Chine : Tiananmen, place...de l'amnésie ?

4 juin 1989, des manifestants place Tienananmen avec, au loin, la  “statue de la démocratie“
4 juin 1989, des manifestants place Tienananmen avec, au loin, la “statue de la démocratie“
Catherine Henriette (AFP)

Le monde entier se souvient et commémore  ce 4 juin 2014 le "Printemps de Pékin". Pas la Chine. Le pays tente depuis un quart de siècle de verrouiller, sinon d'effacer, les heures tragiques de sa mémoire collective. Censure, arrestations, internet filtré,  tout est bon pour ne pas évoquer ce "sujet sensible".

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L'hiver du Printemps

Aucune allusion, aucune image ni rassemblement, aucun  propos sur les "évènements" n'est autorisé. La censure et la répression veillent. Il y a 25 ans, le régime communiste employait les grands moyens pour stopper le vent libertaire qui soufflait sur la place Tiananmen. Depuis lors, le printemps de Pékin croupit dans un hiver médiatique qui dure depuis un quart de siècle. Internet, ses réseaux sociaux, ses blogs et ses images à foison  n'existaient pas en Chine en 1989. Pour l'occasion, "magie" de la censure, ils continuent à ne pas exister, ou si peu, ce mercredi 4 juin. La communauté des centaines de millions d'internautes chinois, la première du monde,  cherchera donc en vain des informations sur ces journées tragiques. Google est inutilisable, ainsi que  Gmail et Google image. Le géant américain assure n'être pour rien dans ces blocages techniques. Et impossible pour les internautes de se rabattre sur Twitter, YouTube ou Facebook : ils sont interdits en Chine. Le Figaro rapporte que les étudiants étrangers des universités pékinoises ont même reçu, il y a plusieurs jours, une aimable circulaire. Ils ont été fermement invités pour un voyage d'études gratuit en Mongolie-Intérieure destiné, sans rire,  à
"enrichir l'expérience des étudiants et à accroître les échanges entre étudiants et professeurs. Tous les étudiants étrangers doivent assister à ce séjour d'études. Merci pour votre coopération".
Dans les rues, à mesure que se rapprochait la date fatidique, les policiers se faisaient plus nombreux tandis que plusieurs organisations de défense des Droits de l'Homme rapportaient nombre d'arrestations "préventives",  une soixantaine selon Amnesty International, loin des caméras et hors de toute procédure judiciaire. On ne doit pas parler de ce sujet "sensible".  Et gare à celles et ceux qui oseraient braver cette interdiction. Ainsi, l'artiste sino-australien Guao Jian,  a été arrêté au lendemain de la parution d'un article du Financial Times. Gao Jian avait évoqué devant des journalistes la représentation de l'une de ses dernières œuvres : la place Tiannanmen recouverte de 160 kilos de viande hachée. 
Difficile à digérer pour Pékin.

Hong Lei, porte-parole du ministère des Affaires étrangères
Hong Lei, porte-parole du ministère des Affaires étrangères
photo AFP
"Construire la démocratie"

Hong Lei, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères s'est pourtant fendu d'une déclaration pour évoquer le sujet tabou : "Le gouvernement chinois a tiré il y a longtemps les conclusions des troubles politiques de la fin des années 1980. Durant les trois dernières décennies et plus de réformes et d'ouverture, les énormes prouesses réalisées par la Chine en matière de développement social et économique ont attiré l'attention du monde entier. La construction de la démocratie et de l'état de droit a continué à être améliorée. On peut dire que la voie vers un socialisme à la chinoise que nous suivons aujourd'hui s'accorde avec la situation nationale et les intérêts d'une grande majorité de la population chinoise, ce à quoi aspire tout le peuple chinois."
Le mot Tienanmen n'est pas prononcé et les familles des victimes chercheront en vain un mot de compassion pour leur proches morts, blessés ou disparus. Libéralisation économique ne signifie pas libéralisation politique.

“Nous étions animés d'un sentiment patriotique“
“Nous étions animés d'un sentiment patriotique“
(AFP)
"Une réforme, pas une révolution"

