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Ceux qui veulent sortir de l'euro

La crise de l'euro, qui est d'abord la crise de l'économie européenne, a engendré un flot d'attaques sur la légitimité de la monnaie unique. Ce n'est pas la première fois. Mais les critiques contre l'euro ne visent pas les mêmes objectifs, selon qu'elles viennent des droites populistes, qui le conjuguent avec un discours anti-immigrés ou des gauches souverainistes qui l'accompagnent de protectionnisme et de moralisme. 

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La Une de la Tageszeitung du 16 août 2011, qui accompagne la rencontre Merkel - Sarkozy : “Mon nom est Bond, Euro Bond. Ne dites jamais plus jamais ça“ (Parodie du titre du film de James Bond “Never say, never again“)
La Une de la Tageszeitung du 16 août 2011, qui accompagne la rencontre Merkel - Sarkozy : “Mon nom est Bond, Euro Bond. Ne dites jamais plus jamais ça“ (Parodie du titre du film de James Bond “Never say, never again“)
Certains spécialistes n'ont jamais cru à la monnaie unique européenne.

Pour Jean-Jacques Rosa, professeur français d’économie à Sciences Po Paris et euro-sceptique de la première heure, « l’euro est un contresens économique ». Dans un entretien donné au Figaro.fr, il explique : « vous ne pouvez pas appliquer la même politique monétaire, c'est-à-dire le même taux de change et le même taux d'intérêt, à des économies dont les trajectoires et les structures sont différentes. Notre économie n'évolue pas de la même façon que celle de la Grèce ou de l'Allemagne : les taux d'inflation divergent, les phases conjoncturelles ne coïncident pas, et il n'y a pas de taux de change idéal et unique, globalement applicable ».

Une opinion partagée par l'économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, dans une tribune dans le Monde : « C'est pour moi une piètre consolation de rappeler que j'étais fermement opposé à l'euro, tout en étant très favorable à l'unité européenne […]. Mon inquiétude venait notamment du fait que chaque pays renonçait ainsi à décider librement de sa politique monétaire et des réévaluations des taux de change, toutes choses qui, par le passé, ont été d'un grand secours pour les pays en difficulté. Cela permettait de ne pas déstabiliser excessivement le quotidien des populations au nom d'une volonté acharnée de stabilisation des marchés financiers.» Selon lui, l'unité monétaire va de pair avec une unité politique et budgétaire, comme c'est le cas pour les Etats américains.

Le maelström européen mis en cause

Le célèbre économiste américain Paul Krugman, prix Nobel en 2008, pointait lui aussi cette absence de politique budgétaire et d'institutions communes dans le magazine allemand Cicero en février : « les architectes de l’euro ont décidé d’ignorer les difficultés inhérentes à une monnaie commune et ont surtout ignoré les mises en garde contre l’absence d’institutions nécessaires pour que fonctionne la monnaie unique ». Résultat : l’euro conduit les pays à risques tels que la Grèce ou l’Espagne à une « orgie d’emprunts financée par le boom des exportations allemandes ».

Un autre économiste américain célèbre, Joseph Stiglitz, prix Nobel lui aussi - en 2001, est plus lapidaire. Si l'Europe « ne règle pas ses problèmes institutionnels fondamentaux, l'avenir de l'euro sera peut-être très bref ». Il précise : « À long terme, tant que les problèmes institutionnels fondamentaux seront là, les spéculateurs sauront qu'ils existent, et au fur et à mesure que les faiblesses de l'Europe s'aggraveront je pense qu'ils s'en donneront à coeur joie » (BBC4, mai 2010).

Martin Wolf, éditorialiste au journal britannique Financial Times, donnait en juin un exemple concret : « Dans une véritable union monétaire, un dépôt dans n'importe quelle banque de la zone euro doit être l'équivalent d'un dépôt dans n'importe quelle autre banque. Mais que se passe-t-il si les banques d'un pays donné sont au bord de l'effondrement ? La réponse est que cette présomption d'égalité ne tient plus. Un euro dans une banque grecque n'est plus la même chose qu'un euro dans une banque allemande. Dans ce cas, il n'y a plus seulement un risque de panique bancaire sur une banque précise, mais sur un système bancaire national dans son ensemble.»

Les drapeaux européen et grec devant le Parthénon à Athènes le 20 mai 2011
Les drapeaux européen et grec devant le Parthénon à Athènes le 20 mai 2011
L'euro condamné par la crise grecque ?

Pour certains économistes, la crise grecque - et ses suites - préfigurent purement et simplement l’éclatement de la monnaie unique.

