Censure Facebook : Mark Zuckerberg, le plus grand responsable éditorial du monde ?

(AP Photo/Jeff Chiu)

L'affaire du retrait — puis de la remise en ligne — par Facebook de la photo montrant une fillette nue durant la guerre du Vietnam, publiée sur le réseau social en Norvège, ne manque pas d'interroger. Un monde "selon Mark Zuckerberg" est-il en train de se créer ?

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Facebook est le plus grand réseau social de partage d'information. En 2016, il comptabilise plus d'1 milliard 700 millions de comptes et génère plus de 500 gigaoctets de données par minute. Le phénomène mondial qu'est Facebook est désormais au centre de nombreuses polémiques et questionnements puisqu'il touche un nombre grandissant de domaines, et influence par la même de plus en plus les sociétés humaines.


Il est difficile de faire une distinction et d’autoriser la photo d’un enfant nu dans un cas et pas dans d’autres.

Le cas de la censure du journal norvégien Aftenposten est emblématique : la photo ultra célèbre de "la petite fille au napalm", prise en 1972 par le reporter Nick Ut (de son vrai nom Huỳnh Công Út) a été publiée par le quotidien mais considérée comme "non conforme aux règles de Facebook sur la nudité ". Le géant d'Internet avait déjà commencé la censure de ce cliché il y a deux semaines, lorsque Tom Egeland, un auteur norvégien l'avait publiée sur son mur et avait eu droit à la fermeture de son compte Facebook en guise de mesure de rétorsion.

C'est toujours avec la censure de cette photo ce vendredi 9 septembre— mais cette fois-ci à l'encontre de la première ministre norvégienne — que l'affaire s'est finalement réglée.  Si le réseau social de Mark Zuckerberg ne transige pas avec les "règles sur la nudité", censurer définitivement un chef de gouvernement défendant la liberté d'expression devenait quand même un peu compliqué. Le réseau social a donc expliqué à l'AFP — via un courrier électronique — reconnaître que "cette photo est iconique, mais il est difficile de faire une distinction et d’autoriser la photo d’un enfant nu dans un cas et pas dans d’autres."

(AP Photo/Nick Ut)

Samedi 10, Facebook a donc accepté de laisser le quotidien publier de nouveau cette photo historique, mais dès lors, une somme de questions très embarrassantes se pose. La première est celle du "monde selon Facebook" : un monde sans nudité aucune, sans images considérées comme "inappropriées" et réglementé, au final, par la vision d'un jeune américain trentenaire, Mark Zuckerberg, le concepteur du site et PDG de Facebook, aidé de ses (jeunes) équipes.

L'univers Facebook est devenu un espace privilégié d'information pour une grande part du public, avec des médias de plus en plus dépendants du réseau social — au point pour certains d'entre eux d'y installer l'intégralité de leurs contenus.

(…) à partir du mercredi 13 mai, le New York Times, BuzzFeed, National Geographic, The Atlantic et NBC News vont publier des articles directement sur la plateforme du réseau social. Outre ces éditeurs américains, quatre européens (The Guardian, BBC News, Bild et Spiegel Online) vont participer à cette « expérimentation » baptisée « Instant Articles ». (Le Monde.fr 13/05/2015)

Il est donc légitime de se demander si Mark Zuckerberg n'est pas en train de devenir le plus important responsable éditorial du monde. Avec quelles conséquences ?

Une étrange vision de la bienséance

Cette photo de la statue du David de Michel-Ange doit normalement être censurée par les robots censeurs de Facebook : les organes génitaux sont visibles, ce qui est proscrit par le réseau social de Mark Zuckerberg.
Cette photo de la statue du David de Michel-Ange doit normalement être censurée par les robots censeurs de Facebook : les organes génitaux sont visibles, ce qui est proscrit par le réseau social de Mark Zuckerberg.

Les règles de Facebook que chaque utilisateur est censé respecter, ont longtemps interdit des choses plutôt limitées et tout à fait vagues, comme "l’incitation à la haine" ou "la nudité". Ces concepts flous ont été précisés en 2015 dans un communiqué (en anglais) et indiquent que sont interdits sur le réseau social, "l’automutilation, les organisations dangereuses, le harcèlement, les activités criminelles, la violence et l’exploitation sexuelle, la nudité, l’incitation à la haine et les contenus pornographiques ou violents".

Pour l'incitation à la haine, le réseau social précise que cela comporte "tout contenu qui attaque directement des personnes en raison de leur race, leur ethnicité, leur origine nationale, leur religion, leur orientation sexuelle, leur sexe ou leur identité sexuelle, leur infirmité ou leur état de santé". Jusque là, ces précisions parfaitement claires et logiques ne peuvent qu'être approuvées. Sur la nudité, en revanche, les détails que la multinationale apporte semblent un peu étranges. Sans parler du "comment" ces règles sont appliquées.

