Chili : victoire de Michelle Bachelet, incertitudes pour la gauche

Michelle Bachelet (à gauche) et Evelyn Matthei
Michelle Bachelet (à gauche) et Evelyn Matthei

Mise à jour, 15 décembre 23 h  La socialiste Michelle Bachelet a remporté dimanche le second tour de la présidentielle au Chili, obtenant plus de 60% des voix face à la conservatrice Evelyn Matthei. De retour au pouvoir après quatre ans, Michelle Bachelet n'aura pas trop de sa majorité au Parlement déjà acquise le 17 novembre pour imposer ses réformes. Car au-delà du duel ressassé par les médias entre deux femmes séparées par l'histoire se pose la question du chantier économique et surtout social d'un pays encore régi par l'ultra-libéralisme de l'ère Pinochet.

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L'héritage

Comme prévu, Bachelet l'emporte avec finalement plus de 60 % des voix face à sa rivale de droite Evelyn Matthei. Avec 25 % des suffrages lors d'un premier tour marqué par une forte abstention, la conservatrice Evelyn Matthei avait fait certes redonné un peu d'espoir à son camp mais n'avait guère de chance de rattraper les 47 % de sa rivale socialiste.

Le retour de celle-ci – après un séjour réparateur à l'ONU – est tout sauf une surprise. Présidente de 2006 à 2010, et gratifiée à l'issue de son mandat d'une popularité sans égale, seule la constitution l'avait empêchée de se représenter. La même disposition a cette fois écarté le sortant Sebastian Pinera.

Vainqueur en 2010 avec 52 %, celui-ci était le premier président de droite élu depuis le rétablissement de la démocratie, le poste ayant été jusqu'alors régulièrement occupé par des socialistes ou démocrates-chrétiens, unis dans la même coalition qui avait eu raison de la dictature en 1988. Plutôt sans éclat, le mandat de Pinera n'a pas cédé aux tentations de restauration de l'ordre passé. Lui même avait au demeurant pris parti en 1988 contre Pinochet.

Dans une atmosphère tout de même désenchantée, la droite a peiné à lui trouver un successeur. Les deux premiers pressentis ayant fait défaut en cours de campagne, on s'est tourné vers son ancienne ministre du travail Evelyn Matthei, fille d'un général membre de la junte.

Le très médiatique duel « entre deux femmes séparées par l'histoire » est donc essentiellement fortuit. A travers elles, deux blocs s'opposent bel et bien, même si les oppositions politiques réelles entre grands partis de gouvernement ont été en pratique, depuis la restauration de la démocratie et en dépit des clivages traditionnels affichés, moins radicales qu'elles n'y paraissent.

Fantômes

Manifestation étudiante à Santiago (AFP)
Manifestation étudiante à Santiago (AFP)

Si le passé s'invite régulièrement dans le débat public à travers, notamment, la question des disparus, les assassins sont, à l'inverse de l'Argentine, demeurés dans l'ensemble impunis et la candidate Matthei peut aujourd'hui porter sans embarras sa filiation avec eux, au propre et au figuré.

L'héritage économique de Pinochet, surtout, n'a pour l'essentiel jamais été remis en cause, et pas même par la gauche. Il repose, pour l'essentiel, sur un néo-libéralisme dénué de complexes (les « Chicago boys » de l'économiste Milton Friedman avaient fait du Chili leur terrain de jeu) marqué notamment par la privatisation des systèmes sociaux, de la santé et de l'éducation.

Profitant d'un contexte favorable, le pays s'est beaucoup enrichi au cours des dernières décennies, affichant des résultats enviables en terme d'inflation, de chômage et surtout de croissance.  Nulle magie libérale là-dedans :« C'est la Chine qui assure la croissance des pays de la région qui ont des ressources exportables, analyse Jacques Kourliandsky, spécialiste du Chili à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques). Au Chili, ces ressources sont essentiellement le cuivre et accessoirement le saumon. La croissance aurait été la même quelle que soit la politique économique suivie. Cela a permis d'alimenter les caisses de l'État, de faire un certain nombre de choses. Les différents gouvernements qui se sont suivis ont donné plutôt dans la charité publique pour réduire la grande pauvreté mais n'ont pas touché au modèle. ».

