Ces Africains à la conquête de l'Eldorado chinois

Les immigrés Africains sont majoritairement Nigérians, Maliens, Guinéens et Ghanéens
Les immigrés Africains sont majoritairement Nigérians, Maliens, Guinéens et Ghanéens

Signatures de contrats, crédits atteignant 20 milliards de dollars, aides médicales, bourses aux étudiants. La Chine s’impose en Afrique à coups d’investissements coûteux. Le pays s’inscrit comme premier partenaire mondial du continent. Une coopération qui attire de plus en plus d’Africains en Chine, pour la majorité des commerçants. Eux aussi veulent bénéficier du boom économique asiatique. Décryptage.

dans
Ici, on ne signe pas de contrats qui se chiffrent en milliards. Les commerçants africains  achètent vêtements, téléphones portables, appareils électroménagers bon marché dans les usines chinoises. Ils les exportent ensuite vers leurs clients du continent noir. Un rôle d’intermédiaire qui séduit un nombre croissant de négociants.

Délaissant les habituelles plates-formes commerciales de Dubaï ou d’Asie du sud-est, les Africains viennent s’installer en Chine pour y trouver directement des produits manufacturés encore moins chers. Majoritairement Nigérians, Maliens, Guinéens et Ghanéens, ils établissent leurs commerces dans les principales villes de négoce du pays : Canton, Hong Kong, Macao, Yiwu, Shanghai et Pékin. Même si la population de commerçants africains tend à se féminiser, ce sont principalement des hommes seuls qui s’établissent souvent à leur compte.

Ceux que l’on appelle « trader » (commerçant, ndlr) sont en général détenteurs d’un visa de travail ou d’un permis de résidence à long terme. Ils négocient, stockent, conditionnent et acheminent vers l’Afrique les marchandises achetées.

D’autres, s’installent comme acheteurs/revendeurs et font des allers et retours dans leurs pays. Ils séjournent en Chine grâce à des visas valables trois mois. Une fois la validité de leur visa dépassée, certains restent dans le pays illégalement ou profitent d’un visa étudiant pour rester plus longtemps.

Ville de l’électronique

“Chocolate City“ à Canton regroupe plusieurs communautés africaines commerçante / Photo China smack
“Chocolate City“ à Canton regroupe plusieurs communautés africaines commerçante / Photo China smack
« J’achète des habits à Canton. Shenzhen, c’est la ville de l’électronique comme Hong Kong. J’y trouve les téléphones, les ordinateurs, les iPads, c’est moins cher », raconte un Camerounais de 26 ans souhaitant rester anonyme et qui vit à Pékin. Il est arrivé en Chine, en 2009 grâce à l’aide de sa sœur qui travaillait déjà dans le pays depuis deux ans. Toujours détenteur d’un visa étudiant, il cumule deux activités : la musique et le commerce : « J’envoie tout ça en Afrique pour faire du business. J’ai un grand-frère qui est là-bas, il me cherche des clients potentiels et j’envoie les produits sur le littoral camerounais à Douala et à Yaoundé. »

Des échanges qui profitent aussi à ses proches : « Ça représente un bon marché. Le but est de pouvoir récupérer du capital pour que ma famille en profite. »

Dès les années 90, les Africains arrivent en Chine qui ouvre progressivement ses frontières. Le pays entre sur le marché du commerce international en rejoignant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001. Le président Hu Jintao renforce cette position d’ouverture au continent en 2006 lors du 3e Forum de coopération Chine-Afrique (FOCAC) qui réunit à Pékin 48 chefs d’Etat africains. Les relations entre le continent noir et l’empire du milieu vont s’intensifier.

Fuite des cerveaux

Les échanges commerciaux entre la Chine et l'Afrique se chiffre en milliards / Photo AFP
Les échanges commerciaux entre la Chine et l'Afrique se chiffre en milliards / Photo AFP
Parmi les premiers à avoir ouvert la brèche, les étudiants africains venus en Chine pour étudier grâce à des bourses délivrées par l’État. Depuis, ils n’ont pas quitté le pays comme Tekeste, un Éthiopien de 24 ans, arrivé à Pékin en 2007. Il vient de finir ses études d’ingénierie électrique. « Rien ne m’a chassé de mon pays. Je suis venu ici pour étudier, apprendre, prendre des technologies et voir ce que je peux en faire quand je rentrerai chez moi », explique-t-il. Cet ingénieur s’investit beaucoup au sein de la communauté africaine.

« Nous sommes ingénieurs, scientifiques, médecins, tous éduqués ici et qui finissent par être commerçants, vendant des biens manufacturés peu chers en Afrique  sans rien apporter de nouveau ou d’innovant », poursuit Tekeste. Afin de lutter contre cette fuite des cerveaux, il a participé à la création d’une association Young African professional Students, un réseau d’entraide entre Africains vivant en Chine.

