Ce que la mort de Ben Laden ne changera pas

La mort d'Oussama Ben Laden ne signifie pas la fin du terrorisme islamique. Al Qaïda reste un titre honorifique ainsi qu'un faire-valoir idéal pour dissimuler des actions plus proches du banditisme que du djihad, et la jeunesse désespérée des pays arabes reste un terreau fertile de nouvelles recrues.

dans
Des sympathisants soudanais manifestent à Kartoum à la mémoire de Ben Laden, le 3 mai 2011 (©AFP)
Des sympathisants soudanais manifestent à Kartoum à la mémoire de Ben Laden, le 3 mai 2011 (©AFP)
Après la joie, la peur. Le lundi 2 mai, l’annonce faite par Barack Obama de la mort d’Oussama Ben Laden a suscité des manifestations de jubilation aux états-Unis et des réactions de satisfecit quasi-unanimes de la communauté internationale, même si les appréciations morales divergent.

Mais rapidement, la peur des représailles a amené les états occidentaux à appeler leurs citoyens à limiter leurs voyages dans les « zones à risques » et leurs forces de sécurité à faire preuve de davantage d’attention. Al Qaïda menace de venger son fondateur dont la disparition est un coup dur porté à la nébuleuse terroriste, désormais privée d’un symbole psychologique. Elle continue toutefois de disposer de tous les prétextes pour attirer de nouvelles recrues parmi les désespérés de l’ordre du monde.

Ben Laden icône de la rébellion

Depuis les attentats du 11 Septembre contre les états-Unis, le monde vit dans la crainte d’un « terrorisme international » hyper-médiatisé. Par « terrorisme international », il faut comprendre un terrorisme qui vise les intérêts occidentaux. Car les premières victimes de l’intégrisme islamiste, ce sont les populations musulmanes. Mais ce « terrorisme régional » n’émeut pas grand monde et ne fait pas chuter les bourses mondiales, bien au contraire. C'est donc la terreur inspirée à l'Occident qui a fait de Ben Laden une icône de la rébellion, le symbole d'une revanche prise sur le gendarme du monde et ses alliés.

Il faut d'ailleurs reconnaître que Ben Laden n'a commencé à se faire connaître au Maghreb et au Machrek qu'après les attentats contre les ambassades américaines à Dar es Salam (Tanzanie) et à Naïrobi (Kenya) le 7 août 1998 qui coïncident avec la fin des grands groupes djihadistes algériens que sont le GIA (Groupe Islamique Armé) et l'AIS (Armée Islamique du Salut, bras armé du FIS).

Le terrorisme régional n'ayant pas atteint ses objectifs et l'islam idéologique n'étant plus considéré par une population meurtrie comme une alternative politique au régime en place ont amené les salafistes du GSPC (Groupe Salafiste pour Prédication et le Combat) - seul groupe terroriste encore actif et créé sous les recommandations de Ben Laden pour sortir d’un « djihad » national et se démarquer des tueries du GIA - à faire allégeance à Al Qaïda, devenant ainsi Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Ce groupe peut ainsi intégrer ses actes dans une forme d'idéal mondial.

Ayman al-Zawahiri et ben Laden dans une video diffusée le 20 août 2002 par CNN (©AFP)
Al Qaïda, un désir de puissance

Derrière cette allégeance se cache surtout un désir de puissance. En effet, avec Al Qaïda, les actes réels ont moins d'importance que la symbolique qui en émerge : plus l'ennemi est grand et son injustice reconnue, plus le combat est saint, juste et justifié.

Ben Laden, comme icône, est un lieu où cette symbolique a pris racine pour se développer et se trouver des raisons d'accéder au réel à travers des attentats meurtriers. Il a toujours saisi l'actualité mondiale – pour des causes qui ne peuvent qu'avoir l'adhésion des populations humiliées – pour menacer les intérêts des « croisés » et des « sionistes ». Il s’est toujours servi des questions mondialement médiatisées comme l’interdiction du voile en France car c’était un homme de la communication. En plus d’être arrivé à bout de son rival, le commandant Massoud, avec une caméra piégée, il donnait de l’importance aux personnalités qui ont un impact médiatique. On se souvient du Jordanien Abou Moussab Al Zarqaoui. Après avoir été élevé au rang d’ennemi américain, ce combattant au départ simple et ordinaire est devenu le responsable d’Al Qaïda en Irak.

Mais la force de Ben Laden n'était pas dans son esprit militaire et encore moins idéologique. Elle était dans sa capacité à envoûter ses partisans en se posant comme celui qui a atteint l'idéal des mystiques qui est, pour ainsi dire, celui de l'« être total », à la fois sage et tranquille (il a toujours parlé d'une voix paisible) et qui est en mesure de rétablir l'ordre du monde par une force quasi-mythique incarnée par la kalachnikov dont il ne se sépare pas.

Ici aussi, la symbolique est forte et renvoie au prophète Mohammed qui allait le Coran dans une main et le sabre dans l’autre. Il sera difficile pour la mouvance terroriste de trouver un leader qui a cette capacité à « hypnotiser » les foules. Avec un peu d'ironie, nous pourrions dire qu'Al Qaïda pour continuer d'exister n'a pas besoin d'un stratège militaire et/ou politique comme Al Zawahiri, le potentiel successeur de Ben Laden, mais d'un « magicien ».