Globalement moins pauvre, la société chilienne est aussi devenu particulièrement inégalitaire. Le système de pensions par capitalisation aboutit à une retraite moyenne de 260 €. Nombre de Chiliens n'ont pas les moyens de se soigner. Contraints de s'endetter pour acquérir une formation supérieure, les étudiants manifestent régulièrement pour la gratuité de l'université, devenue thème de campagne majeur. Le jour du premier tour, ils ont occupé les bureaux de Michelle Bachelet pour se rappeler à son souvenir.

Sur plusieurs de ces sujets socialement sensibles, celle-ci s'est cette fois engagée à agir enfin - ainsi que pour une libéralisation de l'avortement - lors de son nouveau mandat. Les élections législatives – qui se sont tenues le 17 novembre en même temps que le premier tour de la présidentielle - lui accordent une majorité confortable (68 députés pour sa coalition de la "Nouvelle majorité" – du Parti communiste à la Démocratie chrétienne - sur 120). Elle reste cependant insuffisante pour une modification de la constitution (instaurée … sous Pinochet en 1980 et toujours en vigueur), souhaitée à gauche mais qui exige une majorité parlementaire des deux-tiers.

Alors que l'attente est cette fois importante et qu'elle incarne plus que dans sa première présidence les impatiences d'une grande part de la société chilienne, Michelle Bachelet, aussi bien élue soit-elle, n'aura pas les mains tout à fait libres.

Les deux finalistes pour le Palais de la Moneda :

Michelle Bachelet

Socialiste, bloc de la “concertation“

Socialiste, médecin, ancienne présidente du Chili (2006-2010) et plus récemment responsable de ONU - Femmes. Candidate d'une coalition allant des communistes aux démocrates-chrétiens. Elle a obtenu 47 % au premier tour, score qui a déçu certains de ses partisans ... mais la laissait imbattable.

Evelyn Matthei

Coalition pour le changement

Fille d'un membre de la junte de Pinochet (qu'elle ne désavoue pas), ancien ministre du travail du Président sortant Sebastian Pineira, elle est devenue la candidate unique de la droite après deux défections. Son score de 25 % au premier tour, très au dessus des prévisions, est considéré comme un succès mais ne lui laissait guère de chances pour la suite.

Une première manche pour la gauche

Quatre élections avaient lieu le 17 novembre : premier tour de la présidentielle, législatives, sénatoriales (moitié du sénat) régionales : pour la première fois les conseillers régionaux sont élus et non plus nommés.

Les résultats : 

Présidentielle premier tour : Michelle Bachelet (Nouvelle Majorité) = 46,68 % – Evelyn Matthei (Alianza para Chile) = 25,01 % – Marco Enriquez-Ominami (Parti Progressiste PRO) = 10,96 %  – Franco Parisi (Indépendant centre droit)  = 10,12 % – Marcel Claude (Indépendant gauche) = 2,80 %  Alfredo Sfeir (Parti Ecologiste Vert) =  2,34 % – Roxana Miranda (Parti Egalité, gauche) = 1,27 % – Ricardo Israel (Parti Régionaliste PRI) = 0,57 %  – Tomas Jocelyn-Holt (Indépendant centre)  = 0,19 %

Chambre des députés - Devait être entièrement renouvelée soit 120 députés : Nouvelle Majorité 68 (57) – Alliance pour le Chili = 55 (48) –  Pro = 1 (0) – Indépendants = 8 (3).
Majorités nécessaires pour : Une réforme fiscale :  60 + 1 – Une réforme de l’éducation : les 4/7 soit 69 députés et 22 sénateurs – Une réforme électorale : les 3/5 soit 72 députés et 23 sénateurs – Une réforme de la Constitution : les 2/3 soit 80 députés et 25 sénateurs.



Bachelet introduit dans le débat la question des indiens Mapuches

25.10.2013AFP
L'ex-présidente socialiste chilienne Michelle Bachelet, favorite pour la présidentielle, a proposé "une nouvelle approche" vis-à-vis des communautés indiennes Mapuches, qui réclament la restitution de terres.

Les Mapuches, première minorité indigène du pays (700.000 personnes, quelque 6% de la population chilienne), réclament la restitution de terres "ancestrales" prises par l'État à la fin du 19e siècle dans leur fief de la région de l'Araucanie, dans le sud chilien. Leurs actions parfois violentes ont conduit leurs dirigeants en prison.

Michelle Bachelet a notamment qualifié d'"erreur" l'application de la loi antiterroriste à leur encontre. Cette loi date de la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990) et prévoit des peines beaucoup plus sévères que la législation ordinaire tout en compliquant l'exercice de la défense des accusés.