Censure sur Internet, l’arme de répression du XXIème siècle

Sur cette photo de 2013, un internaute chinois voit apparaître sur son écran un message de la police l'invitant à respecter le "bon usage d"Internet".  
Sur cette photo de 2013, un internaute chinois voit apparaître sur son écran un message de la police l'invitant à respecter le "bon usage d"Internet".  
©AP Photo/Ng Han Guan, File

Ce samedi 29 avril, les Turcs ne pouvaient pas consulter Wikipédia car l’accès en avait été coupé par le gouvernement d’Erdogan, suite à “une décision administrative” dont les motivations restent floues. Une semaine après, l'encyclopédie en ligne n'a toujours pas réussi à lever le blocage. Les autorités turques n’ont rien inventé. En dix ans, au moins 25 gouvernements ont eu recours à la censure partielle ou totale. Tour d’horizon.

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L’accès à Internet ne relève pas du confort, c’est un droit humain fondamental, selon l’ONU. Un droit sans cesse violé. L’ONG Access Now, qui milite pour le libre accès à Internet, estime qu’en 2016 plus de 50 coupures délibérées ont eu lieu dans le monde. Ce chiffre a doublé par rapport à 2015.
 

La carte de la liberté sur Internet selon Freedom House.

Asie, la censure en forme de puzzle

Sur le continent asiatique, c’est sans doute la Chine, “la grande muraille d’Internet”, qui dispose du système de censure le plus complexe .

Selon l’ONG Freedom House, c’est le pire pays en terme de droits sur Internet. Dans le viseur de cette organisation : une récente législation qui punit de sept ans de prison la circulation de rumeurs sur les réseaux sociaux. Une arme utilisée contre les activistes et qui permet à Pékin de fermer intempestivement des sites qui dénoncent l’action du gouvernement.

Le gouvernement interdit également que les médias s’appuient sur ces réseaux pour indiquer la source d'une information. De nombreux sites ont été condamnés, indique Le Figaro. Mais cette loi ne peut être appliquée qu’aux réseaux sociaux locaux, puisque YouTube, Facebook et Twitter sont inaccessibles depuis des années. Même tarif pour des applications de messagerie, comme Whatsapp et Telegram.

L’organe de censure met tout en oeuvre pour créer un gigantesque intranet national coupé du reste du monde. La population a ainsi l’impression d’être ultra connectée avec ses applications nationales, sans pouvoir accéder à l’Internet mondial. "Le moteur de recherche le plus utilisé est Baïdu et si on cherche le terme Falun Gongu, un mouvement spirituel persécuté, Baïdu ne remonte aucun résultat", explique La Croix. Rien d’étonnant puisque le président chinois Xi Jinping estime que “la censure sur Internet est nécessaire pour [la] liberté [des Chinois]”.

En Corée du Nord, cet intranet tant rêvé est une réalité. Le Comité pour la protection des journalistes rappelle que dans ce pays, seule une poignée de puissants peut se connecter au web mondial.
 

La ONG Access Now milite en faveur du libre accès à Internet dans le monde entier (en anglais)

Si au Bangladesh ou au Cambodge la censure est moindre, la population y subit aussi de graves restrictions, notamment pendant les périodes de tension politique ou sociale. En mai 2010, au moment où la publication des caricatures de Mohamet engendraient des tensions en Europe et au Moyen-Orient, les Bangalais n’ont pas pu se connecter à Facebook. 

En juillet 2016, le Cachemire indien est également privé d'Internet pendant plus de 20 jours, "pour éviter qu'un mouvement séparatiste pro-Pakistanais ne prenne de l'ampleur", résume Numérama

La Turquie et la Russie, des soeurs d'armes

Dernièrement, la Turquie d’Erdogan s’est illustrée dans l’art de la censure sur Internet. La coupure de Wikipédia, ce samedi 29 avril, n’est qu’un nouvel épisode d’une longue liste. Une semaine après*, les Turcs ne peuvent toujours pas y accéder. La justice turque a refusé de lever le blocage car l'encyclopédie en ligne refuse d'effacer certains contenus concernant le pays. Une loi de 2014 confère aux autorités des pouvoirs “pour réguler Internet”. Depuis la tentative de coup d’Etat de 2016, cette législation s’est nettement durcie. 

Les réseaux sociaux au service de la censure
Si dans plusieurs pays ces réseaux sont la cible des législations liberticides, ils peuvent aussi être complices. Selon Reporters sans Frontières, Facebook s’allie avec certains États - comme la Syrie et la Turquie- pour supprimer des contenus journalistiques. Twitter de son côté, “utilise son outil de gestion locale des contenus [pour interdire] l’accès à un compte ou à un tweet depuis une connexion turque”, surtout depuis la tentative de coup d’Etat de l'année dernière.