Leur but est de favoriser l’embauche d’Africains par les entreprises chinoises présentent sur leur continent noire et qui, jusqu’à présent, n’emploient que des travailleurs chinois.

« Nous nous voyons comme les ambassadeurs, les diplomates entre la Chine et l’Afrique », souligne Tekeste. « Nous sommes ceux qui retourneront sur notre continent, capables de parler chinois, de comprendre la culture et la manière dont les gens pensent ici et finalement, nous serons capables de négocier des contrats. » 

Augmentation de l’immigration de 40%

Chaque communauté s'organise et élit un chef /Photo
Chaque communauté s'organise et élit un chef /Photo
Si la majorité d’entre eux sont en effet commerçants, certains migrants exercent d’autres activités : « Ils sont étudiants, joueurs de football, artistes, chanteurs, professeurs d’anglais », énumère l’universitaire Adams Bodomo, professeur à l’université de Hong Kong et spécialiste des diasporas africaines et chinoises.

C’est le cas de Denis, 40 ans, arrivé à Pékin en 2005. « Je travaillais comme professeur au Cameroun mais le gouvernement ne faisait pas vraiment grand chose pour aider ou motiver les jeunes diplômés à débuter leur carrière », regrette-t-il. Denis va voir ailleurs et prend son billet pour la Chine avec son visa de touriste en poche.

Depuis, il donne des cours à des étudiants chinois souhaitant poursuivre leurs études à l’étranger. Sa rémunération s’avère bien plus élevée qu’au Cameroun où il disait gagner près de 230 euros par mois contre près de 2 000 euros dans une grande ville chinoise comme Shanghai.

Ce gain pécuniaire incontestable séduit d’autres migrants. « La population africaine est toujours très importante et continue de croître. Ils sont aujourd’hui près d’un demi million  en Chine », explique Adams Bodomo, également l’auteur d’ Africans in China : A Sociocultural Study and Its Implications on Africa-China Relations, publié en 2012.

Les estimations sont difficiles étant donné les cas d’immigrations illégales. Mais, le nombre d’Africains a crû de 30% à 40% par an entre 2003 et 2007, selon l’étude Ethnic encalve of transnational migrants in Guangzhou, publiée en 2008.

Moins de visas

Chocolat City à Canton où 100 000 Africains vivraient selon certaines estimations
Chocolat City à Canton où 100 000 Africains vivraient selon certaines estimations
Mais depuis 2007, de nouvelles restrictions de visas révèlent la frilosité de la Chine à l’égard des migrants. Il est alors nettement plus difficile de renouveler un visa de trois mois ou bien de transformer un visa étudiant en visa de travail. Les étrangers doivent sortir et rentrer à nouveau dans le pays pour obtenir le sésame.

« La Chine a eu l’habitude d’être un pays d’émigrations mais aujourd’hui la Chine est un pays d’immigrations et pas seulement venant d’Afrique », analyse Adams Bodomo. « Beaucoup de migrants viennent aussi d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, Europe, d’Amérique. La Chine arrive à un carrefour : comment gérer cette immigration ? »  Tout reste à faire selon le chercheur. « Je dis toujours que la Chine a une économie du XXIe siècle mais  il opère toujours avec une politique migratoire du XXe siècle. »

Le multiplication des investissements chinois en Afrique engendre toujours plus de migrations vers l’Asie : « Des Africains m’ont dit ‘nous sommes là parce qu’ils sont là-bas’ », raconte Adams Bodomo. « Chinois et Africains ont besoin les uns des autres pour cette ‘coproduction’La présence africaine en chine contribue à apporter aux fournisseurs chinois tout un marché », poursuit le chercheur. 

Racisme

En 2009, des manifestations éclatent à Canton. Deux Nigérians se sont blessés en voulant fuir la police. / Photo China Daily
En 2009, des manifestations éclatent à Canton. Deux Nigérians se sont blessés en voulant fuir la police. / Photo China Daily
En dépit de cette nécessaire coopération mercantile, les tensions sont perceptibles entre les communautés africaine et chinoise. Le 21 juin 2012, des manifestations éclatent entre les communautés africaines et la police suite à la mort d’un Nigérian dans sa cellule, rapporte notre confrère de RFI.

Il avait été interpellé après une rixe en pleine rue suite à un désaccord sur le prix d’une course en taxi. D’autres manifestations avaient déjà eu lieu en 2009 quand deux Nigérians s’étaient tués voulant fuir un contrôle de police.

