a condamné le 2 novembre l’État français à effectuer un minimum de travaux pour rendre cette « jungle » « plus humaine ».

À l’heure où les dirigeants européens se réunissent à Malte pour rediscuter de l’accueil des migrants, Calais illustre le pire : une zone de non-droit devenue un dépotoir humain, sur laquelle les autorités locales ont trop longtemps fermé les yeux dans l’espoir que les conditions de vie déplorables décourageraient les nouveaux venus. Or la détérioration de la situation est aujourd’hui telle que plus personne n’a la solution.

Lorsque nous y avions passé une nuit en septembre, les policiers déployés sur le pont de l’autoroute A 16 qui borde la jungle avouaient déjà « qu’ils n’avaient plus les moyens d’intervenir en contrebas », en désignant les bandes de jeunes hommes – Afghans, Soudanais, Érythréens, Éthiopiens, Irakiens…- organisés en clans et résolus à ne pas se laisser faire. Deux mois plus tard, malgré l’annonce de la création prochaine d’un camp en dur de 1500 places et l’organisation ces dernières semaines de plusieurs transferts de groupes de migrants par avion vers des municipalités Françaises d’accueil, la réalité n’a fait qu’empirer. 1800 policiers français sont officiellement affectés à la surveillance de la région de Calais. Un nombre élevé, mais à relativiser compte tenu des disparités d’effectifs, des tournus horaires et de la multiplicité des lieux à surveiller.

L’approche de l’hiver, la pression instillée par la campagne des élections régionales des 6 et 13 décembre dominées en Nord-Pas-de-Calais par le Front National et Marine Le Pen, et le renforcement des barrières physiques (grillages, murs, palissades électrifiées) pour accéder au port et aux entrées d’Eurotunnel, font dangereusement monter la tension. « À chaque fois qu’un politicien appelle à renvoyer chez eux les migrants économiques de la « jungle », des dérapages ont lieu », explique un humanitaire de Médecins du Monde, excédé d’entendre les candidats en campagne pour les régionales proclamer à tour de rôle, même à gauche, leur intention de renvoyer l’immense majorité de ces clandestins. Car un tel appel est une impasse. Parmi les résidents de ce camp, très peu sont éligibles au statut de réfugié. Presque tous sont donc en théorie expulsables. Mais comment, et où les renvoyer ? Et comment juguler, surtout, la colère des riverains, victimes collatérales de cet entassement incontrôlé  ?

Une autre réalité préoccupante de la « jungle », jusque-là sous estimée par les autorités françaises, est sa porosité, source de conflits entre communautés rivales, de racket, de prolifération de la délinquance, mais aussi de faux espoirs nourris par des organisations caritatives souvent mal identifiées. Hormis le centre d’accueil de jour « Jules Ferry », où des places sont tant bien que mal mises à la disposition des femmes isolées et des enfants, le camp de Calais est depuis des mois à la merci de tous ceux qui peuvent aller et venir vers l’extérieur. Souvent, des véhicules immatriculés en Angleterre s’y arrêtent de nuit, pour déverser officiellement des secours et des vêtements. Quelques familles tiennent les épiceries de fortune, ouvertes jour et nuit. Les rumeurs prolifèrent. La montée du désespoir envenime tout. Le pari du découragement pris par le ministère français de l’Intérieur est une illusion: plus les possibilités de se rendre en Angleterre – où la plupart veulent se réfugier – se restreignent, plus les résidents de la « jungle », acculés, deviennent difficiles à contenir. Et à gérer.

A retrouver sur le site de notre partenaire Le Temps.