Chine : crise financière majeure ou krach boursier temporaire ?

Salle de suivi de la bourse à Pékin, le 24 août 2015. Les petits porteurs voient fondre la valeur de leurs investissements.
Salle de suivi de la bourse à Pékin, le 24 août 2015. Les petits porteurs voient fondre la valeur de leurs investissements.
©AP Photo/Mark Schiefelbein

François Hollande se veut rassurant sur les effets de la crise boursière chinoise. Et pourtant, depuis lundi 24 août, un vent de panique souffle sur les marchés mondiaux. La crise financière est-elle passagère ou annonce-t-elle une nouvelle tempête économique mondiale ?

dans
L'explosion de la bulle spéculative chinoise, prévue par de nombreux analystes (lire l'interview de Mylène Gaulard sur Latribune.fr en septembre 2014 : "La bulle immobilière chinoise risque d'éclater bientôt"), est aujourd'hui une réalité.

Après avoir ébranlé les marchés asiatiques, elle affecte désormais les places financières occidentales. Son principe, simplifié, est celui d'un gonflement ininterrompu de la valeur des titres boursiers : comme une bulle de savon, l'ensemble grossit, grossit (+ 150% pour la bourse de Pékin en un an), et comme une bulle de savon, cet ensemble ne peut — à terme — qu'exploser.

Dans le cas d'une place boursière, la bulle explose quand les détenteurs d'actions, craignant que la valeur de leurs titres ne grimpe plus, se mettent tous à vendre en même temps. Les valeurs des titres décroissent, jusqu'à ne plus rien valoir… ou presque.

Les porteurs d'actions chinois ont donc commencé à vendre en juin, craignant la fin de la bulle. Et ils l'ont fait exploser — créant ainsi un vent de panique : tout le monde s'est mis à vendre pour éviter de trop perdre par la suite. L'effet domino a suivi immanquablement (voire aussi article TV5Monde : "Chine : 3000 milliards évaporés").​ ​Ce qui est appelé un "krach" boursier est survenu :

TV5Monde

Mais dans le cas de la Chine, s'agit-il seulement d'une "panique boursière" temporaire ou bien d'une crise équivalente  à celle des supbrimes de 2008, voire pire ?

"Shadow banking" et spéculation immobilière

La bulle spéculative chinoise s'explique par plusieurs facteurs. Le principal est celui de l'endettement massif du secteur privé depuis 2007, et surtout 2010, pour investir dans les biens immobiliers.


Quand tout le monde a acheté une maison, la bulle éclate. Paul Jorion, analyste financier

Le prix au mètre carré à Pékin est passé d'une moyenne de 600 euros autour de l'an 2000 à plus de 2000 euros en 2013. Les plus fortes augmentations ont eu lieu à partir de 2009-2010. L'analyste financier Paul Jorion explique cet engouement pour les investissements immobiliers et  boursiers en Chine de façon très simple : "Curieusement, la Chine est un pays qui, s'il est communiste sur le papier, offre peu de protection sociale. Pensions de retraite ou assurances maladie sont à l'initiative des individus. La classe moyenne qui a émergé, à la faveur des fortes exportations et de l'augmentation des salaires, s'est donc demandé comment constituer son épargne. Et les bulles financières, qu'elles soient boursières ou immobilières, apparaissent comme un bon moyen de placement, parce qu'on vous dit que les gains sont de 4 ou 7% par an. Mais ce qu'on ne vous dit pas, c'est qu'à un moment, on ne trouve plus personne pour rentrer sur le marché. C'est une véritable chaîne de Ponzi. Et quand tout le monde a acheté une maison, qu'on ne trouve plus de nouveaux investisseurs, la bulle éclate."

Ces investissements — désormais nommés "sur-investissements" par les spécialistes — ont été possibles grâce au développement exponentiel du "shadow banking" (finance de l'ombre).

Le "shadow banking" est un système de prêts effectués, non pas par des banques, mais par des structures financières très peu régulées, le plus souvent de type "fonds d'investissements spéculatifs" (hedge funds en anglais, ndlr).


On ne connaît pas le taux d'endettement de la Chine avec précision. Eric Valatini, ex-trader en Asie

Ce secteur financier opaque représente aujourd'hui 50% de la richesse nationale de la Chine et 120% du PIB des plus grandes économies de la planète, pour une valeur mondiale estimée entre 60 000 et 75 000 milliards de dollars. Eric Valatini, trader indépendant en Asie de 2005 à 2013, et actuellement entrepreneur en Thaïlande, estime que l'écroulement des bourses chinoises était prévisible, mais qu'il reflète un problème plus large : "L'économie asiatique a été fortement sous-estimée ces dernières années, et son influence sur le reste de la planète n'a pas été suffisamment prise en compte. On ne connaît pas, par exemple, le taux d'endettement de la Chine avec précision. Les Chinois ne le connaissent probablement pas eux-mêmes, puisque des systèmes de prêts très complexes ont été mis en place, sans contrôle, ni régulation."