Les seins dénudés des femmes ne sont censurés que si l'on voit le mamelon(Règle sur la nudité de Facebook en 2015)

Les photos des seins de femmes, par exemple, laissent perplexe. Le scandale des censures sur Facebook de photos de femmes allaitant leur nouveau-né n'est peut-être pas étranger à ce nouveau point de détail. Il est en effet précisé que "les seins dénudés des femmes ne sont censurés que si l'on voit le mamelon".  Une précision qui  inciterait à des détournements amusants plutôt qu'à une compréhension claire du sujet : en quoi un sein féminin exposé dans son entier est-il plus inconvenant avec le mamelon visible, qu'avec le mamelon occulté, hormis le cas bien précis de l'allaitement ? Les méandres de la bienséance selon Mark Zuckerberg et ses équipes sont décidément inextricables. Ainsi les organes génitaux sont interdits, comme les fesses "entièrement exposées", qui ne sont pas tolérées. L'exposition de demi-fesses chez Facebook serait donc acceptable ? Le David de Michel-Ange peut-il être publié sur Facebook ? A chacun d'imaginer les possibilités de détournements et de contournements de ce types de règles…

Une bienséance contrôlée par des algorithmes

La censure pratiquée par Facebook n'existe pas franchement sur le réseau de microbloging en 140 caractères, Twitter.  Les propos à caractère racistes, de haine, n'y sont pas acceptés et peuvent être signalés par les Internautes aux administrateurs du réseau social, qui ont alors nécessité de les retirer. Cette modération n'est donc pas automatisée. Pour le reste, la liberté de publication est complète sur Twitter. Pornographie, attaques personnelles, insultes, côtoient les prises de positions politiques, réflexions intellectuelles et des liens vers des grands ou moins grands médias… A l'inverse, Facebook applique une "politique des bonnes mœurs" automatisée avec des restrictions plus ou moins absurdes et compréhensibles.

Les raisons de cette politique réside en partie par le fait que le réseau social aux 1,7 milliard de comptes a été attaqué à plusieurs reprises pour ses "manquements" en termes de modération, particulièrement face au prosélytisme des groupes radicaux ou terroristes. Les signalements des internautes à l'encontre de certaines publications sont aussi une obligation pour l'entreprise à modérer les contenus, qui, débordée par l'ampleur de la tâche, a depuis longtemps automatisé ses contrôles, et par ricochet sa censure. Celle-ci est donc pratiquée par des algorithmes qui "scannent" les contenus, tant textuels que photographiques. La fillette au napalm, nue, de la photo de 1972, n'est pas un témoignage de l'atrocité de la guerre du Vietnam pour l'algorithme de Facebook. La fillette au napalm est assimilée à une image potentiellement pédopornographique pour la machine, puisque celle-ci a détecté une seule chose : un enfant nu.

Facebook : un espace clos sous influence des robots

Les dernières études sur l'accès à l'information par le biais de Facebook sont édifiantes, comme le souligne le site sorb-on.fr (journal collaboratif universitaire des trois Sorbonnes) :

Dans leur globalité, les réseaux sociaux permettent de diffuser les informations de manière presque instantanée et exponentielle, prenant le pas dans 60 % des cas sur les médias traditionnels. Selon une étude menée en 2015 par la revue américaine PLOS One, consacrée aux Trending Topics, 70% des informations relayées aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada paraissent d’abord sur Twitter avant d’être relayées par les médias traditionnels. Cela montre une importance de plus en plus grande des réseaux dans la sphère informationnelle.

Cette information délivrée par, et sur Facebook, avant les médias professionnels pose de nombreux problèmes. Le premier est celui de l'influence grandissante des algorithmes de "news-feed", ces programmes qui proposent en permanence à chaque membre de Facebook d'accéder à de nouveaux contenus qu'il n'a pas encore visionné. Ces propositions sont orientées en fonction des choix antérieurs de l'utilisateur, mais ne sont pas "neutres" : l'algorithme est secret, et personne ne sait comment il décide d'effectuer ses propositions.

"Le « Newsfeed ranking algorithm » est le secret de Facebook pour donner ou non de la visibilité aux posts. Il comprend plus de 1000 facteurs et il est censé montrer les contenus les plus pertinents aux utilisateurs dans un flux d’informations qui doit faire le tri parmi les milliers ou millions de contenus potentiels." (source : http://www.blogdumoderateur.com)

La possibilité de conforter en permanence l'Internaute dans ses choix, au point de l'enfermer dans une bulle informative "clef en main" est réelle, sans compter le pouvoir d'influence de ces fameuses propositions. C'est sur la manipulation de Facebook envers ses utilisateurs, qu'un scandale (dont TV5Monde s'est fait l'écho dans cet article) a éclaté en 2014 au sujet d'une "expérience secrète" d'influence par le biais du système de news-feed. Le but pour Mark Zuckerberg et ses équipes était de vérifier la possibilité d'influencer des masses d'utilisateurs du réseau social en leur suggérant majoritairement certains types de contenus plutôt que d'autres. L'étude a démontré que l'influence fonctionnait. Facebook a dû s'excuser.

L'aspiration des contenus de presse comme la diffusion d'informations non vérifiées, recopiées, le tout couplé à des systèmes d'incitation orientés, et une surveillance des contenus pouvant être censurés, laissent songeurs sur "l'écosystème Facebook". Comment envisager une démocratie éclairée, pluraliste, alimentée par une presse libre, si un organe central, non représentatif, privé et opaque, limite et oriente l'accès à l'information du plus grand nombre ?

Mark zuckerberg est à la tête d'une sorte d'agence de presse mondiale ayant pris dans ses filets des pans entiers de populations, qui envisagent majoritairement le monde à travers les filtres mis en place par son entreprise. Le jeune patron du plus grand réseau social est donc peut-être bien devenu une sorte de responsable éditorial planétaire. Un pouvoir qui n'a pas du tout été apprécié en Norvège, et pourrait bien à l'avenir ne pas l'être non plus ailleurs dans le monde.