Il y a 25 ans, l’Armée populaire de libération (APL) ouvrait le feu sur des manifestants sans arme qui s’étaient rassemblés place Tiananmen, à Pékin. Des milliers de soldats appuyés par des centaines de chars et autres blindés chargeaient la foule faisant, au moins, plusieurs centaines de morts et de blessés. Les autorités chinoises n'ont jamais voulu communiquer sur le bilan exact de la répression.
Amnesty International  a retrouvé Shen Tong, à la tête de ces manifestations en 1989. Aujourd'hui en exil à New York, ce désormais chef d'entreprise se souvient des évènements : "La grande majorité souhaitait une réforme, pas une révolution. Nous étions animés d’un sentiment patriotique. Nous étions persuadés d’aider le gouvernement. L’arrogance du gouvernement a été la principale cause de l’escalade du mouvement. De plus en plus de personnes sont descendues dans la rue. Des Pékinois ont même réussi à bloquer des militaires qui se dirigeaient vers Tiananmen. Il y a eu un véritablement élan de solidarité. Nous nous sentions invincibles. Nous avions défié le régime alors qu’il avait tenté de mettre fin aux manifestations. Les militaires étaient pris au piège dans Pékin et aux alentours. Des femmes âgées, des mères portant leurs enfants dans les bras, des travailleurs expliquaient chaque jour aux soldats en quoi consistait le mouvement et pourquoi l’armée devait se retirer. Voilà l’atmosphère qui régnait avant le massacre. Nous étions tous épuisés mais aussi vivants que nous pouvions l’être. J’étais dans un quartier proche de l’avenue Chang’an, où la plupart des homicides ont eu lieu. C’est pourquoi j’ai assisté au début du massacre, lorsque les soldats ont ouvert le feu sur les manifestants.Nous avons d’abord cru qu’il s’agissait de balles en caoutchouc. Nous ne pensions pas que le régime pouvait commettre de telles atrocités."

“L'homme-tank“ devant la colonne de blindés chinois. On ne saura jamais son identité
“L'homme-tank“ devant la colonne de blindés chinois. On ne saura jamais son identité
(capture d'écran)
La bataille de la mémoire

Les autorités font le nécessaire pour reléguer ces "évènements sensibles" dans les poubelles de l'Histoire. Le pouvoir chinois joue sur le temps qui passe. Un tiers de la population est né après les évènements de Tienanmen. La bataille de la mémoire est engagée. Dans un entretien accordé à Libération , la sinologue Marie Holzman évoque cette volonté étatique : " Il y a un formatage terrible à l’école. On vous apprend qu’en 1989 il y a eu quelques fauteurs de troubles, que la police est intervenue et que tout est rapidement rentré dans l’ordre. La réalité n’est pas davantage dite au sein des familles, parce que les parents qui ont connu Tiananmen ont peur d’exposer leurs enfants à la répression.(...) C’est quand les jeunes Chinois se retrouvent à l’étranger qu’ils découvrent ce qu’a été Tiananmen. Ils tombent des nues. Ils sont souvent très réceptifs, j’en ai vu qui était bouleversés."
Les images de "l'homme au tank" défiant pacifiquement une colonne de chars de l'Armée populaire de libération restent interdites en Chine. Il s'agit pourtant de l'une des dix plus célèbres images de tous les temps. Son auteur, Jeff Widener, 57 ans à confié à l'Agence France Presse : " Il m'arrive de penser à "Tank-Man" en me demandant ce qui lui est arrivé. De façon bizarre, je le sens proche. Nous sommes désormais comme des frères siamois. Peut-être vaut-il mieux que nous ne sachions jamais son identité. C'est un peu comme le soldat inconnu. Il nous rappellera toujours l'importance de la liberté, de la démocratie et de notre droit à la dignité"



 

“Printemps de Pékin“ : l'impossible bilan

par Liliane Charrier
Vingt-cinq ans après la répression de la révolte place Tienanmen, combien de familles pleurent encore leurs disparus ? Aujourd'hui encore, il n'existe aucun bilan officiel de la répression. Témoins et organisations de défense des droits humains parlent de centaines, voire de milliers de morts, mais nul ne sait exactement combien de personnes ont été tuées lors de l'intervention de l'armée chinoise, les 3 et 4 juin 1989, contre les étudiants, les dirigeants syndicaux et tous les autres citoyens qui manifestaient place Tiananmen.
Le 30 juin 1989, un rapport du gouvernement chinois faisait état de "3000 civils blessés et de plus de 300 morts". Du côté de la Croix-Rouge chinoise, le bilan avoisinne 10 000 blessés et 2600 morts, tandis qu'Amnesty International évoque plutôt 1000 morts. Aujourd'hui encore, les Nations unies et plusieurs autres organisations et pays, comme les Etats-Unis, continuent à exiger de la Chine un bilan complet et transparent de la répression de la Place Tiananmen... en vain.

Ces dernières semaines, à l'approche du vingt-cinquième anniversaire des événements, plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées par la police chinoise, interrogées, mises en détention ou en résidence surveillée. Certaines ont même disparu. Parmi elles, des mères de victimes qui ont fondé les Tiananmen Mothers, les mères de Tiananmen, un groupe de 128 mères d'étudiants disparus à Pékin en 1989, mais aussi des avocats, des écrivains, des personnes qui avaient manifesté il y a vingt-cinq ans et qui ont déjà passé des années derrière les barreaux.