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Cécile Kyenge : "Chaque fois que je regarde ces migrants, je me dis que j'aurais pu être à leur place"

La députée européenne Cécile Kyenge lors d'une conférence à Rome en septembre 2013. Elle était alors ministre pour l'intégration en Italie. 
La députée européenne Cécile Kyenge lors d'une conférence à Rome en septembre 2013. Elle était alors ministre pour l'intégration en Italie. 
AP Photo/Riccardo De Luca

Députée européenne et ancienne ministre pour l'Intégration en Italie, Cécile Kyenge, d'origine congolaise, a immigré en Italie pour faire ses études, il y a trente ans. Après les récents drames en Méditerranée et le sommet européen destiné à trouver des solutions, elle réagit et critique l'insuffisance des décisions de l'UE. 

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Cécile Kyenge, 50 ans, est députée européenne depuis juillet 2014. Auparavant, cette socialiste italienne d'origine congolaise, a occupé le poste de députée et de ministre pour l'Intégration en Italie. Durant ces mandats, elle a souvent été victime de racisme et de propos xénophobes ou sexistes de la part de la Ligue du Nord, un parti italien d'extrème  droite. Mais face à ces agressions, Cécile Kyenge n'a pas pour autant abandonné la politique ni ses engagements. Au parlement européen, elle reste fortement impliquée dans les dossiers concernant l'asile et l'immigration. 


Les 28 pays de l’UE se sont réunis, jeudi 23 avril, à Bruxelles et ont décidé de renforcer le budget de l'opération Triton, coordonnée par l'Agence Frontex. Que pensez-vous de cette annonce ? Est-ce suffisant ? 

C’est un premier pas mais ce n’est pas suffisant. Je ne sais pas si le nom de l’opération Triton et ses objectifs vont rester les mêmes.Mais la première chose à faire était de changer le but de cette opération. L’agence Frontex est là pour surveiller les frontières alors que, selon moi, il faut d’abord étendre le sauvetage plus loin en mer. 

Les personnes qui prennent la mer sont en train de fuir l’enfer. Si quelqu’un fuit, rien ne peut l’arrêter, rien ne peut le faire changer d’idée. Et lorsqu’ils arrivent en Libye, ils n’ont pas de voie de sortie. L’unique voie de sortie, c’est la mer.  

Ce qui est sorti du Sommet européen n’est pas assez clair. On augmente les fonds de l’opération Triton mais nous n’avons pas tellement décidé comment les migrants seront accueillis, comment ils seront répartis, quelle est la responsabilité des 28 pays de l’UE, s'ils sont d’accord pour affronter de façon équitable leurs responsabilités. Ce sont là toutes les questions qu’il faut se poser. Et est-ce que la priorité, à travers cette augmentation des fonds, sera simplement la lutte contre les trafiquants ou la recherche et le sauvetage ? 

Nous avons un vrai problème, celui de la responsabilité des 28 Etats membres. A présent, nous sommes en train d’affronter ce phénomène migratoire, avec des solutions techniques et bureaucratiques. Or, on a besoin d’une solution politique. Il y a seulement cinq à sept pays qui sont impliqués dans l’accueil et la gestion de l’immigration. Qu’en est-il des autres pays ? Est-il possible que 28 Etats ne soient pas capables de faire ce que fait le Liban ? Dans ce pays, environ un quart de la population de 4 millions d’habitants sont des réfugiés (qui fuient la crise syrienne, ndlr). Comment est-il possible que l’Europe, ce continent de 500 millions d’habitants, très industrialisé, ne parvienne pas à s’organiser pour trouver une solution concrète à la situation ? 

Des migrants approchés par des gardes côtes italiens au larges des côtés libyennes, le 22 avril 2015.  
Des migrants approchés par des gardes côtes italiens au larges des côtés libyennes, le 22 avril 2015.  
Alessandro Di Meo/ANSA via AP Photo

Comment l'expliquez-vous ? Est-ce de l'incapacité ou un manque de volonté ? 

Je pense que c’est une question de volonté. La capacité, on peut l’affronter de beaucoup de manières. Mais il faut d’abord qu’il y ait de la volonté.  
Je trouve déplorable par exemple que l’Union Africaine ne puisse pas présenter des propositions concrètes. L’Europe a ses responsabilités mais les pays d’origine des migrants (Afrique, Moyen-Orient) ont aussi leurs responsabilités. Il faut qu’on se mette en tête que tant que l’on n’aura pas la possibilité de sceller des accords avec ces pays et d’affronter les causes, ce sera difficile de trouver une solution. Et la solution, ça ne peut pas être seulement le contrôle des frontières, c’est impossible. 

