Chine-France : la longue marche

Marqués par un respect historique qui a survécu à bien des crises, les liens franco-chinois ne souffrent aujourd'hui d'aucun conflit politique majeur. On ne peut pas en dire tout à fait autant de leurs relations économiques.

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Je t'aime, moi non plus

« L'amitié traditionnelle bâtie par nos dirigeants est aussi grande que les Alpes et durera comme l'eau du Yangzi qui coule éternellement ». Lancée sobrement le 23 janvier par un haut hiérarque chinois à la tribune du Palais du Peuple, la formule pouvait résonner d'autant plus agréablement aux oreilles françaises - parmi lesquelles celles du Président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone et d'une délégation parlementaire - que le long fleuve en question n'a pas toujours été si paisible, ses tumultes évoquant plutôt, si l'on ose risquer d'autres clichés, une montagne russe.

Au cours de la seule dernière décennie, les relations franco-chinoises ont connu bien des vicissitudes, passant du beau passable, au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, à la quasi tempête en 2008 avec la traversée psychodramatique de la flamme olympique sous les huées des militants protestant contre la répression au Tibet. En réponse, des manifestations antifrançaises éclataient en Chine. Embarrassé (il avait lui-même fâché Pékin par son inconstance), le président français devait dépêcher l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin pour calmer les esprits, suivi d'une kyrielle de ministres et de hauts patrons. D'éminents retraités – Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac - paieront même de leur personne pour retrouver les faveurs chinoises.

Passe le temps ou revienne la réalité des affaires, la colère finit par s'apaiser et la France redevient fréquentable. Une visite officielle du Président Hu Jintao scelle en 2010 la quasi-réconciliation. Le tapis rouge déroulé à Paris vaut à Sarkozy la présidence du G20. On respire, malgré le vif agacement provoqué par l'intervention française en Libye. Implicitement plus à l'aise avec les pouvoirs de droite selon la tradition stalinienne, les dirigeants chinois en viennent même à déraper à la veille de l'élection présidentielle française. Émissaire à Pékin du candidat Hollande en février 2012, Laurent Fabius n'est reçu par aucun des neuf membres du bureau politique du Parti communiste chinois et écourte sa visite en signe de protestation. Message tardivement mais bien entendu. Les autorités de Pékin recevront le même Laurent Fabius cinq mois plus tard – cette fois ministre des Affaires étrangères – avec des égards particuliers.

Compréhensions

Le président chinois Xi Jinping et François Hollande, le 25 avril 2013 à Pékin (AFP)
Le président chinois Xi Jinping et François Hollande, le 25 avril 2013 à Pékin (AFP)

Deux années plus tard, le ciel diplomatique reste sinon sans nuage du moins globalement dégagé entre les deux – inégales - puissances. A tort ou à raison, le Tibet est revenu au second plan de l'actualité et nulle tournée du Dalaï Lama n'est venue troubler la fête du « cinquantenaire ».
A défaut d'être mieux respectés, les droits de l'homme, d'une façon générale, font manifestement l'objet d'une approche plus pragmatique des deux parties que naguère : un sujet sur lequel « les dirigeants chinois ne se braquent pas », observait Claude Bartelone à l'issue de sa visite, mais ils « semblent avoir un calendrier, qui n'est pas le même que nous ».

Au plan diplomatique, si des différends persistent sur plusieurs crises de la planète, ils n'occasionnent pas aujourd'hui de drames majeurs entre les deux capitales. Hostile à toute ingérence en Syrie, Pékin plaide inlassablement sur ce dossier la recherche d'une « solution politique » mais sa position paraît en la matière bien plus flexible que celle de Moscou, alliée explicite de Damas. Le même pragmatisme prévaut à l'égard de Téhéran, la Chine faisant même partie – avec la France - du groupe « P5+1 » chargé de superviser le démantèlement des centrifugeuses iraniennes.
Malgré leur évidente concurrence sur le continent africain, Chine et France n'y connaissent pas de conflit politique ouvert. Pékin, qui n'a pas formulé d'objection à l'opération Serval au Mali, y a récemment dépêché près de 500 casques bleus, devenant un contributeur important de la force onusienne (MINUSMA) qui lui succède. Elle soutient formellement la transition en Centrafrique.

D'une façon générale - et en dépit du rabâchage décliniste de ses élites - la France demeure pour la Chine un partenaire respecté. Outre les liens historiques célébrés aujourd'hui – qui ne sont pas seulement décoratifs et contribuent à une image de la France demeurée, en Chine, positive – elle reste une puissance nucléaire, l'un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Sa sensibilité généralement multipolaire n'est pas indifférente à Pékin ... de même que son influence sur le continent africain.

