Cambodge : l'opposition en quête de solution politique

Foule devant le tribunal où comparaissaient le syndicalisteRong Chhen et les opposants Sam Rainsy et Kem Sokha ce mardi 14 janvier à Phnom Penh (@Chiv Kek Pung)
Foule devant le tribunal où comparaissaient le syndicalisteRong Chhen et les opposants Sam Rainsy et Kem Sokha ce mardi 14 janvier à Phnom Penh (@Chiv Kek Pung)

Malgré le durcissement du pouvoir à l'égard de l'opposition ces dernières semaines, le syndicaliste Rong Chhen et les opposants Sam Rainsy et Kem Sokha ont été relâchés à l'issue de leur comparution devant les tribunaux. Ils étaient convoqués mardi 14 janvier par la justice pour "suspicion d'incitation aux troubles civils". Cette relaxe serait-elle annonciatrice d'un apaisement dans un contexte social très tendu ? L'éclairage de Chiv Kek Pung, médecin et présidente de la Ligue des Droits de l'Homme au Cambodge.

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Depuis les dernières élections législatives, en juillet 2012, la tension sociale ne cesse de s'envenimer au Cambodge : contestation des résultats électoraux, appel au départ du président Hun Sen au pouvoir depuis près de trente ans, boycott de l'Assemblée par l'opposition, expulsions forcées, grève des enseignants, révolte des ouvriers du textile suivie d'une répression sanglante qui a fait au moins 4 morts.

A la suite des récents mouvements de protestation, trois grandes figures de l'opposition comparaissaient devant le tribunal ce mardi 14 janvier : le chef du Parti du Sauvetage national du Cambodge (CNRP) Sam Rainsy et son adjoint Kem Sokha, mais aussi le syndicaliste Rong Chhen. Ce dernier est "un syndicaliste très connu, très populaire, qui est déjà resté plusieurs mois en prison en 2006, explique Chiv Kek Pung. C'est une cible pour les autorités. La veille de sa comparution, il appelait encore à la grève des enseignants."

Cette comparution inquiétait d'autant plus les organisations de défense des Droits de l'Homme que le gouvernement, depuis la répression sanglante du 3 janvier, interdit toute manifestation ou rassemblement de plus de 10 personnes. Et pourtant, ce droit figure dans la Constitution et le gouvernement avait ratifié le pacte international pour les droits civiques et politiques en 1992. "Or, aujourd'hui, l'opposition a des millions de partisans, insiste Chiv Kek Pung. Plus de 3 millions d'électeurs ont voté pour elle, sans compter tous ceux qui n'ont pas pu voter et les centaines de milliers de Cambodgiens installés en Corée, en Thaïlande ou Malaisie qui, eux, n'ont pas le droit de vote.

Une opposition pacifique

Le Premier ministre Hun Sen <br/>(@site du Parti Sam Rainnsy)
Le Premier ministre Hun Sen
(@site du Parti Sam Rainnsy)
Les soutiens sont venus nombreux devant le tribunal pour accompagner leurs dirigeants - 3000, peut-être 4000 personnes, selon Chiv Kek Pung. L'interrogatoire à huis clos par les procureurs du tribunal municipal de Phnom Penh a duré plusieurs heures. Mais à l'extérieur, "les protestataires sont restés très calmes. Une députée a même chanté une chanson de paix, assure la militante pour les Droits de l'Homme. Et pourtant, au Cambodge, quand quelqu'un est convoqué au tribunal, il a très peur." De fait, quand la police est venue chasser les partisans de l'opposition du Freedom Park, début janvier, Sam Rainsy et Kem Sokha leur ont demandé de partir, de ne pas résister, de jouer la non-violence. "Les seuls crimes qui ont été commis l'ont été par les forces de l'ordre," ajoute Mme Pung.

