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Chine-Russie : relation bilatérale au beau fixe

Les présidents russes et chinois lors d'une séance de signature le 9 novembre à Pékin ©AFP
Les présidents russes et chinois lors d'une séance de signature le 9 novembre à Pékin ©AFP

Dans un climat de fortes tensions avec l’Occident sur le dossier ukrainien, le président russe est très attendu par les autres puissances qui participent ce week-end au sommet du G20 en Australie. Vladimir Poutine y retrouvera son homologue et partenaire chinois. Tous deux ont affiché leur entente parfaite, le week-end dernier à Pékin, où se tenait le forum de coopération économique de l’Asie-Pacifique (Apec). Explications sur ce rapprochement entre Chine et Russie.

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Vladimir Poutine est très attendu en Australie pour le sommet du G20 qui se tient ce week-end. Le contexte politique est plus que houleux entre la Russie et l’Occident, profondément en désaccord sur le dossier ukrainien. Mais Moscou pourra compter sur Pékin. Les deux puissances ont étalé devant les médias leur parfaite entente lors du forum de coopération économique de l’Asie-Pacifique (Apec) le week-end dernier. 

"Maintenant que nous sommes en automne, l'heure est venue de récolter les fruits. Quels que soient les changements dans l'arène mondiale, nous devons poursuivre sur la voie que nous avons choisie, pour prolonger et renforcer notre coopération mutuelle fructueuse", a déclaré le president chinois Xi Jinping, devant son homologue russe qui, lui, a souligné qu’il faudra compter avec eux : "La coopération entre la Chine et la Russie est très importante pour maintenir le monde dans le cadre des lois internationales, pour qu'il soit plus stable et moins imprévisible".

La Chine, pays hôte, et la Russie ont profité de ce sommet régional pour s’engager, dimanche 9 novembre, à renforcer leur collaboration sur le plan énergétique avec la signature d’accords notamment entre  les géants russe Rosneft et chinois China National Petroleum Corporation (CNPC). L’un de ces accords doit permettre à CNPC de prendre une participation minoritaire de 10% dans le gisement géant de Vankor du Grand Nord russe. 

Pékin compte ainsi répondre à ses besoins croissants en énergie. Autre signe fort de ce rapprochement économique : la signature d’un protocole d’accord de création d’une ligne de train à grande vitesse entre Pékin et Moscou. Encore à l’étude, ce projet permettra de parcourir les 7000km qui séparent les deux capitales en deux jours au lieu de six. Le coût des travaux est estimé à 230 milliards de dollars. 

Outre leur frontière commune de 4 300 km, la Chine et la Russie ont maints intérêts en communs depuis une vingtaine d’année. Explications avec Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l’université baptiste de Hong Kong. 

Entretien

Depuis quand s’est opéré ce réchauffement à la fois diplomatique et économique entre la Chine et la Russie ?

Jean-Pierre Cabestan : Cela remonte précisément à 1996 avec l’établissement d’un partenariat stratégique entre la Chine et la Russie, sous Boris Elstine. A partir de cette année-là, les relations se sont vraiment développées de manière très rapide dans un peu tous les domaines : le commerce évidemment, la coopération économique mais aussi la coopération militaire avec les ventes d’armes russes à la Chine qui est devenu le principal client en armement de la Russie. Moscou représente son principal fournisseur en armement sophistiqué, comme les avions de la deuxième génération, les sous-marins, les bateaux, …

La Russie occupe cette place très importante de principal fournisseur étranger d’armement de la Chine notamment en raison de l’embargo aux ventes d’armes imposé par l’Occident après Tian’anmen. Comme la Chine n’a pas vraiment de fournisseur potentiel, la Russie a accepté de fournir beaucoup d’armement au pays. 

Sur le plan diplomatique, une solidarité entre les deux pays est de plus en plus manifeste depuis la fin des années 1990/2000 sur un certain nombre de dossiers comme la Syrie, la Libye, ou l’Ukraine, … Beaucoup de sujets diplomatiques où la Russie et la Chine se trouvent ensemble, souvent en porte-à-faux, ou en opposition à l’Occident, aux Européens et aux Américains. 

Chacun semble trouver un nouveau marché : la Chine pour ses produits manufacturés et la Russie pour l’exportation de gaz et de pétrole. Qu’en est-il de leur rapprochement au niveau commercial ?

Sur les ventes de produits énergétiques, ce sont des échanges qui remontent à une dizaine d’années mais qui se sont beaucoup développés ces derniers temps. Ça n’a pas été facile parce qu’il y a eu toute une négociation qui n’a aboutie qu’en mai dernier pour fixer le prix du gaz. 