Bien moins fluides sont en revanche les relations économiques et commerciales entre les deux pays dont les positions respectives ont, c'est une litote, bien changé depuis un demi-siècle. La Chine est devenue la deuxième puissance d'une économie mondiale où l'Europe ne joue plus le même rôle. La France a perdu du terrain dans différents domaines au regard, en particulier, de l'Allemagne devenue le premier partenaire commercial et investisseur européen en Chine. L'hexagone, à cet égard, souffre de ce qui est aussi son succès : une présence axée sur des secteurs de hautes technologies et des grandes entreprises … au détriment des PME, génératrices potentielles d'échanges bien plus volumineux. Résultat  : la part de la France dans le marché Chinois plafonne à … 1,3 %, tandis que son déficit commercial s'élève à 26 milliards d'euros.

Choyés

Rue de Pékin
Rue de Pékin

Pour cruels qu'ils soient, ces deux derniers chiffres soulignent
a contrario de vastes possibilités inexploitées pour un partenaire qui demeure intéressant aux yeux des Chinois. Et si sa bonne réputation dans des domaines classiques, mais toujours majeurs, tels les transports, le nucléaire (et l’énergie en général) ou l'aérospatial reste un atout, là ne résident pas forcément les potentiels les plus prometteurs. Dans le domaine agro-alimentaire où la France, grâce à ses vins et spiritueux, s'en sort honorablement en terme d'échanges, bien des marchés locaux demeurent à conquérir. Il en est de même dans la santé mais aussi dans le développement urbain, deux secteurs où la demande croissante chinoise peut rencontrer le savoir-faire français.

Chercheuse associée à l'IFRI (Institut français des relations internationales, sciences po), Alice Ekman croit en « une relation bilatérale renforcée sur deux niveaux en parallèle, national et local ».
« Les avantages comparatifs de l'industrie française peuvent être décuplés au niveau local, écrit-elle dans le Monde (04.2013). Il est alors possible de faire du sur mesure province par province, ville par ville, en cherchant la complémentarité entreprises françaises-besoins locaux à chaque fois que possible, et en ne négligeant pas les provinces à la fois pauvres et peuplées (Guizhou, Jiangxi, Guangxi, Anhui, par exemple), où les besoins demeurent très importants et les potentiels de croissance particulièrement forts ».

Geste de cinquantenaire autant que signe des temps : longtemps considéré avec une certaine condescendance, le voyageur chinois – officiel, homme d'affaire ou touriste – bénéficie depuis cette semaine de la délivrance systématique d'un visa pour la France en quarante-huit heures. En un temps où la patrie de Voltaire ne se signale pas par son excès d'hospitalité envers les peuples moins argentés, la faveur marque une attention singulière à l'égard d'une opinion chinoise décidément courtisée. Elle répond aussi à des considérations touristiques crûment palpables, aiguisées par la concurrence avec d'autres destinations, dont une Londres très agressive. Un million et demi de Chinois ont visité l'Hexagone l'an dernier, y laissant 500 millions d'euros. Une étude du Boston Consulting Group (BCG) publiée en décembre 2013 affirme que les dépenses totales des voyageurs chinois pourraient se multiplier par sept d'ici 2030. De ce côté aussi, la lutte ne fait que commencer.

L'ombre du Général

AFP
Des ouvriers achevaient dimanche à Pékin d'installer la Citroën DS du général de Gaulle dans une vaste salle du Musée national: 50 ans après, les Chinois célèbrent l'homme d'Etat qui a osé reconnaître la Chine populaire, en le comparant à Mao Tsé-toung.
Cette DS 19 présidentielle noire aux chromes rutilants, dans laquelle se trouvait le fondateur de la Ve République lors de l'attentat du Petit-Clamart (France) en 1962, sera lundi place Tiananmen an centre de la commémoration de l'établissement des relations diplomatiques sino-françaises, le 27 janvier 1964.
Sur cette même place qui regroupe le coeur du pouvoir du régime communiste, le drapeau fut mis en berne le 10 novembre 1970, quand éclata la nouvelle de la mort de l'homme de l'appel du 18 juin 1940. Une première pour un chef d’État étranger.
A midi, dans le Grand Palais du peuple, situé sur le côté ouest du quadrilatère, le gouvernement chinois donnera un grand banquet. Le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, conduira la délégation française.
"On est toujours assez surpris, même quand on connaît l'Histoire, de la notoriété de De Gaulle en Chine", souligne David Valence, directeur-adjoint de la Fondation Charles de Gaulle.
Les Chinois, poursuit-il, "retiennent souvent son insistance sur la souveraineté des peuples et sur l'indépendance de ces peuples. On voit bien quel écho cela peut avoir en Chine aujourd'hui".

