Canonisations de deux papes : “un calcul politique“

A gauche, Jean-Paul II, devenu pape en 1978. A droite, Jean XXIII, élu pape en 1958. Montage TV5MONDE.
A gauche, Jean-Paul II, devenu pape en 1978. A droite, Jean XXIII, élu pape en 1958. Montage TV5MONDE.

Le pape François l'annonce : ses prédécesseurs Jean-Paul II et Jean XXIII seront canonisés le 27 avril prochain. Mais la canonisation d'un pape a-t-elle toujours un sens ? A quoi cela sert finalement ? Eléments de réponse avec Christian Terras, fondateur de la Revue Golias, tendance catholique progressiste.

dans
Qu'est ce que la canonisation ?

La canonisation, c'est faire d'un homme ou d'une femme catholique un saint, c'est à dire un exemple de sainteté pour les fidèles. Un exemple de chemin à suivre pour pouvoir correspondre aux vertus chrétiennes, aux valeurs de l’Évangile, et  à l'enseignement de l’Église. Il s'agit pour les fidèles d'être en phase avec les commandements de l’Église.

Christian Terras, fondateur de la Revue Golias.
Christian Terras, fondateur de la Revue Golias.
Au 21ème siècle, la canonisation a-t-elle toujours une signification ?

Non, je pense que la multiplicité des canonisations dans l’Église catholique (environ 800 sous Jean-Paul II, seulement une centaine sous Benoit XVI) tend à banaliser l'exemplarité des chemins de sainteté que peuvent incarner telles ou telles personnes catholiques. Cela relativise ou enlève du sens à l'exemplarité des canonisés.

Ce qui est aussi intéressant à remarquer, c'est, avec Jean-Paul II, la béatification systématique des papes, alors que toute l'histoire de l’Église montre que la pratique n'a jamais vraiment été dans ce sens-là. Les papes n'ont pas toujours été béatifiés ou canonisés. Or il semblerait qu'aujourd'hui, il y ait une sorte de tradition liée à Jean-Paul II qui fait que tout pape serait canonisé. Donc je pense aujourd'hui que les canonisations parlent aux gens du sérail mais pas nécessairement aux fidèles de l’Église.
 
Par exemple, la canonisation du fondateur traditionaliste et conservateur de l'Opus Dei, Josemaria Escriva de Balaguer, est pour moi un non-sens. C'est un manque de gouvernement de la part de Jean-Paul II. Il faut savoir que les gens de cette organisation fondamentaliste ont un énorme pouvoir financier qu'ils monnaient pour organiser de nouvelles évangélisations. Ces gens-là posent à l'évidence question, et on attendait de Jean-Paul II plus de discernement à leur égard.

La canonisation de tous les martyrs de la République Espagnole me parait aussi très douteuse sur le plan politique. Ce que je veux dire par là, c'est que ces canonisations ont un relent politique qui pèse beaucoup sur le sens et la beauté de ce que ce pourrait être une vraie canonisation. On a vu aussi ce relent lors du soutien de Jean-Paul II aux dictatures d'Amérique Latine (voir photo), au nom de la défense de l'Occident chrétien.
 
Il faut bien le souligner, les canonisations font souvent partie d'un jeu politique, un jeu d'influence et d'organisation au sein de l’Église, qui pousse à monter sur les autels leurs fondateurs, pas toujours héroïques. C'est pour cela que j'ai d'extrême réserve sur la canonisation de Jean-Paul II.

Jean-Paul II et Augusto Pinochet, dictateur du Chili, en 1987.
Jean-Paul II et Augusto Pinochet, dictateur du Chili, en 1987.
Jean-Paul II est très populaire...

Jean-Paul II a beaucoup manqué de sens de gouvernement. C'était un pape très médiatique mais il a caché un grand nombre de problème. Pour ne citer que cela, il a maintenu une véritable chape de plomb sur les dénonciations en rapport avec la pédophilie et le clergé catholique. Jean-Paul II n'a jamais voulu régler ce problème. Il n'a jamais voulu entendre qui que ce soit sur cette question-là. Et donc il a fait en sorte que l’Église soit en crise en 2010, une crise que le pape Benoit XVI a dû gérer ensuite. Cette crise a été phénoménale à l'échelle mondiale : l’Église a dû reconnaître qu'elle n'avait pas assumé son rôle de punir les prêtres à l'origine de ces délits de pédophilie. Il s'agit quand même de milliers de prêtres. Pour cette question notamment, je pense que Jean-Paul II a été un contre-témoignage de ce que peut prôner l'Eglise comme belles valeurs. 

Alors pourquoi le pape François a-t-il décidé de canoniser ces deux papes ?