L’exemple algérien

Pour les groupes terroristes dans les différentes régions du monde, « Al Qaïda » est considérée comme un titre honorifique qui permet de croire à la prochaine réalisation de l’utopie d’un Khalifat islamique qui dominerait le monde. C’est aussi un excellent faire-valoir qui masque des intentions moins conformes au « combat saint » (djihad) que prétendent mener des groupes comme Al Qaïda au Maghreb Islamique dont les membres ont versé dans une forme de grand banditisme, vivant des rançons des prises d’otages et de divers trafics facilités par les frontières vastes et poreuses des pays du Sahel.

L’autre raison qui porte à croire que le « terrorisme islamiste » ne finira pas avec la mort de Ben Laden concerne les sources endogènes et exogènes de la révolte des populations dites « musulmanes » et qui poussent des minorités à épouser des mouvances fanatiques. En la matière, l’exemple algérien est édifiant.

Si le Front Islamique du Salut (FIS) a pu mobiliser au point de devenir la première force politique, c’est parce qu’il s’est posé comme seule alternative possible à la dictature en place, non pas par un projet politique clair et convaincant, mais par ses menaces de recourir à la violence pour prendre le pouvoir, ce qui a séduit même une partie de l’élite intellectuelle frustrée par son impuissance à changer les choses. Les Algériens savaient que les militaires et le FLN (Front de Libération National) n’allaient pas céder leur place après le scrutin législatif de 1991. Par ailleurs, les islamistes, avant même la création du FIS, s’étaient créés une base militante solide parmi les plus défavorisés de la société qui avaient à leur égard une grande dette morale : de nombreuses associations caritatives à caractère religieux s'activaient sur le terrain depuis des années et aidaient les démunis abandonnés par l’état. Ce sont là quelques raisons qui sont toujours des réalités qui amènent de nouvelles recrues à Al Qaïda au Maghreb Islamique.

Un Pakistanais lit un journal le 3 mai 2011 à Lahore, au lendemain de l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden  (©AFP)
Un Pakistanais lit un journal le 3 mai 2011 à Lahore, au lendemain de l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden (©AFP)
De la pacification à la stabilisation

Il ne faut pas négliger non plus le besoin qu'ont certains états de posséder des « terroristes islamistes » sur leurs territoires. Comme on l'a vu lors des révoltes en Afrique du Nord, Ben Ali, Moubarak et Kadhafi ont tous évoqué la menace Al Qaïda pour garder le soutien des puissances occidentales. Celles-ci ont toujours agi de manière à protéger des dictateurs qu'elles ont parfois aidé à prendre le pouvoir, et à assurer la stabilité politique dans une région précieuse pour ses richesses naturelles.

Stabilité, un terme qui en remplace un autre d'héritage colonial, en l'occurrence la pacification. La stabilité politique des pays du Sud ne cherche nullement le bien des populations mais celui des entreprises occidentales qui s'y sont installées. Justement, l'héritage terminologique colonial renforce le sentiment d'appartenance à l'islam. Il n'y a qu'à écouter les discours politiques et médiatiques occidentaux. On parle de peuples ou de pays musulmans. Un qualificatif que la France employait pour désigner les peuples colonisés. Cela évitait de nommer, par exemple, les Algériens, des sujets censés être français mais auxquels le statut de citoyens était refusé.

Ainsi, en enfermant les populations dites musulmanes dans un statut de croyants, on leur refuse le statut de citoyens qui pourraient réclamer leur droit à la démocratie. Les dictateurs du Sud ont aussi compris l’enjeu de cette désincarnation du citoyen et dressent leurs opposants, pour les discréditer, comme des menaces aux « constantes nationales », autrement dit aux bases de l’identité nationale officielle, que sont l’arabité et l’islam.

De nouveaux combattants

Mais les révoltes en cours dans la rive sud de la Méditerranée ont un peu changé les choses. Un peu seulement car ce même Occident a rapidement érigé la Turquie en modèle politique pour des peuples révolutionnaires qui n'avaient nullement pour référence la religion et une jeunesse essentiellement déculturée et assimilée par la mondialisation.

L'Occident entend imposer des républiques islamiques modérées, une espèce de statut ambigu pour semi-évolués, mi-citoyens et mi-croyants pour un nouveau monde arabe mi-occidental et mi-oriental. L’islam est devenu pour des foules entières, celles qui enrichissent économiquement les « grandes démocraties », le seul nom qui les sort de l’anonymat où un asservissement centenaire les a plongées. Par nécessité ou par facilité, certains s’asservissent psychologiquement en aliénant leur rapport à l’Autre, à l’Occidental, au nom qu’il leur attribue et où ils cherchent à trouver la réponse à leurs questions, le remède à l’humiliation dont ils sont victimes.

Méprisés par leurs dirigeants, dépréciés et déconsidérés par un Occident tout puissant, des populations dites musulmanes se voient empêchées d’accéder à la démocratie et parfois même de jouir de leurs territoires. C’est au sein de ces populations qu’Al Qaïda recrutera encore de nouveaux combattants. L’adhésion à l’organisation terroriste est et sera essentiellement une adhésion psychologique et non idéologique. Mais dans nos interprétations hâtives, nous continuerons à nous tromper d’analyses et à prôner des jougs supplémentaires pour mieux ligoter et humilier la « communauté musulmane ».