Des faits qui  pour certains, renforcent la discrimination et le racisme environnant.
« Certains chinois vont à la rencontre des étrangers mais je dois dire qu’une majorité d’entre eux ne sont pas très à l’aise avec des Africains », témoigne Denis, professeur d’anglais camerounais. Plusieurs fois, on lui a demandé de se présenter comme originaire des États-Unis. Une nationalité qui impose davantage de respect de la part des Chinois. Mais Denis n’a jamais cédé, se refusant à mentir à ses élèves.


« Les enseignants africains sont regardés de haut. Je ne peux pas dire que ce soit réellement du racisme mais plutôt de l’ignorance. Leur connaissance de l’Afrique est très limitée. Certains pensent que c’est un pays et non un continent », explique-t-il.

Selon Denis, la population chinoise n’a qu’une impression négative de l’Afrique, « un continent de guerre, de famine. Ils ne voient rien de beau dans ce continent. »

Pas question pour autant de quitter le pays : « J’ai plein d’amis chinois. C’est pourquoi j’ai créé un site internet My Everybody English online en 2008 pour les Chinois qui veulent sociabiliser, interagir avec des étrangers. » 

« Les gens pensent que les populations chinoises et africaines ont de nombreuses confrontations. Mais ce n’est pas vrai au quotidien », tient à souligner Adams Bodomo. Chacun a besoin de l’autre pour faire prospérer son commerce. Les nouveaux défis de la Chine avec l’Afrique ne sont pas seulement mercantiles mais aussi migratoires. 

Les échanges sino-africains


En milliards, les exports de la Chine vers l'Afrique en rouge et de l'Afrique vers la Chine en jaune. 

Chronologie (AFP)

Partenaires depuis les années 1960, la Chine et l'Afrique ont considérablement renforcé leurs liens depuis une quinzaine d'années :
        
    - mars 1997: La Compagnie nationale chinoise du pétrole (CNPC) signe un contrat avec le Soudan pour la construction d'un oléoduc reliant les champs pétrolifères à la mer Rouge.
       
    - jan-fév 1999: Tournées africaines du ministre chinois des Affaires étrangères, Tang Jiaxuan, puis du vice-président Hu Jintao, marquées par de nombreux accords de coopération.
       
    - jan-fév 2004: Hu Jintao, devenu président, se rend en Égypte, au Gabon et en Algérie, pays clés dans la politique énergétique chinoise.
       
    - nov 2006: 3e édition du Forum de coopération Chine-Afrique (FOCAC), qui réunit à Pékin plus de 40 chefs d'État et gouvernement africains. Adoption d'une déclaration qui met en avant "l'égalité politique (...) la coopération économique gagnant-gagnant et les échanges culturels".
       
    - fév 2007: 3e tournée africaine du président Hu Jintao, qui multiplie les annonces: annulation totale ou partielle de dettes, dons ou prêts à taux préférentiels, exonération de taxes pour certains produits à destination de la Chine, programmes de construction d'infrastructures. En juin, la Chine lance le Fonds sino-africain pour encourager ses sociétés à investir en Afrique.
       
    - nov 2009: Pékin va accorder 10 milliards de dollars de prêts bonifiés au continent.
       
    - mai 2010: Le Nigeria signe avec une compagnie publique chinoise un contrat géant de 23 milliards de dollars pour construire trois raffineries et un complexe pétrochimique.
       
    - 3 nov 2011: Human Rights Watch affirme que les compagnies minières dirigées par des Chinois en Zambie bafouent les lois du travail et ignorent les règles de sécurité. La Chine nie toute atteinte aux droits de l'Homme.

    - 30 nov et 2 déc: Visite du ministre chinois de la Défense Liang Guanglie en Ouganda et aux Seychelles.
       
    - 5 jan 2012: Le ministre des Affaires étrangères Yang Jiechi compare l'Afrique à une "mine d'or" pour les investissements étrangers et promet de sensibiliser les entreprises chinoises au respect du droit du travail.

    - 28 jan: Inauguration du nouveau siège de l'Union africaine (UA) à Addis Abeba, bâti et offert par la Chine.

    - 19 juil: La Chine annonce un doublement à 20 milliards de dollars de ses crédits à l'Afrique à l'ouverture de la 5e conférence ministérielle du FOCAC à Pékin.
 

Les Nigérians en colère

En juillet 2009, des manifestations d'Africains éclatent à Canton en soutien à deux Nigérians blessés alors qu'ils fuyaient la police chinoise. En voulant échapper à un contrôle d'identité, ces deux marchands se sont gravement blessés -l'un a sauté par une fenêtre - et sont portés morts par la rumeur publique. La colère gagne les communautés africaines qui descendent dans la rue.

(Voir la vidéo ci-dessous)