Parce que c'est un calcul politique pour faire l'unité de l’Église, et paraître comme un grand fédérateur. Car il faut être un grand fédérateur pour réussir à canoniser le même jour deux personnalités aussi différentes que celles de Jean XXIII et Jean-Paul II (voir encadré). Et je pense même que jumeler la canonisation de Jean-Paul II avec celle de Jean XXIII est une insulte à la mémoire de ce dernier.
De manière plus générale, le pape François fait preuve d'un sens inné de la communication. C'est sa plus grande force. Je ne veux pas soupçonner de façon systématique sa sincérité mais je suis forcé de reconnaitre qu'il lance des clins d’œil très efficaces sur sa gauche et sur sa droite. Sur sa gauche, il exalte Jean XXIII, qui est l'initiateur du concile Vatican II, un concile de progrès et de réforme, une ouverture de l'Eglise sur le monde. Il lance également des clins d'oeil vers Monseigneur Oscar Romero, qui a été l'un des martyrs de l'Eglise d'Amérique Latine, et que Jean-Paul II a toujours refusé de reconnaitre.
Mais il fait aussi des clins d’œil sur sa droite avec la canonisation de Jean-Paul II, ou en signant avec son prédécesseur Benoit XVI une encyclique rédigée presque intégralement par ce dernier alors qu'on sait qu'ils ont des positions dogmatiques très différentes. L'un (Benoit XVI) étant plus conservateur que l'autre (François).

Une canonisation coûte et rapporte-t-elle de l'argent ?


Cela coûte beaucoup d'argent, et ce sont les riches Congrégations générales qui arrivent le plus souvent à faire canoniser leur fondateurs. C'est ce qui s'est passé notamment avec l'Opus Dei. Le coût d'une canonisation peut monter jusqu'à trois millions de dollars. Cela varie selon le processus de canonisation, qui a été raccourci sous Jean-Paul II de 80 à 10 ou 20 ans. Il peut ensuite effectivement avoir retour sur investissement, à partir du moment où la Congrégation, avec la légitimité d'un saint canonisé, construit des universités, des centres d'aides, des médias, qui lui rapportent de l'argent après.

Comment est-on canonisé ?

Explications de Christian Terras, fondateur de la Revue Golias :

"Les parties opposées ne peuvent pas s'exprimer dans le processus de canonisation. Les canonisations se font toujours 'pour' la personne visée, mais jamais 'contre'. Donc, si vous voulez, la règle de la canonisation, c'est l'unanimité. Si quelqu'un est opposé à la canonisation d'un autre, il peut envoyer un courrier à Rome, mais il sera éconduit poliment et il ne fera jamais partie du dossier. A partir du moment où Rome a décidé de canoniser quelqu'un, cela se fera. Néanmoins, il y a un tribunal, il y a des juges ecclésiastiques qui évaluent le bien-fondé de la sainteté de la personne qui est proposée. Concrètement, pour être canonisé, il faut d'abord être béatifié (étape intermédiaire à la canonisation) et être à l'origine de deux miracles. Et à la fin, le pape décidera lui seul de qui est canonisé ou non, sans débat et sans démocratie."

Jean XXIII : “Le démocrate“

"Jean XXIII a été une personnalité qui a ouvert l’Église sur le monde, qui l'a ouverte aux autres religions. Il a donné une image de l’Église non identitaire. Il a également voulu la décentraliser pour qu'elle fonctionne moins sur le mode clérical, et qu'elle soit une Église peuple de Dieu, participative, où les fidèles ont un rôle, quitte à envisager même des ministères pour eux, y compris pour les femmes. L’Église de Jean XXIII était une église à l'écoute, qui pouvait se remettre en question à la faveur des recherches culturelles et philosophiques de son temps. En résumé, Jean XXIII était pour une démocratisation de l’Église. Mais malheureusement, il n'a pas pu aller jusqu'au bout de ses intentions puisqu'il est mort avant la fin du concile qu'il avait initié : le concile Vatican II. Ce dernier a été repris par le pape Paul VI qui a refermé en quelque sorte les ouvertures entreprises par Jean XXIII."

Jean-Paul II : “L'identitaire“

"Jean-Paul II s'est réclamé du concile Vatican II mais de façon très restrictive, pour une Église très fondamentaliste, très identitaire. Jean-Paul II est l'opposé de Jean XXIII. Il a fait taire les théologiens qui pensaient la foi de manière moderne. Je pense à Leonardo Boff ou à Bernard Häring, qui ont été interdits d'enseignement et de publication. Ce n'est pas parce que ce pape a été très moderne dans sa communication qu'il l'a aussi été à la fois dans son fonctionnement et dans ces encycliques. La plupart de ces dernières sont nébuleuses et d'orientation conservatrice, notamment sur la morale familiale et la place de la femme dans l’Église. Jean-Paul II porte enfin, et il faut le dire, la responsabilité de la non transparence financière de l’Église catholique. Ce n'est qu'avec Benoit XVI que l'on a commencé à penser à réformer la Banque du Vatican. Jean-Paul II a toujours refusé une réforme, et a du coup entretenu les responsables de la Banque, avec des réseaux mafieux, sans les punir, notamment pour recyclage d'argent sale."