Chine : vers la fermeture des camps ?

©cc/wikipedia/Wangsberg
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10 décembre, journée mondiale des Droits de l'Homme.
Les camps de rééducation par le travail, ou Lao Jiao, doivent fermer d'ici à la fin 2013.C'est ce que promettent les autorités chinoises.La nouvelle est sortie à l'occasion du troisième plenum du 18e Comité central du Parti communiste mais pour les observateurs, il ne s'agit pas pour autant d'une révolution des droits de l'Homme dans l'Empire du Milieu.

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D'ici à fin décembre 2013, soit à peine dans quelques semaines, tous les camps de rééducation par le travail chinois, ou Lao Jiao, seront fermés. C'est en tout cas ce qu'affirme le Parti communiste chinois. Réuni à la mi-novembre pour son comité central, il a annoncé l'arrêt de ces camps de détention arbitraire, lieux de torture et de travail de centaines de milliers de prisonniers. Cela, selon l'agence de presse Chine nouvelle, "dans le cadre des efforts du pays pour améliorer les droits de l'Homme et les pratiques judiciaires".

Mais pour Marie Holzman, la président de l'association Solidarité Chine, mieux vaut attendre de voir pour le croire. "Entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font, il peut parfois y avoir des gouffres de 25 ans !" s'exclame-t-elle. Ce n'est pas la première fois qu'elle entend cette promesse de fermeture des camps : "Des annonces comme quoi ils allaient supprimer les Lao Jiao, il y en a déjà eu plusieurs ! Donc cette fois-ci, est-ce que c'est une annonce, est-ce que c'est un fait qui sera prouvé ? D'ailleurs, elle avait déjà été faite en janvier dernier."

Entre Sécurité et pressions

“Wanted“, lors d'une campagne d'affichage en 2012 -©cc/Flickr/SFT HQ
“Wanted“, lors d'une campagne d'affichage en 2012 -©cc/Flickr/SFT HQ
Selon Jean-Luc Domenach, sinologue directeur de recherches à Sciences-Po, "cela fait une dizaine d'années que ces camps sont sujet à polémique et agitent les milieux judiciaire et juridique chinois". Il estime que l'éviction de Zhou Yongkang, l'ancien chef de la Sécurité publique, sous le coup d'accusations de corruption a été déterminante dans cette annonce : "Sa défaite a ouvert la porte à la réforme. L'ensemble des milieux juridiques y est favorable."

Pour Marie Holzman, la prise de conscience de la réalité de ces modes d'enfermement par la société civile, et la mobilisation de certains de ses membres, ont pu jouer un rôle dans cette annonce. Avec à l'appui, certains faits-divers qui sont de véritables appels au reproche : "Il y a eu, en particulier, le cas d'une femme dont la fille avait été violée. Elle s'est battue pour que les violeurs de sa fille soient punis par la loi, et on l'a envoyée dans un camp, en Lao Jiao ! Alors ça, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder un peu plus le vase. Et il y a plein d'exemples de ce genre…"

Pour cette éminente spécialiste et défenseure des droits de l'Homme, si le processus de fermeture des camps de rééducation par le travail s'achèvera peut-être bientôt, il aura été très long. Alors qu'en 1998, la haut commissaire aux droits de l'Homme Mary Robinson s'est rendue en Chine pour réclamer leur fermeture, "depuis ce moment-là, les pressions ont nettement baissé", regrette-t-elle.

Prisons noires

"La décision présumée de la Chine d’abolir les camps de rééducation par le travail dans le pays ne sera rien de plus qu’une mesure symbolique si les autorités ne se penchent pas sur le système de détention chinois en général, au sein duquel les atteintes aux droits humains sont profondément enracinées", a publié Amnesty International dans un communiqué.

Car pour ses observateurs, la Chine regorge nombre de formes d'enfermement arbitraire, loin des tribunaux et des avocats. D'où l'interrogation : si l'on met fin au Lao Jiao, où enfermera-t-on les "gêneurs" ? 

Actuellement, outre les Lao Jiao, il y a notamment les "prisons noires". Comprendre des chambres d'hôtel, des arrière-salles de cinéma, ou encore des parking de sous-sol d'immeubles, revisités en prisons de fortune, à l'abri des regards et de la Justice. "Il y a de tout ! lance Jean-Luc Domenach. Dès qu'ils en ont besoin, ils louent un hôtel, par exemple. J'ai des collègues qui ont été arrêtés dans un hôtel, loué par la police, pendant trois mois de suite : il y avait une campagne politique, et une série de professeurs de l'université de Pekin a été jugée comme s'étant mal comportée. Eh bien voilà, on a loué un hôtel et on les a installé là pendant un certain temps."

Alors, Marie Holzman se demande ce qu'il va advenir. "Est-ce qu'ils vont modifier un peu le système d'entrée dans les prisons pour y faciliter l'envoi des gens qui les gênent ? Je n'en sais rien." Mais, poursuit-elle, comme ces camps de rééducation par le travail servent notamment de lieu d'enfermement pour les "empêcheurs de tourner en rond", comprendre des personnes qui dérangent car étant dans leur droit face au pouvoir, "ça va être plus difficile de les envoyer en prison !" Et de rappeler qu'"en termes de détention arbitraire, il y a un véritable arc-en-ciel de situations."