Cela a conduit la Chine et la Russie à se mettre d’accord sur un contrat à très long terme de fourniture de gaz naturel à la Chine sur les 30 prochaines années. Cela a évidemment resserré les liens entre les deux pays, et permet à laChine de modifier en partie son marché énergétique en développant des importations de gaz naturel, mais aussi en permettant à la Russie de développer des liens vers d’autres marchés que celui européen. Cela réduit l’interdépendance entre la Russie et l’Europe. 

Rencontre des BRICS au Brésil en 2014 ©AFP
Rencontre des BRICS au Brésil en 2014 ©AFP
Est-ce justement une volonté des deux puissances de réduire cette dépendance envers les Etats-Unis et l’Europe ? 

Du point de vue russe, c’est une volonté de diversifier les exportations d’hydrocarbures et de gaz. Mais de son côté, la Chine importe peu de la Russie. Son pétrole vient principalement du Moyen–Orient ou d’Afrique. La Russie ne constitue que l’un de ces fournisseurs car la Chine a des besoins importants notamment en gaz naturel. Le pays importe donc de beaucoup de pays, notamment en Asie centrale. 

La Russie n’a pas encore atteint un niveau d’exportation qui pourrait constituer un moyen de pression sur la Chine. 

Hormis cette entente que les deux chefs d’Etats n’ont pas manqué d’exposer la semaine à l’Apec, existe-t-il toujours une méfiance politique entre les deux pays ? 

Je crois qu’il y a plus de méfiance du côté russe que du côté chinois parce qu’une nouvelle asymétrie s’est créée. Depuis 2010, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale. La Russie arrive loin derrière (8e puissance économique au monde en valeur, ndlr), et surtout son économie n’est pas en très bonne santé qui dépend principalement des exportations de produits énergétiques ou de produits de matières premières. 

La relation s‘est plutôt développée ces dernières années en faveur de la Chine. C’est pour ça que les Russes ont une certaine réserve à l’égard de cette relation. Avec Poutine et la crise autour de l’Ukraine, la relation entre la Russie et la Chine s’est resserrée. 

La question que l’on peut maintenant se poser c’est de savoir combien de temps cela va durer. A l’avenir, est-ce que ce partenariat stratégique pourra rester aussi étroit, aussi solide à plus long terme ? Les Russes essaieront sûrement de ne pas devenir trop dépendants de la Chine. Ils maintiendront une forme de distance parce qu’ils se méfient notamment des ambitions chinoises à la fois économiques et diplomatiques en Asie centrale et de son influence économique grandissante en Sibérie. 

Cette relation n’est donc pas dénuée d’arrière-pensées mais qui sont, pour l’instant, relayées au second plan. Clairement, c’est la solidarité qui l’emporte. Parce que des deux côtés il y  a une volonté de rééquilibre ou de se mettre en opposition à l’Occident, en général, et notamment aux Etats-Unis. 

C’est le cas sur la crise en Ukraine qui, au départ, ne servait pourtant pas les intérêts de la Chine. L’annexion de la Crimée par la Russie va à l’encontre de ce que pense la Chine sur l’indépendance des nations, la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays. Mais au nom de sa solidarité avec la Russie  et de son opposition à l’Occident, la Chine a mis cette affaire de côté et s’est montrée très discrète sur cette affaire, la critiquant à peine. 

Signature entre Barack Obama et Xi Jinping, lors d’une conférence de presse, le 12 novembre 2014 à Pékin ©AFP
Signature entre Barack Obama et Xi Jinping, lors d’une conférence de presse, le 12 novembre 2014 à Pékin ©AFP
Cette solidarité qui lie les deux puissances n’inquiète-t-elle pas un troisième acteur : les Etats-Unis qui se tournent aussi davantage vers l’Asie ? 

Les Etats-Unis essayent de maintenir une relation relativement stable avec la Chine. Mais les problèmes stratégiques sont nombreux même si à l’issue du sommet de l’Apec, on arrive à une forme d’entente sur les questions du réchauffement climatique, de la mise en place d’une meilleure promesse politique de protection de l’environnement et de réduction de l’impact carbone. En dépit de ces objectifs environnementaux communs, la relation entre la Chine et la Russie reste plus forte au niveau stratégique. 

C’est pour ça que la Chine se tourne vers la Russie, qui a aussi plus besoin de Pékin comme partenaire dans les affaires mondiales notamment à l’ONU, pour essayer de rééquilibrer ce que la Russie perçoit comme une domination occidentale.