L'américain Nouriel Roubini entrevoit la fin de la zone euro. Pour lui la crise de la dette actuelle met en lumière les failles de cette union monétaire. La zone euro n'a jamais été une « zone monétaire optimale », autrement dit un groupement de pays qui a tout intérêt à partager une monnaie unique. Roubini estimait en juin sur son blog du Financial Times qu'il n'existe aujourd'hui qu'un moyen de restaurer la compétitivité des pays périphériques : quitter la zone euro, reprendre des monnaies nationales et dévaluer. « Un tel scénario parait aujourd'hui inconcevable, relève l'économiste selon qui rien ne dit que dans cinq ans une telle idée n'aura pas fait son chemin, d'autant plus si les économies des pays périphériques stagnent ».

Alain Cotta, économiste français, pense aussi que l'euro est condamné, à plus ou moins brève échéance : « La condamnation à mort de l’euro repose sur le fait que personne ne veut d’un pouvoir fédéral politique, personne ne veut attribuer à un pouvoir économique des moyens budgétaires supérieurs, et l’évolution des économies nationales est différente ». expliquait-il sur Radio-Notre-Dame en février.

Pour Florin Aftalion, professeur émérite à l'Essec, ce n'est pas la crise économique qui finira par absorber le rêve de la monnaie unique, mais plutôt les choix politiques (Le Figaro, avril 2011) : « C'est la volonté des dirigeants européens d'imposer leurs objectifs politiques à la réalité économique qui lui portera le coup fatal ».

L'économiste allemand Hans-Werner Sinn se veut plus mesuré et plaide sur Le Monde.fr pour une sortie temporaire de l’euro, ce qui permettrait selon lui à la Grèce de « repartir » en dévaluant sa monnaie. « J'estime que la zone euro et l'euro sont indispensables pour poursuivre l'intégration européenne et j'espère que les problèmes actuels ne sont que temporaires. Ce qui déstabilise l'euro est le déni de réalité des politiques.»

Sortir de l'euro, un mot d'ordre politique

Il y a deux mois, suite à une réunion de crise secrète de l'Eurogroupe, le Spiegel évoquait une éventuelle sortie de l'euro de la Grèce. Une rumeur aussitôt démentie par le ministre grec des Finances et par Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe :  « Nous n'avons pas discuté de la sortie de la Grèce de la zone euro, c'est une idée stupide, c'est un chemin qui ne mène nulle part, c'est une possibilité que nous ne prendrons jamais ». Dans la foulée, le parquet d'Athènes a ordonné l'ouverture d'une enquête pour déterminer si le site allemand s'est rendu coupable de « diffusion de fausses nouvelles ». Sur l'échiquier politique, une partie de la gauche anticapitaliste grecque reprend désormais à son compte le mot d’ordre «?sortie de l’euro?».

En Allemagne, les déclarations de Hans-Olaf Henkel, économiste et ancien président du patronat, disant que son engagement passé en faveur de l'union monétaire est « la principale erreur de jugement de sa vie professionnelle » ont apporté de l'eau au moulin du parti anti-euro naissant face auquel se débattait Angela Merkel fin 2010.


Il faut se souvenir qu'en octobre 2010, c'était Angela Merkel elle-même qui aurait déclaré lors d'un sommet avec son homologue grec George Papandréou : « Si c'est le genre de club qu'est en train de devenir l'euro, peut-être devrions-nous le quitter ». C'était l'époque où la population allemande se plaignait de devoir se serrer la ceinture pour venir en aide aux Etats les moins performants. En janvier, Merkel affirmait pourtant que l'euro, « bien plus qu'une devise », était « à la base de [la] prospérité [européenne]».

les extrêmes haussent le ton

En France, les partisans d'un retour au franc sont aux deux extrêmes de l'échiquier politique.

A gauche, le NPA et le Parti de gauche. Ce dernier prône la sortie de Traité de lisbonne sur son site : « Notre désobéissance sauvera l’économie française et fera tache d’huile dans toute la zone euro. Nul doute que les petits pays dévastés par les plans de rigueur (Grèce, Portugal, Espagne…) soutiendront la France dans sa désobéissance. (...) A terme, le but est de briser le bloc libéral au sein de l’UE et de pousser à la négociation d’un nouveau traité.»