De l'usine à la cassette

Yuan -©cc/wikipedia/Elyyo
Yuan -©cc/wikipedia/Elyyo
Au-delà de l'enfermement sans jugement de personnes gênantes, ces camps sont aussi de véritables lieux de production. Fabrication d'uniformes, de thés, emballage de baguettes pour restaurants, fermes d’État ou exploitation minière... tout y passe. Alors, fermer ces camps de rééducation par le travail, est-ce un manque à gagner ? "Mais tout à fait, répond Jean-Luc Domenach. Donc ils vont trouver ailleurs ! Une des raisons pour laquelle ça s'est fait, c'est que, probablement, ils ont déjà trouvé beaucoup plus rentable... Ce qui explique que la Sécurité ne se soit pas défendue comme un fort-bras. La police chinoise est entrée dans le cas mondial où les polices se sustentent, si je puis dire, du commerce de la drogue et de la prostitution... C'est plus compliqué d'organiser une mine ou une production agricole !" Car, pour le chercheur, plus encore que des lieux de production, ces camps de rééducation par le travail, "c'était la cassette personnelle de la Sécurité !"

De son côté aussi, Maloe Holzman considère que l'aspect économique du Lao Jiao ne doit pas peser dans la décision de les fermer. "Il y a quatre ou cinq ans, j'ai posé la question à Wei Jingsheng, un célèbre opposant qui a passé 18 ans en prison. Je lui ai dit : 'c'est quand même un lieu de production et donc un lieu de bénéfices pour les policiers !' Il m'a répondu : 'non, ça l'a été. Mais ça ne l'est plus.'"

Cependant, pour elle, le fait-mêmle que ces camps soient, dans leur très grande majorité, des lieux de production, peut permettre de les démanteler facilement. Prenant l'exemple d"un Lao Jiao qui produirait des chapeaux, elle estime que "même sans le Lao Jiao, cela peut rester une usine à chapeaux."

Disparaître des textes

Reste que si la fermeture annoncée des camps ne signe pas la fin des enfermements arbitraires, elle ne sonne pas non plus le glas... des camps de travail, rappelle Jean-Luc Domenach. Car en Chine, si les camps de rééducation par le travail sont de l'enfermement arbitraire et visiblement voués à être fermés, les camps de travail "tout court" s'inscrivent dans la chaîne judiciaire. Il s'agit, en somme, d'un mode d'emprisonnement parmi d'autres. "Ce ne sont pas les derniers camps de travail qui disparaissent ! insiste le sinologue. C'est la catégorie la moins judiciaire et la moins juridique des camps de travail chinois. Le gros du travail demeure."

A son sens, l'écriture dans la loi de la fermeture du Lao Jiao reste une avancée importante. "Cela ne signe pas la fin des arrêts arbitraires, mais cela signe la fin d'un système d'arrêts arbitraires. C'est-à-dire que la Sécurité, évidemment, va continuer à organiser des arrestations chaque fois qu'elle en aura besoin et à trouver des systèmes de détention arbitraires. D'autre part, elle va essayer de soustraire à cette mesure toute une série de camps d'éducation mal connus. Tout ça c'est vrai, mais c'est quand même très important que disparaisse des textes officiels un système de détention qui était devenu la cassette de la police. Désormais, tous les ennemis de la police pourront arguer de la suppression de ce système de détention pour aller regarder, pour aller enquêter sur les autres. Mais attention, ça n'a rien à voir avec une évolution vers la démocratie. Tout cela a à voir avec une évolution vers un système de détention qui produise moins d'inconvénients et qui soit moins l'objet de critiques, notamment en Chine, parce que maintenant il y a de vrais milieux qui protestent."

Pour sa part, bien qu'elle se méfie des effets d'annonce des dirigeants chinois, Marie Holzman relève certains efforts : "après l'annonce de janvier, un certain nombre de provinces, dont celle du Guandong, ont annoncé qu'elles allaient fermer les Lao Jiao. Et j'ai eu des témoignages comme quoi, effectivement, il y avait eu des camps qui ont été vidés. Mais ça, avant même l'annonce du plenum !" Cependant, selon elle, point trop n'en faut : "toutes les mesures prises en Chine sont parfaitement pragmatiques. Tant qu'on peut taper sur la tête du citoyen et qu'il ne crie pas 'aie', on continue. Si à un moment il crie trop fort et risque de se rebeller, on trouve une autre méthode."

Combien de prisonniers ?

Difficile de savoir combien de personnes sont incarcérées dans ces camps. 

Marie Holzman avance l'estimation de 600 000 personnes enfermées dans le Lao Jiao. Comme ces lieux renferment aussi très souvent des usines, "dans certains cas, les gens savent que c'est un Lao Jiao, dans d'autres ils ne le savent pas. Ils n'en ont aucune idée."

Selon Jean-Luc Domenach, "les évaluations étaient d'environ 200 000 personnes. J'estime qu'elles étaient probablement en-dessous de la vérité, et qu'on ne saura jamais quelle elle était. Peut-être quelque chose de l'ordre de 400 000 à 500 000.

Amnesty International évoque sur son site "un vaste réseau de plus de 300 camps de rééducation par le travail, pour maintenant en détention des centaines de milliers de dissidents."