Calais : les bouches cousues des migrants

Le 2 mars 2016 à Calais, plusieurs migrants iraniens se sont fait coudre la bouche pour protester contre l'évacuation de la zone sud de la "jungle" de Calais. Sur une pancarte, on peut lire "Where is your democracy ?" (où est votre démocratie ?).
Le 2 mars 2016 à Calais, plusieurs migrants iraniens se sont fait coudre la bouche pour protester contre l'évacuation de la zone sud de la "jungle" de Calais. Sur une pancarte, on peut lire "Where is your democracy ?" (où est votre démocratie ?).
©AP Photo/Michel Spingler

La crise des migrants de Calais a pris une nouvelle dimension, ce jeudi 3 mars, avec un groupe d'Iraniens qui se sont faits coudre la bouche en public dans le camp de la "jungle". La veille, certains de leurs compatriotes faisaient le même geste.

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La scène se passe au milieu d'un attroupement, devant des photographes et cameramen, juste en face de l'abri de Médecins sans frontières dans la zone sud du camp, celle vouée à être évacuée. Neuf Iraniens ont la bouche cousue, ou sont en train de se faire coudre avec des aiguilles et du fil. On ne sait pas si parmi eux certains l'ont depuis la veille. Ce groupe est constitué uniquement d'hommes, qui ont presque tous le visage masqué par des écharpes trouées au niveau des yeux. L'un d'eux, âgé d'une quarantaine d'années, pousse des gémissements.



Un iranien se fait coudre la bouche, le 3 mars 2016 à Calais.
Un iranien se fait coudre la bouche, le 3 mars 2016 à Calais.
©AP Photo/Michel Spingler
La veille, huit Iraniens, selon deux associations d'aide aux migrants, deux selon la préfecture, se sont fait coudre la bouche. Ils ont agi ainsi "parce que leur cabane venait d'être détruite", a expliqué François Guennoc, de l'association L'Auberge des migrants. Ils ont défilé brièvement dans une allée du camp, avec deux pancartes : "We are humans" ("nous sommes des êtres humains") ou encore "Where is your democracy ? Where is our freedom ?" ("Où est votre démocratie? Où est notre liberté?").

"De tels faits ne peuvent que susciter une profonde émotion", a réagi la préfecture dans un communiqué. Mais "rien ne justifie de telles extrémités alors même que l'Etat met tout en oeuvre pour sortir les migrants des conditions indignes dans lesquelles ils survivent dans la zone sud".

Ces migrants répètent un geste commis en novembre dernier à Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne, par cinq de leurs compatriotes voulant ainsi protester contre le refus de la Macédoine de les laisser passer.


Que cela soit pour protester ou pour qu'on perde leur trace, de nombreux migrants ont recours aux mutilations. C'est le cas de Louam, 27 ans, d'origine érythréenne, qui "efface" ses empruntes digitales en se brûlant les doigts avec du métal brûlant. Elle ne souhaite pas être identifiée et renvoyée en Italie, premier pays européen où elle a été enregistrée.

Pelleteuses à l'oeuvre

Comme depuis lundi, premier jour de l'opération d'évacuation de ce secteur où vivent de 800 à 1000 migrants selon la préfecture, mais 3450 selon les associations, les travaux des ouvriers et des pelleteuses ont démarré avant 9H00, par un vent glacial sur la zone sud. Un hectare environ, sur une surface de quelque 7,5 hectares, a été évacué, selon la préfecture.

Sur un terrain boueux, les ouvriers de l'entreprise de BTP Sogéa et les équipes de services de l'Etat chargés de convaincre les migrants d'accepter une solution d'hébergement ailleurs que dans le bidonville, encadrés par les CRS, ont commencé à arpenter et déblayer le terrain d'un secteur où est implanté un important "lieu de vie" de la "jungle" : "l'ashram kitchen". Cette grande tente soutenue par une structure métallique fait office de centre de distribution de repas. On y sert en permanence sandwiches et thé.

Une partie du camp de la "jungle" de Calais incendiée, le 1 er mars 2016.
Une partie du camp de la "jungle" de Calais incendiée, le 1 er mars 2016.
©AP Photo/Jerome Delay
Une trentaine d'associatifs et de bénévoles, craignant que ce lieu ne disparaisse, se sont ainsi rassemblés devant, ce jeudi matin. "C'est un endroit très couru, où sont servis environ 1000 repas par jour. Les migrants y trouvent de la nourriture chaude et du thé, c'est important pour eux, surtout pour les femmes et les enfants. J'espère qu'il ne sera pas détruit", explique l'une des bénévoles, souhaitant conserver l'anonymat. A ses côtés, dans le bruit des pelleteuses, Wadou, un Erythréen, confirme : "J'aimerais pouvoir continuer à venir tous les jours. Je n'ai rien pour cuisiner dans mon abri. Ca me rend triste."

L'ordonnance du jugement du tribunal administratif de Lille, autorisant, jeudi 25 février, l'évacuation partielle de la "jungle", a cependant insisté sur la préservation des lieux à caractère "social", "culturel" ou "cultuel", "soigneusement aménagés", sans préciser si commerces et restaurants en faisaient partie. La préfecture s'était elle-même engagée à les conserver. Reste à savoir comment, sur le terrain, vont perdurer ces lieux-là, au milieu d'une zone qui aura été vidée entretemps. C'est dans ce contexte tendu que se tient jeudi à Amiens le sommet franco-britannique, où la question migratoire figure au centre des débats.

Avec d'ores et déjà une annonce et une mise en garde. L'annonce : Londres va apporter 20 millions d'euros d'aide supplémentaire notamment à la sécurisation de Calais, selon le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes Harlem Désir. L'avertissement : la France cesserait de retenir les migrants à Calais en cas de sortie de la Grande-Bretagne de l'UE, selon le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron.