Chine : le frémissement du jasmin ?


Le mouvement n'existe pas vraiment mais il a déjà son nom médiatique : "rassemblements du jasmin". Chaque dimanche, les Chinois sont appelés à se rassembler dans des lieux très publics de Pékin ou Shanghai par des sites dissidents basés hors de Chine. Le résultat est maigre en terme de manifestants mais le déploiement policier spectaculaire.

Chercheur du Centre d'études et de recherches internationales (CERI), professeur à l'université Tsinghua de Pékin, Jean-Louis Rocca analyse la difficulté à émerger de cette initiative.

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“les événements des pays arabes sont ici plutôt contre-productifs...“

Entretien avec Jean-Louis Rocca (universitaire, professeur à Pékin)

propos recueillis par Pascal Priestley


Quelle est la réalité de ces « rassemblements du jasmin » ?


Il n’y a pas vraiment de rassemblements. Ce que l’on a vu, jusqu’à présent, ce sont des réunions de policiers en uniforme ou en civil et de journalistes étrangers. Les messages diffusés viennent de Taïwan et Hong Kong et utilisent une écriture qui n’a pas cours en Chine continentale. C’est purement médiatique et policier. Cela n’attire personne sinon la police chinoise qui veut montrer que rien ne peut se passer.

Pourquoi, alors, tant de déploiement policier pour si peu de menace ?

C’est toujours pareil. Il n’y a rien jusqu’au jour où il y a quelque chose. On ne sait jamais ce qui peut se passer. Il y a une grande paranoïa, qui, paradoxalement, ne se manifeste pas à l’égard de la contestation sociale. Cette dernière est très commune et concerne beaucoup de monde: les migrants, les paysans, les expulsés, les propriétaires d’appartement mécontents des promoteurs… Il y a des pétitions, des manifestations, tout une agitation sociale relativement tolérée. En revanche, ce qui est insupportable aux yeux du pouvoir - et aussi de la plupart des Chinois - ce sont les débordements.
Que le régime soit remis en cause, c’est très mal perçu, y compris par la population. Les mêmes qui peuvent être très actifs, pétitionnaires, militants tiennent des discours très conservateurs sur le gouvernement qui doit rester stable. Il ne faut pas qu’il y ait de troubles. Il y a un grand clivage entre des mouvements de protestations précis, qui touchent une problématique claire de droits qui ne sont pas respectés etc… et le passage à quelque chose de politique. Dès que cela devient politique, les gens n’ont pas envie de s’en occuper car cela devient dangereux, car cela peut déboucher sur des troubles et chacun, même les protestataires, pense que la stabilité qui est la chance de la Chine doit être préservée par-dessus tout.

On a suivi les événements du monde arabe ?

Oui, mais ces événements du monde arabe sont ici plutôt contre-productifs. On en voit les violences. Ici, sauf exceptions, le discours n’est pas qu’il faut changer le système. Le système va très bien mais il est mal appliqué par les cadres locaux. On ne remet pas en cause le pouvoir global. Le pouvoir global c’est la stabilité et c’est grâce à la stabilité qu’on a 10 % de croissance. Les gens ne croient pas du tout que c’est en changeant le régime qu’ils auront plus de facilité, par exemple, à acheter un appartement.

Précisément... Au cours des dernières années, la Chine a globalement adopté un style de consommation et même de vie plus occidental. Cela ne l’incline pas à en vouloir les valeurs ?

Cela l’incite surtout à garder le cap pour conserver cet acquis. L’idée générale c’est que la Chine n’est pas mûre pour passer à un système d’élections parce que la Chine, c’est compliqué, c’est très peuplé etc... Beaucoup de paysans ne sauront pas pour qui voter, seront manipulés par des gens qui ont de l’argent et donc, tant qu’on n’a pas une population de « citoyens » bien éduqués, connaissant leurs intérêts, leurs droits, leurs devoirs, on ne peut pas avoir d’élections. C’est une idée commune à l’intelligentsia, aux classes moyennes. Il y a un très grand mépris pour les paysans qui n’ont pas beaucoup d’idées sur la question bien qu’ils aient gagné, eux, récemment, une sorte de démocratie en pouvant élire leur chef de village. Cela ne va pas très loin mais ils considèrent que ce n’est pas si mal.
Les débats à l’Assemblée nationale de Taïwan sont très regardés parce que les protagonistes s’invectivent et se tapent dessus. C’est une image manipulée, bien sûr, mais elle est servie comme antidote à la démocratie.

L’influence d’Internet, des réseaux sociaux ?

Les gens sont très curieux et la censure a peu d’effet sur internet, chacun sait la contourner, on a accès à tout. Mais c’est un peu la question de ce que l’on appelle l’ « occidentalisation ». Les gens sont occidentaux dans beaucoup de domaines comme la consommation. En même temps, ils se sentent en concurrence par rapport à l’occident parce que la Chine a de grandes ambitions et pour cela il faut gagner des parts de marché, donc être agressif.
Le nationalisme est d’une certaine façon le pendant de l’occidentalisation. L’objectif est de racheter des entreprises étrangères, d’avoir un rôle plus important, de pouvoir voyager plus facilement, de travailler à l’extérieur du pays. Les plus nationalistes, ici, la plupart du temps, ce sont des gens qui ont fait des études à l’étranger, parlent des langues étrangères, savent ce qui se passe à l’étranger. On voit donc bien que « occidentalisation » ne veut pas dire acceptation des règles générales et qu’au contraire, pour se faire une place au soleil, on est prêt à tricher sur ces règles comme d’autres ont pu le faire à certaines époques.

Qu’est-ce qui domine la session parlementaire qui s’ouvre ?

La question sociale. L’idée globale qui traverse toute la société chinoise c’est que le mode de développement économique doit changer. Par le passé, c’était l’étranger qui tirait la croissance chinoise par les investissements et les exportations mais cela la rend trop dépendante et accroit les inégalités, gène le développement d’une classe moyenne qu’on imagine comme une masse de gens modérée et conciliante, dans le sens de la société harmonieuse désirée. Pour développer cette classe-là, il faut que ceux qui ont les plus bas revenus comme les ouvriers migrants venant des campagnes puissent se hisser un peu plus haut. Ceci veut dire stimuler la demande intérieure par l’augmentation des salaires, améliorer la protection sociale car les gens épargnent énormément par crainte de l’avenir, pour leur santé ou leur retraite. L’idée, c’est de sécuriser la société en la rendant un peu plus égalitaire, créer une masse de classe moyenne qui permettra peut être aussi finalement une certaine évolution politique.

Un jasmin très entouré

AFP, 28 février 2011
Les forces de sécurité chinoises ont beau empêcher par la force tout début de contestation dans la rue, allant jusqu'à brutaliser les journalistes étrangers, un nouvel appel à des "rassemblements du jasmin" a été lancé lundi sur l'internet. Les organisateurs, toujours anonymes, d'une campagne antigouvernementale sur l'internet ont appelé à des rassemblements dimanche prochain dans un message publié sur Facebook, Twitter et d'autres réseaux étrangers.
"Le 27 février, le mouvement s'est propagé à 100 villes, dépassant largement notre attente initiale de 27 villes", assurent les auteurs du texte, appelant à une nouvelle "marche" de protestation dimanche 6 mars.
C'est d'abord dans 13 villes que la population avait été appelée, sur le site de Chinois expatriés installé aux Etats-Unis Boxun, à se rassembler, dans l'esprit de la "révolution du jasmin" tunisienne, pour demander davantage de transparence du gouvernement et de liberté d'expression.
Les auteurs du texte appellent "tous ceux qui souffrent d'injustice", notamment "les intellectuels, les diplômés au chômage, les chrétiens, les membres du Falungong, les personnes expropriées et la jeune génération" à se regrouper pour des "marches".
Les mystérieux "organisateurs de la révolution chinoise du jasmin" promettent de "faire connaître leur identité en temps voulu".
Dimanche, apparemment personne n'a bravé les policiers déployés en masse, ni à Pékin, Shanghai ou ailleurs.
Dans la capitale, des centaines de policiers en uniforme et des centaines d'autres en civil, parfois accompagnés de chiens policiers, ont fait une démonstration de force rue Wangfujing --endroit du ralliement-- empêchant sans ménagement les journalistes, surtout vidéastes et photographes, de travailler. Une douzaine de journalistes ont été embarqués au poste de police.

Jean-Louis Rocca

Jean-Louis Rocca est chargé de recherche au CERI (Sciences Po), professeur de sociologie à l’université Tsinghua et directeur des Ateliers franco-chinois de Pékin. Il étudie notamment les nouvelles classes sociales dans la Chine contemporaine.