Finalement, aucune charge n'a été retenue contre les trois hommes. "Le problème est politique. Aussi longtemps qu'il n'y a pas de solution politique, il y aura une question judiciaire en suspens", a commenté l'opposant Sam Rainsy à sa sortie. "C'était une sage décision de se borner à les convoquer, sans les arrêter, explique Chiv Kek Pung avec soulagement. Devant l'ampleur de l'opposition, à laquelle s'ajoute la très forte tension qui règne en ce moment, une arrestation aurait mis le feu aux poudres."

Signe d'apaisement ?

Dans ce contexte, le parti du Peuple cambodgien, au pouvoir depuis plus de trente ans envisagerait-il un apaisement annonciateur d'une transition politique ? "Difficile d'y croire, difficile de savoir ce qu'il peut se passer, désormais. Hun Sen n'a pas hésité à déployer la force armée lors des dernières manifestations et il a toujours dit qu'il ne voulait pas partir," songe Chiv Kek Pung. "Démissionner ? Jamais. Ce sera dans longtemps !", a confirmé le Premier ministre ce mardi 14 janvier lors d'un discours à la radio.

“Les Cambodgiens ont peur“

Chiv Kek Pung, médecin et présidente de la Ligue des Droits de l'Homme au Cambodge.
Chiv Kek Pung, médecin et présidente de la Ligue des Droits de l'Homme au Cambodge.

Le 3 janvier, les forces de l'ordre ont ouvert le feu sur des ouvriers du textile en grève. Au Cambodge, quelques 700 000 personnes travaillent dans ce secteur, dont la plupart sont des jeunes femmes. Leur salaire s'élève à 81 dollars par mois ; elles en réclament 160. L'intervention armée a fait trois morts, selon la police. "En fait, il y a eu quatre morts dont nous avons vus les dépouilles, assure Chiv Kek Pung, et un jeune homme a disparu ; 23 personnes ont été arrêtées. Pendant une semaine, les familles, les avocats, les défenseurs des droits de l'Homme, tout le monde les a cherchées, sans que nous ayons aucune nouvelle. Aujourd'hui, les manifestants demandent une enquête sur la mort de leurs camarades."

Asphyxiés par le coût de la vie quotidienne, les enseignants ont suivi l'appel à la grève pacifique lancé par Rong Tchhen : "Il leur a demandé de s'asseoir dans leurs classes avec des banderoles, sans rien faire, pour obtenir 250 dollars mensuels", témoigne Chiv Kek Pung. Les enseignants de primaire perçoivent de 50 à 100 dollars ; dans le secondaire, les salaires passent de 100 à 200 dollars, ce qui est le minimum vital au Cambodge avec l'inflation actuelle. De fait, le coût de la vie - logement, carburant, alimentation... - y est beaucoup plus élevé qu'en Thaïlande ou au Vietnam, par exemple, qui reste environ 40 % moins cher. "Même les moto-taxis vont se ravitailler en essence au Vietnam. Les soins médicaux sont un luxe : quand quelqu'un tombe malade, sa famille doit tout vendre pour le soigner. Ce sont les taxes qui sont très élevées et qui grèvent les prix," explique-t-elle.

Depuis le 3 janvier, pourtant, la grève n'est plus suivie que par quelques écoles. "Les gens ont peur. Ils sont tristes d'avoir vu leurs camarades tués, arrêtés. Pleins de rancoeur et de souffrance, la plupart des grévistes ont repris le travail, comme les ouvriers, minés par la répression," constate Chiv Kek Pung.

Depuis 1993, lorsque les Nations unies ont aidé le Cambodge à organiser les premières élections libres et équitables, la moitié du budget du pays vient de la communauté internationale : Chine, Japon et Union européenne. Même si le budget de l'Etat reste opaque, la pression internationale est possible, mais elle rejaillirait sur un peuple qui, insiste Chiv Kek Pung, a déjà trop souffert : "Guerres, massacres des Khmers rouges, occupation étrangère... Depuis 1970, les Cambodgiens ont trop souffert. Ils méritent de souffler un peu."