Evolution officielle du taux d'endettement public chinois :

Evolution officielle du taux d'endettement privé chinois :

Conséquences directe de l'écroulement boursier parti de Chine : un probable arrêt des investissements chinois en Asie, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis. Ce que l'ancien trader résume assez simplement : "Quand l’Asie s’enrhume, il peut y avoir une contagion au reste du monde. Si les bourses chinoises s’écroulent, la valeur virtuelle des sociétés cotées s’écroule elle aussi, et ces entreprises sont obligées de rapatrier leurs fonds de l'étranger - Europe, Amérique, Asie. C'est autant d'argent qui va manquer, particulièrement en Asie du Sud-Est, où les économies sont excessivement dépendantes des investissements chinois."

Une contagion à l'économie réelle ?

Ce 24 août, considéré comme un "lundi noir" pour les places boursières mondiales, particulièrement en Europe, a vu une véritable panique boursière en forme de plongeon. Le site spécialisé boursorama.com compare même ce qui vient de survenir en Europe au effets du… krach de 2008 :


"Un tel krach en séance ne s’était plus vu sur les marchés européens depuis la semaine du 6 au 10 octobre 2008, peu après la faillite de Lehman Brothers."

La question d'une "contagion" du krach chinois au reste de la planète est dans toute les têtes, et à sa suite, celle d'une "contamination" de l'économie réelle. La crise financière chinoise est aussi une crise de la dette à venir, équivalente à celle encore en cours en Europe, voire pire. Comment ne pas penser à un scénario équivalent à celui de 2009, avec pour conséquences des millions d'emplois supprimés dans le monde et une reprise économique qui se fait toujours attendre ?
 

Le Trader Kevin Lodewick au New York Stock Exchange ce "lundi noir" du 21 août 2015. L'indice Dow Jones a plongé de 530 points depuis que le ralentissement économique de la Chine est acté. Le baril de pétrole est tombé à 40$, son prix le plus bas depuis la crise financière de 2008. (AP Photo/Richard Drew)


Ce scénario, l'analyste financier Paul Jorion l'entrevoit non pas par réaction en chaîne purement financière, mais par logique économique : "La Chine n'est pas parvenue à créer véritablement un marché intérieur, la consommation des ménages représente seulement 35% du PIB. C'est très peu, quand on sait que les Etats-Unis sont à peu près au double. Tout repose sur les exportations, mais les pays acheteurs de la production chinoise, comme les Etats-Unis ou ceux d'Europe, baissent les salaires, donc les prix des matières premières baissent et la demande en Chine baisse aussi. Or la Chine contribue pour plus de 25% à la croissance mondiale — jusqu'à 50% à une époque — et représente 15% de la production mondiale. Donc, un pays qui représente 15% de la production, ça ne peut qu'affecter l'économie mondiale".

"Si la Chine le décide, elle peut se retirer du système capitaliste et faire flamber le cours des matières premières". Paul Jorion, analyste financier

Les mesures politiques et économiques que le gouvernement chinois pourrait prendre, si la situation s'aggravait, ne confortent pas l'idée d'un simple soubresaut boursier cantonné à l'Asie. Paul Jorion souligne cet aspect des choses, inquiétant à son sens pour l'économie mondiale : "Je prends le pari depuis plusieurs années que la Chine ne fait que tâter le capitalisme pour vérifier si c'est un facteur de développement économique, et qu'ainsi, ce pays — ne s'étant pas engagé formellement dans le capitalisme — peut toujours revenir en arrière. La Chine a une structure stalinienne, et si les choses continuent dans le même sens, d'ici un mois ou deux, elle pourrait se retirer du système capitaliste. Si cela arrive, ça va être un choc énorme".

Cette position de repli de la Chine pourrait "gripper la machine capitaliste", selon l'analyste. Le premier effet serait de changer complètement le prix des matières premières, qui pourrait flamber, puisque "C'est actuellement la demande chinoise qui détermine le niveau des prix des matières premières. C'est la Chine qui est en position de diriger les choses, puisqu'elle peut se retirer de n'importe quel marché du système capitaliste, elle ne s'est jamais engagée de ce côté là."

Le scénario de 2008 est donc peut-être en route, mais avec, cette fois-ci, l'empire du Milieu qui pourrait, s'il le souhaitait, "tirer le tapis sous les pieds des économies occidentales". Ce que Paul Jorion résume par cette sentence : "Si la Chine décide de ne plus laisser les marchés financiers fixer le prix des matières premières, mais le fait par décision étatique, elle peut faire flamber les cours mondiaux comme elle le souhaite."

Un changement qui serait… pour le moins abrupt. Avec une crise inédite à la clef.