A droite, le député français Nicolas Dupont-Aignan, soutient depuis toujours une sortie de l'euro avec son parti souverainiste Debout la République. Au printemps 2010, en pleine crise grecque, il lance même une pétition en ligne, s'adressant aux « 20 millions de Français qui veulent sortir de l’euro pour relancer l’emploi et le pouvoir d’achat dans notre pays ». Un an plus tard, le discours n'a pas changé.

Marine le Pen, présidente du Front National, le parti français d'extrême-droite, va encore plus loin : dans le programme du FN pour la présidentielle 2012 est inscrit le plan de sortie de l'euro en 12 points (PDF). Selon elle, il faut anticiper la catastrophe en abandonnant la monnaie européenne dès maintenant. Ce discours ultra protectionniste est calqué sur tous ceux des droites populistes européennes, qui en l'accompagnant de xénophobie et de simplisme engrangent des succès électoraux un peu partout sur le vieux continent.

Du côté des autorités européennes la ligne officiellement défendue est que personne ne renoncera à utiliser la monnaie unique. Et d'ailleurs, depuis l'annonce jeudi soir du nouveau plan d'aide de Bruxelles pour réduire la colossale dette grecque, l'euro est remonté, et les Bourses européennes se portent bien. Simple répit jusqu'à la prochaine crise ou victoire de l'union monétaire ? L'avenir nous le dira très vite.

Les grandes dates de la crise financière en zone euro

21.07.2011par AFP
- déc 2009: GRECE: l'UE tire la sonnette d'alarme sur l'état des finances publiques grecques, deux mois après une première révision à la hausse du déficit du pays, à 12,7% du PIB contre 6% initialement prévu. Les agences de notations baissent leur note sur la capacité d'Athènes à rembourser ses dettes.

   --2010--

- 29 janvier: ESPAGNE: le pays adopte un plan d'austérité sur trois ans visant à économiser 50 milliards d'euros.
- 3 février: GRECE: adoption d'un plan d'économies. La Commission européenne place le pays sous surveillance.
- 8 mars: PORTUGAL: annonce d'un programme d'austérité pour réduire un déficit record de 9,3% du PIB.
- 30 mars: IRLANDE: le gouvernement dévoile un plan de sauvetage bancaire.
- 23 avril: GRECE: Athènes se résout à demander l'aide internationale. Le 2 mai, l'UE et le FMI lui accordent un plan de prêts de 110 milliards d'euros en contrepartie de mesures d'austérité visant à des économies de 30 milliards d'euros.
- 5 mai: GRECE: violente manifestation contre la rigueur, trois personnes tuées dans un incendie déclenché par un cocktail Molotov. Le plan d'austérité est adopté par le parlement le lendemain.
- 10 mai: Adoption d'un plan de secours historique de l'UE allant jusqu'à 750 milliards d'euros, avec la participation du FMI, pour venir en aide si nécessaire aux pays de la zone euro.
- 12-13 mai: ESPAGNE-PORTUAL: annonce de nouvelles mesures d'austérité.
- 29 juillet: ITALIE: adoption par le parlement d'un plan d'austérité impopulaire de 25 milliards d'euros, alors que le pays affiche l'une des dettes les plus élevées du monde (près de 120% du PIB).
- 30 septembre: IRLANDE: le déficit public pour 2010 est revu à la hausse (32% du PIB contre 11,6%).
- 28 novembre: IRLANDE: accord entre Dublin, l'UE et le FMI sur un plan de sauvetage de quelque 85 milliards d'euros, dont 35 milliards pour les banques.

   --2011--

- 6 avril: PORTUGAL: Lisbonne se résout à demander une aide internationale, deux semaines après la démission du Premier ministre José Socrates.
- 5 mai: PORTUGAL: accord avec l'UE et le FMI sur une aide financière de 78 milliards d'euros en échange de l'application d'un programme d'austérité.
- 29 juin: GRECE: le parlement vote en faveur d'un nouveau plan d'austérité et de privatisations, crucial pour la poursuite de l'aide, malgré une vive contestation dans la rue. Le 2 juillet, la zone euro donne son feu vert au versement de 8,7 milliards d'euros de prêts, écartant le risque de faillite du pays.
- 30 juin: ITALIE: le gouvernement adopte un nouveau plan de rigueur de 47 milliards d'euros d'ici 2014.
- 11 juillet: L'Eurogroupe annonce un renforcement des outils de son Fonds de secours financier mais repousse la finalisation du second plan d'aide réclamé par la Grèce.
- 21 juillet: La zone euro convoque un sommet d'urgence en raison de turbulences qui menacent de déstabiliser l'Italie. Objectif minimum: boucler le plan de soutien à Athènes.