Cent ans après, la voix des fusillés de la Grande Guerre

Fusillé pendant la Grande guerre
Fusillé pendant la Grande guerre

Le Sénat français a repoussé ce 19 juin par 268 voix contre 33 une proposition de loi du groupe communiste visant à rendre justice aux soldats fusillés « pour l’exemple » durant la Première guerre mondiale. A la veille de la commémoration du grand carnage de 14-18, l'opinion publique contemporaine accorde généralement sa compréhension et même sa sympathie à ceux qui ont fléchi devant l'horreur ou l'ont refusée. Mais leur réhabilitation pure et simple se heurte à de nombreux obstacles juridiques, techniques … et même logiques. [Mise à jour le 19 juin 2014]

dans

Champ d'honneur

Il se nommait Frédéric Henri Wolff et n'était pas un bleu. Quarante-cinq ans, légion d'honneur, médaillé du Tonkin, chevalier de l'ordre du dragon de l'Annam, officier du 36e régiment d'infanterie coloniale français. Le 25 août 1914, cerné à la tête de son bataillon sous un feu écrasant de l'ennemi, il tente, pour sauver ses hommes, une reddition en agitant un mouchoir blanc au bout de son sabre. D'autres officiers le désavouent et organisent un repli qui réussira. Traduit en conseil de guerre, Wolff est rayé des cadres, condamné à mort et fusillé le 1er septembre à 18h30, à Remenoville. Il est à la fois le premier exécuté militaire du conflit et … le plus haut gradé. Malgré des tentatives engagées dans les années 30, il ne sera jamais réhabilité.

Sept-cent-quarante exécutions de Français suivront (sur 140 000 jugements prononçant 2400 condamnations à mort) jusqu'en 1918, chiffre qui n'inclut pas un certain nombres d'exécutions sommaires directement perpétrées au front par des officiers. Contrairement à une idée reçue, les deux tiers des fusillés le sont dans la première année de guerre et non après les pires batailles ou les mutineries (voir ci-contre). Il s'agit essentiellement d'hommes du rang, et de l'infanterie.

Dès le début du conflit, le commandement a obtenu du pouvoir politique l'institution de cours martiales aux pouvoirs étendus en même temps que l'abolition des révisions et recours en grâce auprès du président de la République. Généralement composés du commandant du régiment assisté de deux officiers, les nouveaux « Conseils de guerre spéciaux » jugent rapidement. La sentence est applicable dans les vingt-quatre heures.
 

Par opportunité

Conseil de guerre dans l'église d'un village de la Meuse évacué (journal L’Illustration, octobre 1917).
Conseil de guerre dans l'église d'un village de la Meuse évacué (journal L’Illustration, octobre 1917).

Pour l'ensemble de la guerre, une cinquantaine des exécutions sont motivées par des allégations d'espionnage ; une cinquantaine également par des crimes ou délits de droit commun. Pour les 640 autres, les motifs sont militaires et variés : désertion, tentative de reddition ou retraite sans autorisation. Ils sont aussi souvent véniels : insulte à officier, mutilation. Lever sa main au dessus des tranchées (et ainsi l'exposer aux balles) peut valoir condamnation à mort.

Certaines deviendront célèbres : ainsi, le Sous-Lieutenant Chapelan, coupable de s'être rendu après une semaine de combats et blessé est fusillé attaché à son brancard contre un pommier le 11 octobre 1914 près des Loges. Ou le fantassin Lucien Bersot passé par les armes pour « désobéissance » car il avait refusé de porter le pantalon souillé de sang et de matières fécales qu'on lui attribuait. Ou encore Eugène Bouret, artilleur sonné par l’explosion d’un obus allemand, errant sous le choc vers l'arrière du front et fusillé pour désertion. Verdict et, le cas échéant, exécution sont affaires d'opportunité du commandement, « pour l'exemple » selon la formule consacrée. La procédure laisse peu de place à la défense. « La justice militaire est à la Justice ce que la musique militaire est à la musique », ironisera Clémenceau.

Malgré la guerre, le pouvoir de l’état-major n'est pas sans borne et la République, vaille que vaille, continue dans la forme. Devant les scandales révélés par la presse et les associations, le Parlement obtient l'adoucissement de cette justice expéditive qui souligne trop le profond mépris de la caste des officiers pour la démocratie et leurs propres hommes. Fin 1915, les conseils de guerre spéciaux sont supprimés. En avril 1916, une loi permet d’atténuer et de contrôler l'arbitraire militaire. Le Général Pétain la fera suspendre en 1917 pour réprimer les mutineries mais celles-ci ne se traduiront « que » par une trentaine d'exécutions (500 condamnations à mort sont commuées) et la sévérité des Conseils de guerre décroit en 1918 (14 exécutions).