Nous ne sommes pas en train de parler de 10 ou 100 personnes qui se déplacent. C’est un mouvement de peuple, un mouvement migratoire à cause du changement climatique, des attentats terroristes… Mais nous n’avons jamais revu les critères de ce que l’on appelle les « migrants économiques » et les « réfugiés ». Alors quand ces personnes arrivent en Europe, la première chose que l’on fait, c’est de leur appliquer des critères qui datent de je ne sais combien d’années. Au Kenya, en Somalie, ou au Nigeria, il n’y a pas la guerre mais on trouve des groupes terroristes qui font fuir les gens. Il faut affronter ces problèmes, modifier les critères, les terminologies et renforcer les voies légales de l’immigration. 

L'Italie est en première ligne en ce qui concerne l'accueil des migrants. Comment le pays gère-t-il la situation ? A-t-il des attentes particulières envers les autres pays de l'UE ? 

Je suis partie à Taranto, l’un des plus grands port d’Italie et les responsables m’ont expliqué qu’ils suivent la loi de la mer. Ils n’attendent pas que quelqu’un puisse tracer des limites. L’opération Triton, par exemple, ne peut pas dépasser 30 milles marins (56km) alors que Mare Nostrum arrivait jusqu’à 170 milles (315km). Que ce passe-t-il dans cet espace-là ? Les gens sont en train de mourir parce qu’il n’y a personne. 

Officiellement, il y a 64 000 réfugiés qui demandent l’asile en Italie. Mais il y a aussi beaucoup de personnes qui passent par le pays pour aller ailleurs. C’est difficile de gérer tout ça. Je crois que l’Italie a été laissée seule et je continue à dire que les 28 Etats membres doivent prendre leurs responsabilités.

Nous sommes en train de gérer l’arrivée des personnes, l’accueil. Mais parfois l’accueil ne se fait pas dans de bonnes conditions. Car dans une période aussi difficile que la crise économique, la population ne distingue plus ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. Nous sommes arrivés à un point où les gens, même ceux qui avaient des discours assez humanistes, ont un autre discours dès que l'on tourne le dos. Ils ne voient pas de réponse concrètes à leurs problèmes quotidiens, à la crise. Alors le populisme augmente car il utilise les faiblesses et le manque de réponses du gouvernement. 

Des manifestants défilent avec de faux cercueils de migrants, jeudi 23 avril, lors du sommet extraodinaire des 28 chefs d'Etats européens sur la questions des migrants en Méditerranée. 
Des manifestants défilent avec de faux cercueils de migrants, jeudi 23 avril, lors du sommet extraodinaire des 28 chefs d'Etats européens sur la questions des migrants en Méditerranée. 
AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

Vous avez vous-même immigré en Italie dans les années 1980. Comment la situation des immigrés a-t-elle évoluée depuis votre arrivée ? 

Je suis arrivée par voie légale, par avion, avec un visa d’étude. Mais les problèmes ont commencé quand je suis arrivée en Italie. Je n’ai pas pu m’inscrire à l’Université et je n’ai pas pu bénéficier de ma bourses d’étude. J’étais obligée de travailler pour payer mes études. Et à ce moment là, il n’y avait pas de réseau institutionnel en ce qui concerne l’accueil des immigrés. Aujourd’hui, la situation est un peu différente. Nous avons des politiques d’intégration. A mon époque, il y avait très peu d’étrangers en Italie. Il n’y avait même pas de loi sur l’immigration. La première loi a été établie vers 1989 et nous avons commencé à voir les migrants arriver.

Au regard de votre parcours, que ressentez-vous aujourd'hui lorsque vous voyez ces naufrages à répétition en Méditerranée ? 

Chaque fois que je regarde ces bateaux et ces migrants qui arrivent, je me dis que j’aurais très bien pu être à leur place. Quand je suis arrivée, je cherchais à étudier la médecine et rien ne m’aurait arrêtée. J’étais prête à aller dans n’importe quel pays. J’avais besoin d'une opportunité. 
Il y a des gens qui n’ont pas idée de ce que cela signifie de laisser son propre pays, et de ne pas avoir une opportunité. J’étais prête à tout faire pour devenir médecin. Même quand j’ai eu des problèmes, je me suis toujours comportée correctement, je n’ai jamais volé, je n’ai jamais commis d’actes dont j’aurais honte aujourd’hui. Car je savais que je voulais atteindre mon objectif, sans faire de mal à personne. 
 

Aujourd'hui, qu'est-ce que vous aimeriez dire aux dirigeants européens ?

Je voudrais lancer un appel. Les Etats membres ont déjà pris une décision mais il y a toujours du temps. Ils ont la possibilité de pouvoir corriger les erreurs du passé. Ils doivent savoir qu’en ce moment, il y a beaucoup de personnes qui continuent à mourir et je suis sure qu’il y en aura d’autres. Alors si on veut vraiment sauver les personnes, il faut que les 28 pays reviennent à la même table et se demandent : « Ce que nous sommes en train de faire est-il suffisant ? Doit-on toujours se cacher derrière les normes, derrière les lois ? » Chaque fois que l’on se met à la table, il faut penser que ce que l’on doit faire pour les autres, c’est comme si on le faisait pour soi-même.