Chine : le commerce de la torture en plein boum

Matraques à impulsions électriques, menottes...les instruments de torture sont nombreux.DR
Matraques à impulsions électriques, menottes...les instruments de torture sont nombreux.DR

Le commerce chinois de la torture exposé au grand jour, c’est le nom du dernier rapport publié par Amnesty International. Il révèle qu’en seulement 10 ans, le nombre d’entreprises chinoises qui produisent et vendent des instruments de torture a explosé. Principale destination du matériel: le continent africain. 

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Plus de 130 entreprises chinoises participent aujourd’hui à la production et au commerce d’équipements de torture contre seulement 18 il y a dix ans, dévoile un rapport d’Amnesty International publié ce mardi. 
Parmi les instruments ouvertement commercialisés et promus par ces sociétés, certains sont « intrinsèquement cruels et inhumains » : les matraques incapacitantes à impulsions électriques (elles permettent d'infliger facilement à la main des décharges multiples sur des zones sensibles du corps telles que les parties génitales, la gorge ou les oreilles), les matraques à pointes ((la Chine est le seul pays connu pour fabriquer ce type d'instrument, spécifiquement conçues pour infliger des actes de torture), les menottes pour chevilles… D’autres servent dans le cadre du maintien de l’ordre : gaz lacrymogènes, véhicules antiémeutes...

« De plus en plus d’entreprises chinoises tirent profit du commerce des instruments de torture et de répression, alimentant ainsi les atteintes aux droits humains dans le monde », déclare Patrick Wilcken, chargé des recherches sur le commerce des équipements de sécurité et les droits humains au sein d’Amnesty International. Et d'ajouter : « Ce commerce, qui cause d'immenses souffrances, est en plein essor car les autorités chinoises ne font rien pour empêcher les sociétés fournissant ces dispositifs révoltants d'exporter, ni pour éviter que du matériel destiné au maintien de l'ordre ne tombe entre les mains de destinataires connus pour bafouer les droits humain ». 

Pour Aymeric Elluin, chargé du programme « Arme et impunité » d’Amnesty International, la recrudescence du commerce chinois d’instruments de torture s’explique par un marché mondial de l’armement militaire et des équipements de sécurité de police en croissance constante. Ce marché « n’a cessé de croître ces dernières années, notamment depuis le 11 septembre 2001 et l’accélération de la lutte contre le terrorisme. Il y a eu une démultiplication de ce type de biens », affirme-t-il. 
Campagne “Stop torture“ d'AMnesty International
Campagne “Stop torture“ d'AMnesty International

40 pays africains 

La société China Xinxing Import/Export Corporation qui vend notamment des chaises d’immobilisation, des matraques à pointes ou encore des pistolets incapacitants à impulsions électriques, a indiqué en 2012 qu’elle avait des relations avec plus de 40 pays africains et que ces échanges avec l’Afrique représentaient plus de 100 millions de dollars, affirme le rapport. Les matraques à impulsions électriques équiperaient des policiers au Ghana, au Sénégal, en Egypte et à Madagascar. 

Pourquoi l’Afrique est-elle cliente de la Chine ? Plusieurs facteurs expliquent cette relation commerciale. « Depuis la fin du XXème siècle, il y a cette pratique entre la Chine et le continent africain consistant à multiplier les accords », assure Aymeric Elluin. Selon lui, les Chinois fournissent des équipements en échange d’accès aux ressources naturelles, en minerais, en pétrole… L’avantage pour les Africains, ce sont les prix pratiqués par les Chinois, moins chers que ceux des autres pays. Et le dernier point « non négligeable » pour l’Afrique : la Chine possède un système de contrôle à l’exportation qui « est largement en deçà des standards internationaux » appliqués par les Etats-Unis ou l’Union européenne. Cela signifie qu’elle exporte sans se demander si le matériel va servir à « des fins condamnables comme la torture », explique le chargé du programme « Arme et impunité » d’Amnesty International. La preuve. 
La plupart des exportations de matériel de torture est à destination de l'Afrique © AFP
La plupart des exportations de matériel de torture est à destination de l'Afrique © AFP

Ouganda, RDC, Libéria

Selon le rapport, en février 2011, la Chine a notamment livré massivement des équipements« antiémeutes » en Ouganda, malgré des accusations de torture et de mauvais traitements dont le pays faisait l’objet. Deux mois plus tard, ce même matériel a été utilisé par des forces de sécurité ougandaises pour réprimer sévèrement les manifestations contre la hausse du coût de la vie. Neuf personnes ont été tuées et plus de 100 blessées. 

Du côté de la République démocratique du Congo, même constat. Des équipements antiémeutes chinois ont été utilisés lors des élections de 2011 qui avaient donné lieu à des violences. L’exportation des équipements s’est faite en dépit d’éléments faisant état de fréquentes violations des droits humains par les autorités congolaises. Bilan : 33 morts et 83 blessés. Au Libéria, ces instruments de torture chinois ont été vendus alors que le pays était sous embargo. Selon divers spécialistes, si la Chine ferme les yeux sur les pratiques de ses clients, c’est aussi parce qu’elle-même a recours à la torture et autres formes de mauvais traitements…
Le recours à la torture est croissant dans de nombreux pays © AFP
Le recours à la torture est croissant dans de nombreux pays © AFP

Mauvais exemple chinois

Amnesty International a déjà pointé du doigt les violations persistantes du droit humain en Chine. « La torture, les autres formes de mauvais traitement et le recours une force arbitraire y demeurent répandus en détention et lors de la répression des manifestations », souligne le rapport. Il met en évidence la fréquente utilisation abusive des dispositifs mécaniques d’immobilisation sur des détenus en Chine. En effet, « la Chine utilise la plupart des équipements qu'elle propose à l'exportation », note Aymeric Elluin. 
Certaines victimes racontent qu’elles ont été attachées par les poignets et les chevilles, suspendues à un plafond ou maintenues dans des positions douloureuses. Une Chinoise s’est confiée à Amnesty International : « Ils (les policiers) ont utilisé une matraque électrique sur mon visage. Les policiers surnomme cette torture « bengbao popcorn » car votre visage se fend et ressemble à du maïs éclaté. L’odeur était horrible ; c’était de la chair brûlée »

Face à cet essor du commerce chinois de la torture, Aymeric Elluin ne se dit pas « surpris », mais « extrêmement inquiet » car, selon lui, cela confirme la tendance croissante du recours à la torture dans le monde. Grâce à la publication de ce rapport, Amnesty International espère « nouer le dialogue » avec les autorités chinoises et être soutenu par la France et l’Union Européenne. « Nous voulons que les pays de l’UE fassent pression sur la Chine et interdisent la promotion d’équipements de torture ». L’UE est la seule organisation internationale disposant d’une réglementation encadrant le commerce des équipements de torture. 

Capture d'écran du site China Xinxing Import/Export Corporation
Capture d'écran du site China Xinxing Import/Export Corporation