Le débat, pourtant, s'enflamme après la guerre, et c'est bien à tort qu'on a parfois parlé, en la matière de « tabou » ou de « silence » même s'il a fallu, en effet, du courage aux familles des exécutés pour réclamer justice dans la douleur et la honte. Dans les années 20, un mouvement populaire se dessine pour la réhabilitation des fusillés « par erreur», voire de tous les fusillés. Leurs bourreaux sont qualifiés de « bouchers galonnés » et des voix réclament, sans succès, leur condamnation.

Une Cour spéciale chargée d’examiner les requêtes en révision (sous réserve qu’elles aient été déposées dans les dix ans suivant l’armistice…) est finalement créée en 1932 et procède à un certain nombre de réhabilitations officielles. Un peu tard, car l’opinion publique voit son attention attirée par les conflits sociaux et aussi ... la perspective d’une nouvelle guerre. Une quarantaine de réhabilitations, seulement, seront prononcées, et surtout pour abus caractérisé de la justice militaire.
 

Fidélité

Plaque en mémoire de Felix Baudy, soldat - maçon dans le civil - fusillé en 1915 (photo extraite du site fnlp.fr)
Plaque en mémoire de Felix Baudy, soldat - maçon dans le civil - fusillé en 1915 (photo extraite du site fnlp.fr)

La mémoire populaire, elle, sera plus généreuse et plus longue, au point de perdurer aujourd'hui. C'est une association locale qui défend inlassablement le souvenir d'un enfant du pays fusillé. Ce sont des descendants ou des citoyens anonymes qui se réunissent fidèlement pour un anniversaire ou un 11 novembre. C'est un conseil municipal qui fait inscrire les noms de condamnés sur un monument : « morts pour la France ». A l'inverse des juridictions officielles de l'après-conflit, leur révision ne se focalise pas sur les excès de tel conseil de guerre ou les circonstances atténuantes de tel « coupable » mais accorde sa compréhension à des hommes dépassés par une tuerie qui paraît aujourd'hui dépourvue de sens ou suicidaire.

Avec le temps, le pouvoir politique est amené lui-aussi à en prendre acte et, prudemment, reconsidérer ses critères. Lionel Jospin, Premier ministre en 1998 ouvre la voie : « Certains de ces soldats, épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d'être des sacrifiés. Que ces soldats, "fusillés pour l'exemple", au nom d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ». Il est alors sèchement critiqué par Nicolas Sarkozy, chef de l'opposition de droite. Dix ans plus tard, devenu président de la République, celui-ci déclare pourtant à Verdun : « Je veux dire, au nom de la nation, que beaucoup de ceux qui furent exécutés ne s’étaient pas déshonorés, qu’ils n’étaient pas des lâches ». En 2009, le président du Conseil général de Corrèze, après d'autres, signe une délibération réclamant que les fusillés soient considérés comme « des soldats à part entière de la Grande Guerre ». Il se nomme François Hollande mais se bornera, en novembre 2013, à leur accorder une place au musée des Invalides et ... la numérisation de leurs dossiers.

Nulle loi solennelle, en pratique, n'est venue formaliser les prises de position officieuses. Alors même que la nation française se prépare à examiner, pour son centenaire, la Grande Guerre avec plus de recul, les condamnés de la patrie le restent officiellement. Chargé par le gouvernement d'un rapport sur le sujet, l'historien Antoine Prost, président du Conseil scientifique de la mission du Centenaire s'oppose à la tentation de « ne rien faire » : « Les familles qui souhaiteraient qu’on lave le stigmate qu’un conseil de guerre a porté jadis (…) sont très peu nombreuses, écrit-il. Mais n’y en aurait-il qu’une seule, la République s’honorerait en répondant, d’une façon ou d’une autre, à sa demande ».
 

Logiques

Le cimetière militaire de Craonnelle, près de Craonne (AFP)
Le cimetière militaire de Craonnelle, près de Craonne (AFP)

Une réhabilitation globale se heurte pourtant à un obstacle : il est difficile – et serait contraire au dessein mémoriel poursuivi – de procéder à une mesure générale, qui engloberait les criminels, les violeurs ou même les espions : « On ne peut honnêtement déclarer que Mata Hari, fusillée en exécution d’un jugement de conseil de guerre, soit morte pour la France », observe l'historien. Mais à l'inverse, une mesure partielle rencontre une difficulté technique : 20 % des dossiers environ ont disparu lors de la seconde guerre mondiale. Il serait aberrant, dans un sursaut de mémoire, d'abandonner … les oubliés.