"La Grande France"


Il arrive aussi que les Chinois associent De Gaulle avec la "Grande France", sous-entendant ainsi la perte de puissance de la France actuelle. Ou qu'ils comparent Mao et de Gaulle, dont la rencontre, voulue des deux côtés, n'a jamais pu se faire.
"Le général de Gaulle a été le premier homme d'Etat dans le monde occidental à voir, à prédire l'émergence de la Chine", assure à l'AFP Wu Jianmin, ancien ambassadeur à Paris de la République populaire de Chine.
Le diplomate évoque cette France des années 1960, celle de la "grandeur", qui suit "une politique étrangère indépendante, qui a le courage de dire ce qu'elle pense".
"Mao et De Gaulle ont tous les deux résisté à l'agression étrangère, en Chine ce fut l'agression japonaise et en France l'agression allemande. Les deux ont été combattants dans la guerre antifasciste. Ce sont des choses qui les rapprochent", relève M. Wu.
Dans l'exposition au Musée national, Charles de Gaulle tient évidemment la vedette, même si des photos illustrent aussi l'accueil historique en Chine de Georges Pompidou en 1973, la rencontre entre Valéry Giscard d'Estaing et Deng Xiaoping, ou les autres visites bilatérales.
Maître d’œuvre de l'exposition, la Fondation Charles de Gaulle admet avoir été contrainte de supprimer des clichés où apparaissaient Hua Guofeng, le successeur désigné de Mao mis à l'écart par Deng Xiaoping, ou Zhao Ziyang, dirigeant tombé en disgrâce après avoir soutenu les étudiants du mouvement de Tiananmen en 1989.

"Quelques demandes de retouche"

M. Valence confirme quelques "demandes de retouches de la part de nos amis chinois".
"Comme ce n'était pas des aspects très essentiels de l'exposition, on a choisi d'accepter cette demande".
Pas de souci en revanche pour la DS 19, qui en est à son deuxième voyage en Chine, après avoir été restaurée des dommages causés par les balles d'un commando de partisans de l'Algérie française en 1962. Le général et Yvonne de Gaulle, miraculeusement, ne furent pas touchés.
Un événement "pas très connu" en Chine, explique Wu Jianmin, "ce qui explique l'intérêt qu'on porte à cette voiture. Derrière cette voiture, c'est le courage du général. Ses décisions étaient vraiment d'une grande importance. Et pour les décisions de ce genre, il y a un prix (à payer)".
Un attentat qui "surprend un peu les Chinois", confie de son côté le général François Kessler, directeur général de la Fondation Charles de Gaulle. "Comment se fait-il qu'on puisse tirer sur un chef d'Etat? Heureusement je leur explique que c'est une voiture qui, malgré les pneus crevés, a continué à rouler à 120 km/h".
C'est PSA, actuellement en négociation pour voir entrer à son capital son partenaire chinois Dongfeng, qui a insisté sur l'envoi de la DS, et financé son transport. Le groupe automobile français espère des retombées commerciales liées à l'image de résistance de cette "voiture de haute technologie, en avance sur son temps", selon les mots du général Kessler.
D'autant que le sigle DS est redevenu d'actualité. Le mois dernier Citroën a dévoilé un nouveau modèle

Les échanges bilatéraux en 2012

(source officielle française)
Après avoir progressé de 12,6% entre 2010 et 2011 à 48,5 Mds €, les échanges entre la France et la Chine continentale ont continué de croître en 2012, mais à un rythme moins soutenu. Ils ont atteint 54,6 Mds € sur l’ensemble de l’année, soit une hausse de 3,1% par rapport à 2011. La Chine demeure le deuxième fournisseur de la France, derrière l’Allemagne, et figure au huitième rang des pays de destination des exportations françaises. En 2012, celles-ci ont augmenté de 11,9 %, pour atteindre 15,1 Mds €. Le rythme de progression de nos exportations est inférieur à celui de 2011 (+22,6 %) mais il demeure près de quatre fois supérieur à la tendance mondiale (+3,1 % en 2012). Les importations françaises de produits chinois se sont pour leur part maintenues au niveau identique à celui de l’année 2011 (+0,3% à 41,2 Mds €) et inférieur à la progression générale de nos importations (+0,9%). En raison de ces deux mouvements antagonistes, notre déficit commercial avec la Chine s’est réduit de 1,5 Mds € entre 2011 et 2012, pour s’établir à 26,1 Mds €. Ce déficit reste cependant le premier déficit commercial français,