La Russie compte aussi sur un arsenal législatif pour contrôler les internautes. Depuis 2012, le service des renseignements peuvent mettre sur liste noire les sites considérés “extrémistes” et atteindre les journalistes indépendants et les blogueurs dénonçant les agissements du Kremlin. Une loi de 2014 “autorise le pré-blocage de sites web qui incitent aux révoltes, ou aux actions extrémistes ou terroristes”, note le média spécialisé VPN.  Une législation qui permet également d’exiger à Facebook, YouTube et Twitter de retirer ou de restreindre l’accès à des contenus dits illégaux.

*Le mastodonte chinois de l'internet Tencent a été victime de censure en Russie. Sa populaire application de messagerie WeChat a été bloquée sur fond de durcissement du contrôle de Moscou sur l'internet. Selon Moscou, l'entreprises chinoises "'n'avait pas fourni les informations et contacts nécessaires pour être enregistré auprès des autorités concernées"

L’Europe, une censure discrète

L’année dernière, le 38ème réseau social de l’Ouzbékistan a vu le jour. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’enrichir le net mais de mieux le contrôler, en mettant en oeuvre la méthode chinoise : plus la population ira sur les réseaux locaux, moins elle sera connectée au web global. Ces réseaux sont hébergés sur le service des télécommunications nationales, il est donc facile de mettre la main dessus.

Néanmoins, en Europe, la situation est globalement favorable. Même si les défenseurs des libertés restent vigilants en raison de la menace terroriste, notamment en France ou en Grande-Bretagne. Sur le Vieux Continent, c'est plutôt la question de la neutralité très fragile du Net qui se pose. 
 

Pays où des applications populaires ont été bloquées ou des usagers arrêtés en raison de l'utilisation de ces réseaux. 
Pays où des applications populaires ont été bloquées ou des usagers arrêtés en raison de l'utilisation de ces réseaux. 
©Freedom House

En Afrique, censure rime avec élections

Sur le continent, les exemples sont légion. Au Gabon, lors des élections de 2016, les autorités du pays ont coupé les réseaux sociaux et internet “pour éviter des troubles”. Une période électorale tendue a également donné lieu à des coupures en Ouganda, au Tchad, en République du Congo, au Soudan et en Guinée équatoriale.

Lorsque la population manifeste son mécontentement, certains gouvernements décident également de bloquer les SMS, les applications -comme Whatsapp- les réseaux sociaux ou Internet tout court. Ce fut le cas de la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte pendant le Printemps arabe, le Mali, le Burundi, le Niger ou encore la République Démocratique du Congo.

Mais le cas le plus emblématique est peut-être celui du Cameroun. Pendant trois mois, les régions anglophones du pays ont été complètement isolées. Au mois de janvier, le gouvernement du président Paul Biya avait coupé l'accès au net, suite à des protestations contre le pouvoir central. Une première mondiale.   

Lire aussi > Cameroun : Internet rétabli dans les régions anglophones du pays

Aux Amériques, la censure 2.0 se développe

De vieilles méthodes et de nouveaux outils. En Amérique latine, c’est Cuba qui remporte le prix de la censure sur Internet. Ce qui n’est pas un véritable défi puisque l’accès y est déjà très restreint, en raison d’un déploiement du réseau indigent. Twitter y marche mal ou pas du tout selon les périodes. Seulement 25% des Cubains utilisent ce service. 
 

Beaucoup plus au sud, en Equateur, les internautes se plaignaient souvent de voir disparaître du contenu sur les réseaux sociaux critiquant le gouvernement socialiste du président Rafael Correa. Le nouveau chef de l'Etat élu, son dauphin Lenín Romero, assure que ces pratiques appartiennent désormais au passé.

En Bolivie, les cas de censure sur Internet sont rares. Pourtant le pays a voté contre la résolution de l’ONU permettant que l’accès à la toile devienne un droit fondamental.

Au Venezuela, en revanche, les internautes sont confrontés à trois grandes difficultés : la lenteur de la connexion, la censure des médias internationaux en ligne, au nom de “la stabilité de la patrie”, et le manque de pluralité. De nombreux médias sont sous contrôle de l'Etat. Par ailleurs, certains observateurs soupçonnent le gouvernement vénézuélien d'être à l'origine de la panne de réseau,  lors des élections parlementaires en décembre 2015. Dans ce pays, 40% des habitants n'ont pas accès à Internet. 

Lire aussi >> Venezuela : pro et anti Maduro s’affrontent sur les réseaux sociaux

Qu’en est-il des Etats-Unis ? Au pays des libertés, c’est plutôt la surveillance de masse qui inquiète. Le scandale de la NSA, révélé par Edward Snowden, a montré que la censure et la surveillance sont les deux faces d’une même pièce.

*Article mis à jour le 6 mai 2017.