Sur le fond, la notion même de réhabilitation rencontre aussi une contradiction logique. Elle suppose implicitement que l'acte incriminé n'a pas été commis - ou pas tout à fait - ce qui n'est pas le cas ou la question. Et déclarer en outre officiellement qu'un déserteur est « mort pour la France » pose - malgré toute la sympathie ou légitimité qu'on peut lui accorder -, un problème de sens. Sauf à considérer , bien sûr, que l'intérêt de la France était que chacun refuse cette guerre, y compris par l'insubordination. Certains le pensent, mais la République n'en est pas là.

A l'origine d'une proposition de loi de réhabilitation présentée sans succès au Sénat français ce 19 juin, les sénateurs communistes reconnaissent les difficultés relevées par l'historien. Rapporteur de la commission des affaires étrangères et de la défense sur le texte, la sénatrice Michelle Demessine souligne toutefois le précédent anglais : le Royaume-Uni a adopté en 2006 une loi relative aux forces armées (Armed Forces Act) accordant la réhabilitation symbolique (la loi utilise le mot « pardon », plus fort dans son acception anglaise que française) des soldats britanniques exécutés dans le même contexte.

Espérant un consensus parlementaire, la sénatrice proposait une disposition d'« ordre déclaratif » ouvrant la voie à une inscription des noms des condamnés sur les monuments aux morts, déjà pratiquée par de nombreuses communes, avec la mention suggérée de « fusillé pour l'exemple ». Il est temps, juge la sénatrice, « de reconnaître la dignité de ceux qui ont été, pendant trop longtemps, stigmatisés ». Elle n'a pas été suivie (mise à jour le 19 juin).
 
 
Stèle érigée à Riom (Puy de Dôme, Auvergne) en 1922 en mémoire des fusillés
Stèle érigée à Riom (Puy de Dôme, Auvergne) en 1922 en mémoire des fusillés
 
Les fusillés ont fait l'objet de courants de sympathie dès l'entre-deux-guerre. Ci-dessus, Le Crapouillot, août 1934
Les fusillés ont fait l'objet de courants de sympathie dès l'entre-deux-guerre. Ci-dessus, Le Crapouillot, août 1934
 

Les exécutions durant le conflit

Graphique de Frédéric Mathieu extrait de l'ouvrage  « 14-18, les fusillés » (éditions Sébirot, 2013)
Graphique de Frédéric Mathieu extrait de l'ouvrage « 14-18, les fusillés » (éditions Sébirot, 2013)
 

En Belgique


9 soldats belges ont été exécutés par les leurs pendant la Première Guerre mondiale. Ils ont été fusillés, sans véritable procès, accusés d’insoumission ou de désertion. Ils devaient servir d’exemple. Des descendants des soldats condamnés à mort ont, dans une lettre ouverte, demandé au gouvernement fédéral de présenter des excuses en 2014, à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre.
 

En Grande-Bretagne

Shot at Dawn Memorial

photo Wikimedia
photo Wikimedia

Le Shot at dawn memorial commémore les 306 soldats britanniques et du Commonwealth fusillés pour l'exemple qui furent exécutés durant la Première Guerre mondiale. Ils le furent pour désertion et couardise après avoir été condamnés par une cour martiale ; ils ont été réhabilités depuis.
 

L'autre enfer

Les trois quarts des 2400 condamnation à mort de Français ont - heureusement - été commuées ... mais pas en liberté et sur 140 000 jugements, les conseils de guerre ont infligé - principalement - d'autres sanctions que la mort : peines de travaux forcés, de « travaux publics », c'est-à-dire de déportation vers des bagnes et chantiers coloniaux, peines de détention dans des forteresses ou des camps militaires, peines de prison, parfois commuées elles aussi au profit d'un retour au front. Un grand nombre de ces soldats sont morts, eux aussi, avant de retrouver la France ou la liberté, sans que leur honneur soit lavé.
 

Appel en faveur de la réhabilitation des fusillés

(Fédération Nationale de la Libre Pensée)

 

Au cinéma

Le thème des "fusillés pour l'exemple" victimes de la folie des politiques et de l'incurie des états-majors a largement inspiré les arts, la littérature et le cinéma. Ci-dessus, l'affiche de "Pour l'exemple" du Britannique Joseph Losey (1964); ci-dessous, une scène des "Sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick (1957)